À marée basse, sous la falaise d’Aval, le platier découvert montre ce que la mer a déjà pris : une table de roche nue, large de 150 à 350 mètres, que la falaise occupait autrefois. Au-dessus, l’Aiguille et l’arche de la Porte d’Aval, peintes par Claude Monet et Eugène Boudin, tiennent toujours debout. Entre 1966 et 2008, le secteur qui va du cap d’Antifer à Fécamp n’a reculé que de 0,09 à 0,10 mètre par an.
Ce chiffre vient d’une étude publiée en 2014 dans la revue Géomorphologie par Pauline Letortu, Stéphane Costa et leurs collègues, qui ont mesuré tous les 50 mètres le recul du haut de falaise entre le cap d’Antifer et Le Tréport, sur une centaine de kilomètres. Leur conclusion tient en une comparaison : autour d’Étretat, la craie recule plus de deux fois moins vite qu’entre Saint-Valery-en-Caux et Dieppe. La falaise emblème de la côte d’Albâtre est aussi l’une de celles qui bougent le moins. Cela ne la rend pas sûre pour autant, et la commune en a tiré des conséquences très concrètes au printemps 2025.
Une côte de craie mesurée tous les 50 mètres
Les falaises haut-normandes ont une altitude moyenne de 60 à 70 mètres et s’étendent sur 100 kilomètres, du cap d’Antifer au sud-ouest jusqu’au Tréport au nord-est. À leur pied s’étend la plateforme d’érosion marine, ce fameux platier que les promeneurs traversent à marée basse. Pour mesurer le recul, l’équipe de l’étude publiée dans Géomorphologie a comparé des levés photogrammétriques de 1966 à 1995 avec l’orthophotographie de 2008, soit 42 ans d’observation.
Les auteurs ont retenu une méthode fondée sur la surface perdue en haut de falaise plutôt que sur des transects, mesures ponctuelles jugées peu représentatives car deux traits de côte successifs évoluent rarement en parallèle. Résultat : un recul moyen de 0,15 mètre par an, à 0,03 mètre près, sur l’ensemble du littoral étudié, contre 0,21 mètre par an dans une estimation antérieure de Stéphane Costa publiée en 2000. Cette moyenne masque des écarts considérables : à l’échelle de tronçons de 50 mètres, les vitesses vont de quelques centimètres à 80 centimètres par an.
- du cap d’Antifer à Fécamp, secteur d’Étretat : de 0,09 à 0,10 mètre par an, le recul le plus faible ;
- de Fécamp à Saint-Valery-en-Caux, puis de Dieppe au Tréport : de 0,12 à 0,18 mètre par an ;
- entre Saint-Valery-en-Caux et Dieppe : 0,23 mètre par an, le secteur le plus rapide ;
- sur l’ensemble du littoral étudié entre 1966 et 2008 : 0,15 mètre par an en moyenne.
Pourquoi la craie d’Étretat résiste mieux
La réponse est géologique. Les falaises du pays de Caux sont faites de craie du Crétacé supérieur, déposée en couches successives que les géologues rangent par étages, du plus ancien au plus récent : Cénomanien, Turonien, Coniacien, Santonien, Campanien. Selon l’étude, la craie du Cénomanien affleure à la base des falaises du cap d’Antifer et d’Étretat, et le Turonien, plus argileux et noduleux, occupe la portion qui va d’Antifer à Étretat. Plus au nord-est, entre Saint-Valery-en-Caux et Dieppe, ce sont le Santonien et le Campanien qui affleurent, et le recul y est le plus fort.
Pour le secteur d’Antifer à Étretat, les chercheurs avancent une explication supplémentaire : la présence de hard-grounds massifs, ces bancs de craie durcie, de nombreux lits de silex et du socle cénomanien au pied de la falaise. Sur les photos, ces lits de silex dessinent les lignes sombres horizontales qui strient la paroi blanche. Ils freinent l’usure, sans l’arrêter.
- Cénomanien : affleure à la base des falaises d’Antifer et d’Étretat ;
- Turonien : craie argileuse, grisâtre à blanchâtre, présente du cap d’Antifer à Étretat ;
- Coniacien : affleure entre le cap d’Antifer et Saint-Valery-en-Caux ;
- Santonien et Campanien : secteur central, là où la falaise recule le plus vite.
Reculer lentement ne veut pas dire reculer doucement.
Moins d’éboulements, mais des éboulements plus gros
Reculer lentement ne veut pas dire reculer doucement. L’équipe a recensé 599 éboulements et écroulements sur les photographies aériennes de l’IGN prises entre 1939 et 2008, entre Étretat et Le Tréport. Dans les secteurs où le recul est faible ou modéré, comme celui de Fécamp à Életot, les effondrements sont rares mais volumineux, avec une surface de départ médiane de 700 mètres carrés. Entre Quiberville et Dieppe, ils sont plus fréquents mais plus petits, avec une médiane de 200 mètres carrés et un maximum de 1 500 mètres carrés.
Autrement dit, une falaise qui bouge peu peut rester immobile des années puis perdre d’un coup un pan entier. C’est ce que rappelle aussi la plaquette éditée en janvier 2020 par le Cerema et la préfecture de Seine-Maritime : chaque année, les falaises crayeuses du département subissent des éboulements qui entraînent un recul de quelques centimètres à quelques mètres pour les plus importants, un phénomène que le document qualifie d’inéluctable et permanent. Les causes listées sont la pluie, les variations de température, les vents forts et les vagues.
Ce que perd la Seine-Maritime, et qui surveille
Le département compte 140 kilomètres de côtes, 46 communes littorales et 300 000 habitants dans ces communes, selon la même plaquette. Une étude commandée par la direction départementale des territoires et de la mer au Cerema estime la perte de terrain à environ 230 hectares dans 20 ans, 300 hectares dans 50 ans et 420 hectares dans 100 ans, habitations, terres agricoles, patrimoine et sentier du littoral compris. Le tracé du GR 21, qui longe le haut des falaises, peut d’ailleurs être modifié lorsqu’il est atteint par le recul.
La surveillance passe par des vols de drone après les tempêtes, par le Réseau d’observation du littoral de Normandie et des Hauts-de-France, et par une base de données des éboulements alimentée par les photos géolocalisées des promeneurs, envoyées au Cerema. Le BRGM figure parmi les organismes de référence cités pour ce suivi. Sur la côte d’Opale, le même calcaire blanc raconte une histoire voisine, que nous avions détaillée à propos des falaises de craie du cap Blanc-Nez.
| Repère | Valeur | Source |
|---|---|---|
| Recul, cap d’Antifer à Fécamp (1966-2008) | 0,09 à 0,10 m par an | Letortu et al., 2014 |
| Recul, Saint-Valery-en-Caux à Dieppe | 0,23 m par an | Letortu et al., 2014 |
| Recul moyen, Antifer au Tréport | 0,15 m par an | Letortu et al., 2014 |
| Éboulements recensés, Étretat au Tréport (1939-2008) | 599 | Letortu et al., 2014 |
| Perte estimée en Seine-Maritime dans 100 ans | environ 420 ha | Cerema, DDTM 76, 2020 |
| Visiteurs annuels à Étretat | environ 1,5 million | Figaro Nautisme, mai 2025 |
Un parking supprimé, des grottes interdites
La pression vient aussi d’en haut. Étretat reçoit environ 1,5 million de visiteurs par an, selon un article du Figaro Nautisme paru en mai 2025. Depuis le 28 avril 2025, un arrêté municipal interdit l’accès à plusieurs lieux très fréquentés, dont la grotte de la Chambre des Demoiselles et le tunnel du Trou à l’Homme, qui traverse la falaise et où des promeneurs se font régulièrement piéger par la marée. Les contrevenants s’exposent à une amende de 135 euros, plus le remboursement des frais de secours.
Côté falaise d’Amont, le Conservatoire du littoral a engagé un projet de renaturation sur environ 3,7 hectares, examiné par la préfecture de région en 2022. Selon la décision de la DREAL Normandie du 26 octobre 2022, le projet prévoit de supprimer le parking situé entre la chapelle Notre-Dame-de-la-Garde et le monument Nungesser et Coli, de le revégétaliser, de démonter la totalité de l’éclairage des falaises et de supprimer les sentiers les plus proches du rebord. Le site se trouve dans deux zones Natura 2000 et au sein du géosite d’Étretat, inscrit à l’inventaire du patrimoine géologique national.
Ces chantiers s’inscrivent dans l’Opération Grand Site engagée en 2013 par 13 communes, de Saint-Jouin-Bruneval à Fécamp, et pilotée depuis le 1er janvier 2023 par le Syndicat mixte Grand Site Falaises d’Étretat-Côte d’Albâtre, qui vise le label Grand Site de France. Le territoire couvre environ 30 kilomètres de côte et 13 valleuses, ces vallées sèches qui sont les seuls accès au rivage. Parmi les mesures annoncées par le syndicat : un billet unique Paris-Étretat, un stationnement estival gratuit à l’entrée du bourg avec un cheminement piéton, et la sécurisation de la falaise d’Aval par la commune.
Ce qu’on ne sait pas encore
Les vitesses de l’étude portent sur la période 1966-2008 et sur des secteurs de plusieurs kilomètres : elles ne disent pas quand ni où tombera le prochain bloc. Les auteurs soulignent eux-mêmes que la moyenne générale masque une grande variabilité, avec des écarts allant de quelques centimètres à 80 centimètres par an d’un tronçon de 50 mètres à l’autre. Elles ne permettent pas non plus de dire si l’élévation du niveau de la mer ou la multiplication des épisodes de pluie accélérera le recul autour d’Étretat dans les décennies à venir.
Même la hauteur de l’Aiguille fait l’objet de chiffres différents selon les sources : 51 mètres pour l’office de tourisme Le Havre Étretat Normandie, 55 mètres dans d’autres références. Enfin, le label Grand Site de France n’était pas encore attribué au moment de la rédaction des documents consultés. Une certitude demeure : à l’échelle d’une vie humaine, la falaise d’Étretat change peu, mais à l’échelle d’un après-midi au pied de la paroi, une seule chute de craie suffit.
