La grande tranchée de Glomel, 23 mètres creusés à la main par des déserteurs condamnés aux travaux publics

La grande tranchée de Glomel, entaille du canal de Nantes à Brest dans les Côtes-d'Armor
La grande tranchée de Glomel, sur le canal de Nantes à Brest (Côtes-d'Armor). Photo : Lanzonnet, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

On raconte à Glomel que des forçats du bagne de Brest ont creusé la grande tranchée à la pioche, et que le choléra les a emportés. Les documents sont plus précis : c’étaient des déserteurs condamnés aux travaux publics, et sur le choléra, les sources se contredisent.

La notice d’inventaire du ministère de la Culture et la page officielle de la commune emploient les mêmes mots : un camp de déserteurs condamnés aux travaux publics, créé sur place à l’hiver 1822-1823 et inauguré le 28 juillet 1823. Le statut n’est pas un détail : ces hommes purgeaient une peine militaire de travaux publics, et non la peine des forçats de droit commun. La notice ne dit rien de leur provenance. Ce sont les sources locales, la commune, l’office de tourisme et l’association qui tient la maison de site, qui les appellent bagnards et les font venir du bagne de Brest. Sur la fin du camp, la notice écrit 1834, là où la commune écrit 1832.

Pourquoi il fallait creuser là

Le canal de Nantes à Brest doit franchir des lignes de partage des eaux, c’est-à-dire des crêtes où l’eau ne coule plus d’elle-même dans la bonne direction. À Glomel, la solution retenue a été de descendre le canal dans le terrain plutôt que de le hisser par des écluses : une entaille d’environ 23 mètres de profondeur, creusée à la main.

Les chiffres se recoupent. La notice d’inventaire situe le bief de partage à 184 mètres d’altitude. Les relevés effectués sur le modèle de terrain de l’Institut national de l’information géographique et forestière donnent une surface d’eau vers 183,6 mètres et des lèvres de tranchée vers 207 mètres au point le plus encaissé. Les 23 mètres couramment cités sont donc exacts.

La longueur, elle, est moins solide qu’il n’y paraît. La valeur défendable est d’environ deux kilomètres et demi, mesurée entre l’écluse de Créharer et le pont ar Lenn, dont un peu plus d’un kilomètre seulement en section vraiment encaissée. Les valeurs plus élevées que l’on rencontre ne sont pas étayées. Quant au volume de déblais, deux chiffres circulent, du simple au double, sans qu’aucun porte de source : il n’en est donc donné aucun ici.

ÉlémentCe qui est établiSource
Bief de partage184 mètres d’altitudenotice d’inventaire
Profondeur maximaleenviron 23 mètresnotice d’inventaire, recoupée par relevé IGN
Longueurenviron 2,5 kilomètresmesure sur données IGN
Camp de condamnéscréé hiver 1822-1823, fermé en 1834 selon la notice, en 1832 selon la communenotice d’inventaire, commune de Glomel
Alimentation du biefbarrage-réservoir du Coronc, adjugé en août 1834notice d’inventaire
Le volume de déblais et le nombre de morts ne figurent dans aucune source citable, et ne sont pas donnés.

Ce que les rapports d’époque racontent vraiment

Le dossier administratif du chantier existe, et il est plus dur que la légende. Un rapport de l’ingénieur Lecor, daté du 26 juin 1823, décrit des condamnés arrivant presque nus, par convois de dix à trente hommes. Un rapport d’avril 1832 du docteur Levincent, appelé en expert devant une suspicion de choléra, qualifie le lieu de cloaque infect et conclut que l’épidémie n’a pas atteint le camp, évacué le 18 mai par peur de la contagion. Cette lecture est celle de l’association qui gère les sites naturels voisins. La notice d’inventaire et la commune, elles, rattachent l’évacuation de 1832 à une épidémie de choléra. Le point n’est pas tranché, et nous le signalons comme tel plutôt que de choisir.

Le chantier a aussi connu une révolte. Le 6 août 1830, deux cents hommes quittent le camp en direction de Pontivy. Et en avril 1831, les crédits du canal étant amputés, entre mille et mille deux cents ouvriers libres sont licenciés sur la seule section de Gouarec à Glomel. Les condamnés n’étaient donc pas seuls sur le chantier, et la main-d’oeuvre civile y était même nombreuse.

Ce qu’aucune source ne dit : le nombre de morts. Les bilans que l’on trouve en ligne, souvent d’une centaine d’hommes, ne renvoient à aucun document. Un chantier de cette nature a fait des victimes, c’est certain, mais leur nombre n’est pas établi, et le répéter ne l’établit pas davantage.

L’organisation du camp est documentée dès l’origine : les plans de l’ingénieur Lecor sont datés de décembre 1822, et la notice d’inventaire décrit une cour rectangulaire, quatre dortoirs de cent cinquante places à hamacs superposés et un dortoir de cinquante-quatre gendarmes. Les pièces suivantes permettent de suivre l’alternance de main-d’oeuvre contrainte et de main-d’oeuvre libre sur douze ans. Les condamnés fournissaient la permanence du chantier, les ouvriers civils le gros des bras pendant les campagnes de beau temps, et les licenciements de 1831 montrent que l’administration ajustait l’effectif payé selon les crédits.

La rigole qui n’alimente pas cette tranchée

Une autre confusion vaut d’être défaite, parce qu’elle revient dans presque tous les textes consacrés au lieu. La rigole d’Hilvern, longue dérivation qui amène l’eau sur le canal, est régulièrement associée à Glomel. Elle alimente en réalité un autre bief de partage, celui qui sépare les bassins du Blavet et de l’Oust.

Le canal de Nantes à Brest compte en effet trois biefs de partage, et non un seul. Celui de Glomel est alimenté par le barrage-réservoir du Coronc, dont les travaux n’ont été adjugés qu’en août 1834, c’est-à-dire après la suppression du camp de condamnés. Le creusement et l’alimentation sont deux chantiers distincts, menés à des dates différentes.

Dernière confusion à écarter : les prisonniers de guerre espagnols que l’on associe parfois à Glomel ont travaillé en 1812 sur un autre bief du canal, en Loire-Atlantique. Rien ne les rattache à la tranchée bretonne.

Un mot sur le vocabulaire, parce qu’il éclaire la méthode. Un bief de partage est la section la plus haute d’un canal, celle qui sépare deux bassins versants et vers laquelle aucune eau ne vient naturellement. Il faut donc l’alimenter artificiellement, par un réservoir ou par une dérivation, et c’est pour cela que ces sections sont les plus coûteuses d’un canal, en travaux comme en entretien.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, la tranchée est une saignée rectiligne dans le plateau, bordée de deux bourrelets de déblais plantés d’arbres. L’eau n’apparaît que par endroits, tant la végétation a refermé les lèvres. C’est l’un de ces ouvrages dont la vue aérienne révèle le volume mieux que la promenade au fond, où l’on ne voit que des parois.

Le site est inventorié en zone naturelle d’intérêt écologique, faunistique et floristique de type I, sous le nom de Lan Bern et la Grande Tranchée, aux côtés des landes et tourbières voisines. Une telle zone est un inventaire scientifique et non une protection réglementaire. Il ne relève pas de Natura 2000, contrairement à ce qu’écrivent certaines pages touristiques, et la notice d’inventaire ne mentionne aucune protection au titre des monuments historiques.

Le lieu se visite, et il est documenté sur place. La Maison des Landes et Tourbières, tenue à Kergrist-Moëlou par l’association Cicindèle, assure la médiation du site et de son environnement, et le chemin de halage longe la tranchée sur toute sa longueur. L’ensemble forme, avec les landes voisines, une même entité naturelle inventoriée, ce qui explique que les deux noms apparaissent ensemble dans les documents officiels.

Reste l’essentiel, qui n’a pas besoin de légende. Deux kilomètres et demi d’entaille, vingt-trois mètres de profondeur au plus creux, creusés à la pioche et à la pelle entre 1822 et 1834 par des hommes condamnés à ce travail et par des ouvriers payés. Cela suffit, et c’est vérifiable.

Sources : base POP du ministère de la Culture, notice d’inventaire général de la région Bretagne consacrée à la grande tranchée de Glomel ; commune de Glomel, page consacrée au canal et à la tranchée ; association Cicindèle, Maison des Landes et Tourbières à Kergrist-Moëlou, pour les rapports Lecor de 1823 et Levincent de 1832 ; inventaire national du patrimoine naturel et interrogation de l’API apicarto nature de l’IGN pour la zone naturelle d’intérêt écologique ; relevés altimétriques IGN.

Questions fréquentes

Qui a creusé la tranchée ?

Des déserteurs condamnés aux travaux publics, et des ouvriers libres. La notice d'inventaire du ministère de la Culture et la page officielle de la commune de Glomel emploient la même expression, main-d'oeuvre pénitentiaire composée de déserteurs condamnés aux travaux publics, pour un camp créé sur place à l'hiver 1822-1823. Ces hommes purgeaient une peine militaire de travaux publics, mais le mot bagnards est bien celui qu'emploient la commune et l'office de tourisme, qui les font venir du bagne de Brest. La notice du ministère, elle, ne dit rien de leur provenance. Sur la fin du camp, la notice écrit 1834 et la commune 1832.

Quelle est la profondeur de l'entaille ?

Environ 23 mètres au point le plus encaissé. Le bief de partage est à 184 mètres d'altitude selon la notice d'inventaire, et les relevés du modèle de terrain de l'Institut national de l'information géographique et forestière donnent une surface d'eau vers 183,6 mètres pour des lèvres de tranchée vers 207 mètres. Les 23 mètres qui circulent sont donc justes.

Combien d'hommes y sont morts ?

Personne ne le sait, et aucun chiffre ne devrait circuler. Aucune source citable ne donne de bilan. Les décomptes que l'on trouve en ligne proviennent de textes sans origine indiquée. Ce qui est documenté, en revanche, ce sont les conditions : un rapport médical de 1832 décrit le camp comme un cloaque infect.

Le choléra a-t-il décimé le camp ?

Les sources se contredisent, et mieux vaut le dire. L'association Cicindèle, qui gère les sites naturels voisins, cite un rapport d'avril 1832 du docteur Levincent, appelé en expert devant une suspicion de choléra : il conclut que le camp n'est pas touché, et l'évacuation du 18 mai est décidée par peur de la contagion après un premier cas à Lannion. Mais la notice d'inventaire et la page de la commune écrivent, elles, que l'évacuation de 1832 a suivi une épidémie de choléra. Par prudence : le camp a bien été vidé en mai 1832 dans un contexte d'épidémie, sans que l'on puisse affirmer ici que la maladie y était entrée.

Quel est le rôle de la rigole d'Hilvern ?

Aucun, pour Glomel. C'est une confusion fréquente. Le canal de Nantes à Brest compte trois biefs de partage, et la rigole d'Hilvern alimente celui qui sépare le Blavet de l'Oust, pas celui de Glomel. Ce dernier est alimenté par le barrage-réservoir du Coronc, dont les travaux n'ont été adjugés qu'en août 1834, soit après la suppression du camp.
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