Entre le 6 et le 16 avril 1917, cinq millions d’obus tombent sur le Chemin des Dames. Le village de Craonne, posé sur la pente du plateau, disparaît. Classé en zone rouge, il ne sera pas reconstruit sur place : la Suède offrira un arboretum pour couvrir ses ruines.
Craonne est une commune de l’Aisne, à mi-chemin entre Laon et Reims. L’ancien village a été complètement détruit au cours de la Première Guerre mondiale, lors des différentes batailles du Chemin des Dames, et son nom est resté célèbre par la Chanson de Craonne, chanson contestataire entonnée par des soldats français en 1917.
Un village de vigne, de maraîchage et de saloon
Avant 1914, le village avait une forme triangulaire correspondant à ses trois rues principales, et il s’étendait sur les pentes du plateau du Chemin des Dames, qui prend là le nom de plateau de Craonne. Chef-lieu de canton, il vivait de l’agriculture et de la viticulture, puis, avec l’arrivée du train, les villageois ont délaissé la vigne pour le maraîchage.
La culture du vin y était très ancienne : les habitants payaient au prieur de Saint-Marcoul la dîme du vin, qui représentait un vingtième de leur récolte, et une foire franche annuelle de trois jours y avait été établie en 1482, à partir du 2 novembre.
Le haut plateau abritait un établissement d’un autre genre. Un saloon américain appelé la Californie y avait été créé par Henry Vasnier, associé des champagnes Pommery : outre un service d’hôtellerie, un zoo et un jardin exotique de plantes amérindiennes, l’endroit était connu comme une maison de plaisir fréquentée par la bourgeoisie rémoise. C’est de lui que le plateau de Californie tient son nom, et il est encore possible d’y découvrir des plantes exotiques ayant survécu à la guerre.
Le village était déjà entré dans l’histoire nationale un siècle plus tôt. C’est là que Napoléon Ier remporte l’une de ses dernières victoires en 1814, en repoussant les troupes russes et prussiennes pendant la campagne de France, lors d’une bataille particulièrement meurtrière où furent engagées les recrues appelées Marie-Louise : on compta 5 400 morts ou blessés.
Cinq millions d’obus sont tombés sur le Chemin des Dames entre le 6 et le 16 avril 1917.
Dix jours d’avril 1917
La guerre arrive vite. Le 31 août 1914, la 5e armée française installe son quartier général juste à côté de la commune, au château d’Hédouville à Pontavert, et le château de Craonne, qui appartenait à la même famille de Hédouville, accueille un hôpital pour les blessés de guerre, avec des annexes dans d’autres propriétés du secteur.
Après la première bataille de l’Aisne, en 1914, le village se trouve sur la ligne de front : il est occupé et sa population déplacée. Mais c’est le printemps 1917 qui l’efface. Avec l’offensive Nivelle, Craonne est entièrement rasé par des bombardements massifs, cinq millions d’obus tombant sur le Chemin des Dames entre le 6 et le 16 avril.
Les combats sont terribles. La 1re division d’infanterie qui monte à l’assaut se trouve bloquée au niveau des caves de Craonne, puis une seconde offensive est lancée le 4 mai par la 36e division d’infanterie, qui aboutit à la reprise du village et à la progression sur le plateau de Californie.
Le bilan déclenche une crise. Après l’échec de l’offensive et des pertes de plus de 130 000 hommes en dix jours, l’armée française doit faire face à de nombreux actes d’insoumission concernant plus de 150 unités : c’est ce que l’on appelle les mutineries. La Chanson de Craonne associe définitivement le nom du village à ces insoumissions et au pacifisme. Le village totalement détruit est libéré le 14 octobre 1918 par le 320e régiment d’infanterie.
| Repère | Donnée | Ce que cela implique |
|---|---|---|
| Obus tombés | 5 millions du 6 au 16 avril 1917 | le village est rasé par les bombardements |
| Pertes françaises | plus de 130 000 hommes en dix jours | mutineries dans plus de 150 unités |
| Bataille de 1814 | 5 400 morts ou blessés | l’une des dernières victoires de Napoléon |
| Libération | 14 octobre 1918 | par le 320e régiment d’infanterie |
| Arboretum offert par la Suède | 1931 | il recouvre l’emplacement de l’ancien village |
| Population | 84 habitants en 2023 | 76 en 2015, le plus petit chef-lieu de canton de France |
Le village d’en bas
Après la guerre, la reconstruction s’est faite ailleurs. L’ancien village était situé en zone rouge et devait donc disparaître ; le nouveau a été installé en contrebas du plateau de Californie, dans la plaine, sur un espace plus propice à une agriculture moderne. En 1931, l’emplacement de l’ancien Craonne a été recouvert par l’arboretum offert par la Suède et par des jardins de la paix.
Qu’un village existe encore ne doit rien à l’administration. C’est la ténacité de quelques villageois revenus sur place qui a obligé les responsables politiques à reconstruire, et les bâtiments de cette reconstruction sont eux-mêmes devenus du patrimoine : la mairie date de 1926, l’ancienne école de 1926 et l’église Saint-Martin de 1931, toutes trois versées à l’Inventaire général du patrimoine culturel le 24 mars 2006.
La commune est restée minuscule. Avant la disparition de son canton en mars 2015, Craonne a été le chef-lieu de canton le moins peuplé de France avec ses 76 habitants, et elle en comptait 84 en 2023. Le conseil municipal n’y compte que sept membres.
Le lieu est devenu un lieu de travail sur la mémoire. Le village accueille colloques et manifestations autour de la Première Guerre mondiale, c’est là que se réunit un collectif international de recherche sur la guerre de 1914-1918, et chaque 16 avril l’offensive Nivelle y est commémorée par des animations tout au long de la journée. La mairie a reçu un triptyque de Tardi le 16 avril 2007.
Un monument a même disparu deux fois. Sur le plateau de Californie se dressait Ils n’ont pas choisi leur sépulture, œuvre monumentale de 1,6 tonne et quatre mètres de hauteur du sculpteur Haïm Kern, érigée pour le quatre-vingtième anniversaire de l’armistice et inaugurée le 5 novembre 1998 par le premier ministre Lionel Jospin. Son vol est constaté le 12 août 2014, seul son socle restant sur le site ; recréée, elle est inaugurée de nouveau le 17 avril 2017.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, on voit deux villages pour une seule commune : en bas, dans la plaine, les maisons des années 1920 autour d’une église de 1931 ; en haut, sur la pente, un bois régulier là où se tenaient trois rues. L’arboretum de 1931 marque l’emplacement exact de ce qui a été rasé.
La vue d’ensemble explique aussi pourquoi le village a été détruit. Il occupait la pente d’un plateau qui domine toute la région, entre Laon et Reims, et c’est ce plateau, le Chemin des Dames, qui a constitué l’enjeu de l’offensive. Un village posé sur un tel versant n’était pas un village, c’était une position.
Elle montre enfin ce que le sol a gardé. Les caves de Craonne, où la 1re division d’infanterie s’est trouvée bloquée en avril 1917, appartiennent au même monde souterrain que les carrières et cavernes du plateau, et les plantes exotiques du jardin de la Californie ont survécu aux cinq millions d’obus.
À voir autour
- Fleury-devant-Douaumont : un village détruit qui reste une commune
- La butte de Vauquois : un sommet descendu de 15 mètres
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Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Lieux oubliés.
Sources : notice de Craonne, Wikipédia en français.
