Quatre fours à chaux dressés au bord d’un estuaire, un front de taille derrière eux, et devant, un port où les bateaux se posaient sur le sable. À Regnéville-sur-Mer, toute l’usine tenait sur quelques centaines de mètres et dépendait deux fois par jour de la mer.
Les quatre fours du Rey ont été bâtis les uns après les autres entre 1851 et 1854, selon la notice de protection du ministère de la Culture, qui précise le procédé employé : le procédé Simonneau, mis au point vers 1850. Ils sont inscrits au titre des monuments historiques par arrêté du 26 août 1991, l’inscription portant sur les quatre fours et sur les vestiges de la bascule.
Une chaîne logistique longue de quelques centaines de mètres
Pour fabriquer de la chaux, il faut du calcaire et beaucoup de combustible. Regnéville avait le premier sur place et faisait venir le second par bateau. Les fours sont adossés à un ancien front de taille, décrit ainsi par le Département de la Manche, propriétaire du site : le calcaire sortait de la carrière contre laquelle les fours sont bâtis. C’est le calcaire carbonifère du pays de Montmartin, un gisement qui explique la présence de nombreux fours dans le secteur bien avant le XIXe siècle.
Le combustible, lui, venait de loin. Les panneaux du sentier d’interprétation mis en place par le Département décrivent le mouvement du port : des navires qui repartaient chargés de chaux et de produits agricoles, et qui revenaient avec du charbon du pays de Galles, des céréales de Bretagne et des briques de Jersey. Le charbon gallois alimentait donc des fours construits contre une carrière normande.
Un troisième combustible figure dans la notice de protection, et c’est le plus inattendu : l’ajonc. La chambre de surveillance de chaque four communique avec son intérieur par deux galeries conduits équipées de foyers secondaires permettant de brûler l’ajonc. Le buisson de lande, ramassé à proximité, cohabitait avec la houille débarquée au havre.
Le sous-sol fournissait la pierre, le pays de Galles le combustible, la lande l’appoint, et la marée le rythme.
Des fours que l’on voit fonctionner
Ce qui a retenu l’attention du ministère de la Culture n’est pas la taille des fours mais leur parti architectural, résumé en une phrase dans la notice : au lieu d’être englobée dans un massif de maçonnerie, leur structure est à ciel ouvert. Autrement dit, on voit la machine et non sa gaine. C’est ce qui donne au site son allure de forteresse quand on arrive par la route des Fours à chaux.
Chaque four compte trois niveaux. Le gueulard en haut, par lequel on enfourne calcaire et charbon en couches alternées. L’espace de déchargement en bas, où la chaux cuite est récupérée. Et entre les deux, au tiers inférieur, un niveau intermédiaire que la notice situe deux mètres sous le point où le plan carré de la base passe au plan circulaire des cheminées. C’est la seule mesure chiffrée que donne la notice de protection, et elle ne concerne qu’un décrochement interne.
| Élément | Ce qu’en dit la source | Source |
|---|---|---|
| Nombre de fours | quatre, plus les vestiges de la bascule | notice de protection |
| Construction | entre 1851 et 1854, fours bâtis l’un après l’autre | notice de protection |
| Procédé | procédé Simonneau, mis au point vers 1850 | notice de protection |
| Produit | chaux grasse, surtout pour amender les terres | notice de protection |
| Arrêt | désaffectés vers 1880 | notice de protection |
| Protection | inscrits par arrêté du 26 août 1991 | notice de protection |
Le reste manque. Ni la hauteur des fours, ni l’emprise de la batterie, ni la production annuelle ne figurent dans les documents accessibles. Le dossier complet de protection n’est consultable que sur place, à la Médiathèque du patrimoine et de la photographie, à Charenton-le-Pont. C’est pourquoi aucun chiffre de hauteur n’est avancé ici.
La pierre elle-même a son âge. Le panneau du sentier d’interprétation donne au calcaire local 340 à 350 millions d’années environ, et le décrit reconnaissable à son grain fin et à sa teinte bleutée. C’est ce banc carbonifère, affleurant au bord du havre, qui a fixé là une industrie plutôt qu’ailleurs : la matière première était à portée de pioche, à quelques pas du quai.
Le havre, lui, servait de port bien avant les fours. L’office de tourisme de Coutances fait remonter l’activité d’échouage à l’époque viking, et la prolonge jusqu’à la fin du XIXe siècle. Le château de Regnéville, qui domine encore l’estuaire et fait l’objet d’une protection distincte, avait précisément été bâti pour défendre ce port, avant d’être démantelé au XVIIe siècle.
Trente ans d’activité, et puis plus rien
L’usine a eu une vie courte. Désaffectés vers 1880 selon la notice, les fours n’ont tourné qu’une trentaine d’années. La raison est écrite noir sur blanc par l’office de tourisme de Coutances : le chaulage des terres était de moins en moins pratiqué, et la production de chaux sera abandonnée vers 1880.
Le marché s’est déplacé, et l’outil n’était pas transposable. Un four à chaux adossé à sa carrière, alimenté par un port qui découvre à chaque marée, ne se reconvertit pas. Le havre, lui, s’est ensablé : l’office de tourisme de Coutances note que cet ensablement progressif a ralenti, année après année, l’activité du port, qui n’abrite plus aujourd’hui que des bateaux de plaisance.
Une machine habitée : le Département de la Manche insiste sur ce point dans ses documents de visite : cette architecture monumentale était avant tout une machine dans laquelle chaufourniers, carriers et rouliers travaillaient et se croisaient. Les métiers sont nommés, pas comptés : aucun effectif n’est documenté.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, le site se lit d’un coup. La carrière derrière, les quatre cheminées alignées, la pente qui descend vers l’eau, et le havre de la Sienne qui s’ouvre vers le large. L’office de tourisme de Coutances donne à ce havre une surface de 915 hectares et en fait le plus grand des huit havres de la côte ouest de la Manche, avec 70 % de sa surface en prés salés pâturés par des moutons. Le chiffre recoupe un document d’État : la fiche ZNIEFF de type 1 Estuaire de la Sienne, produite par le ministère de l’Écologie et le Muséum national d’histoire naturelle, donne elle aussi 915 hectares.
Le site est aujourd’hui départemental et abrite un musée maritime, avec une exposition permanente consacrée au port d’échouage, un parcours extérieur de huit stations thématiques et un sentier de deux kilomètres et demi qui relie le musée, les fours et le château de Regnéville, ce dernier faisant l’objet d’une protection distincte.
Il reste la singularité du lieu. Une usine du XIXe siècle dont la matière première sortait du mur d’en face, dont le combustible traversait la Manche, et dont le calendrier de livraison était écrit par les marées. Trente ans plus tard, l’agriculture a cessé de chauler et les cheminées se sont éteintes.
Sources : base POP du ministère de la Culture, notice Mérimée des quatre fours à chaux du Rey ; Département de la Manche, dossiers de presse des Journées européennes du patrimoine 2025 et des vacances d’été 2024 et 2025 ; Coutances Tourisme, fiche de randonnée du havre de la Sienne et panneaux du sentier d’interprétation Entre mer et chaux.

