Son enceinte intacte enfermait 17 hectares habités en 1914 : l’abbaye de Vauclair est détruite en 1917

Un pan de mur à arcades de l'abbaye de Vauclair, dégagé dans sa clairière
Les vestiges dégagés de l'abbaye de Vauclair, dans l'Aisne. Photo : Poudou99, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

En 1914, l’abbaye de Vauclair tenait encore debout, et des familles habitaient dedans. Son mur d’enceinte, entièrement intact, encerclait 17 hectares. En 1917, les combats du Chemin des Dames les ont détruits.

L’abbaye cistercienne de Vauclair, à Bouconville-Vauclair dans l’Aisne, est la quinzième fille de Clairvaux. Elle est fondée en 1134, quand saint Bernard envoie sur le site un groupe de religieux sous la direction de l’Anglais Henri Murdac, qui en sera le premier abbé.

Un monument encore habité

Ce qui rend cette destruction particulière, c’est l’état du lieu juste avant. Le rapport publié dans Archéologie médiévale en 1972 est précis : à la veille de la guerre 1914-1918, la plupart des bâtiments de cette seconde abbaye cistercienne étaient encore indemnes.

Et il ajoute ce détail, qui change tout : le mur d’enceinte, entièrement intact, encerclait une superficie de 17 hectares où les anciennes constructions de l’abbaye servaient de logement aux habitants de Vauclerc-la-Vallée-Foulon.

Vauclair n’était donc pas une ruine romantique sous les lierres. C’était un ensemble clos de dix-sept hectares, debout, où l’on vivait. Un village logé dans une abbaye.

Ce n’est pas une ruine qui a été détruite en 1917, c’est un ensemble encore utilisé.

Quatre ans sur la ligne de feu

Le Chemin des Dames traverse le plateau juste au sud. Anselme Dimier, qui a dirigé les recherches, écrit que les quelques bâtiments subsistants, datant du XIIIe siècle, comme la sacristie, le chapitre et le magnifique bâtiment des convers, ont été affreusement mutilés pendant la première guerre mondiale, l’abbaye s’étant trouvée pendant quatre ans sur la ligne de feu.

Le rapport de 1972 décrit la suite : détruits lors des combats du Chemin des Dames, en 1917, tombés en ruine et envahis par une végétation sauvage, les bâtiments étaient voués à une disparition définitive.

Entre l’abbaye habitée de 1913 et le champ de ruines de 1918, il n’y a pas eu de déclin. Il y a eu une ligne de front.

ÉtapeDateCe qui se passe
Fondation1134quinzième fille de Clairvaux, premier abbé Henri Murdac
Démolition de l’égliseRévolutiondevenue carrière de pierre, puis complètement rasée
État avant-guerre1914bâtiments indemnes, enceinte intacte sur 17 hectares, habitée
Destruction1917combats du Chemin des Dames, quatre ans sur la ligne de feu
Décision de sauvetage1965à l’initiative du père Dimier et de l’Office départemental du tourisme
Fouillesà partir de 1966quatre mois par an, étudiants de plusieurs universités
Huit siècles, et deux destructions distinctes.

Une église rasée bien avant la guerre

Il faut distinguer deux disparitions. Celle de 1917 a emporté les bâtiments conventuels. Celle de l’église abbatiale est antérieure de plus d’un siècle : Anselme Dimier écrit que l’église fut démolie à la Révolution et que, devenue une carrière de pierre, elle finit par être complètement rasée.

C’est le sort de quantité d’abbayes françaises vendues comme biens nationaux, dont la pierre a servi à bâtir les maisons des environs. Mais à Vauclair, ce premier effacement a privé les chercheurs du monument principal, et c’est précisément lui qu’ils ont voulu retrouver.

Un érudit s’y était usé. Le but premier des fouilles, écrit Dimier, était de retrouver le plan de l’église abbatiale, que l’archéologue Édouard Fleury n’avait pas réussi à établir après trente années de recherches.

Ce que la fouille a rendu

Le plan a fini par apparaître. L’église était orientée régulièrement et comportait une nef flanquée de collatéraux, un transept de 50 mètres de longueur et un chevet à déambulatoire sur lequel ouvraient cinq chapelles rayonnantes sur plan hexagonal.

Ce plan n’est pas celui de l’église primitive. L’inventaire général du patrimoine précise qu’il s’agit de la vaste église bâtie au XIIIe siècle, démesurée par rapport à la première et largement influencée par celle de Longpont, et qu’il n’en reste aujourd’hui que quelques pierres à fleur de terre. La première abbatiale, achevée en 1142, suivait au contraire le plan austère des fondations de Clairvaux : longue nef de neuf travées, choeur étroit à chevet plat, petites chapelles rectangulaires groupées par paire sur chaque bras du transept.

La salle du chapitre a livré autre chose. Seize squelettes y ont été dégagés, bien alignés devant le siège de l’abbé : pour Anselme Dimier, ils ne peuvent être que ceux des abbés de Vauclair, et l’un d’eux reposait dans un sarcophage fait de pierres plates posées de champ. L’inventaire général du patrimoine confirme l’usage : dès le XIIIe siècle, les abbés de Vauclair étaient inhumés dans la salle capitulaire, où une tombe à coffrage de pierre reste visible.

Un chantier d’étudiants : à partir de 1966, sous la direction des pères René Courtois et Anselme Dimier, un groupe venu de plusieurs universités consacre environ quatre mois de recherches par an au site, le chantier lui-même étant ouvert en juillet, août et septembre.

Pourquoi une abbaye logeait des familles

Le détail des habitants logés dans les bâtiments conventuels n’est pas une curiosité locale. C’est le sort commun des abbayes françaises après 1790 : vendues comme biens nationaux, elles passent à des particuliers qui en font des fermes, des logements, des ateliers.

Ce réemploi est souvent ce qui les sauve. Un bâtiment habité est entretenu, couvert, réparé. Les abbayes qui ont disparu sont rarement celles qu’on a occupées, ce sont celles qu’on a laissées vides ou dont on a vendu la pierre, comme l’église de Vauclair elle-même.

À Vauclair, ce mécanisme a fonctionné pendant plus d’un siècle, et le hameau de Vauclerc-la-Vallée-Foulon vivait là. Puis la guerre a supprimé d’un coup le bâti et les habitants, ce que ni la Révolution ni le temps n’avaient réussi à faire.

Rendre visible ce qui avait été effacé

La décision de sauver les vestiges date de 1965, à l’initiative conjuguée du père Anselme Dimier et de l’Office départemental du tourisme. Elle intervient près d’un demi-siècle après la destruction, sur un site que la végétation avait repris.

L’un des deux hommes qui ont mené ce chantier y est enterré. La notice nécrologique de Jean-René Courtois (1923-2005), signée par Marc Durand, indique qu’il a été inhumé à Bouconville-Vauclair, dans sa chère abbaye de Vauclair qu’il avait fait revivre après sa destruction totale durant la Première Guerre mondiale.

Le site porte aujourd’hui un jardin de plantes médicinales, que le père Courtois avait recréé près de l’apothicarium de l’ancienne abbaye une fois les fouilles achevées. Tout ne se lit pas au ras du sol : de la vaste église du XIIIe siècle il ne reste que quelques pierres à fleur de terre, mais la salle du chapitre est la partie la mieux conservée du site, une des voûtes d’ogives de la sacristie a échappé aux destructions, et le colombier du XVIIe siècle, tour octogonale en brique criblée d’impacts, se dresse encore près de l’entrée.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, Vauclair se lit comme un plan d’architecte posé dans une clairière. L’église, le cloître, la salle capitulaire, le bâtiment des convers : les fondations dessinent l’organisation cistercienne classique, lisible d’un seul regard.

Autour, les 17 hectares de l’ancienne enceinte sont redevenus prairie et forêt domaniale. Le mur qui les ceignait en 1914 n’est plus mentionné comme intact par aucune source postérieure à la guerre.

Et au sud, à moins de trois kilomètres, court la ligne de crête du Chemin des Dames. La proximité explique tout : une abbaye fondée au creux d’un vallon pour son isolement s’est trouvée, en 1917, exactement au mauvais endroit. Comme à Craonne, le relief qui faisait la paix du lieu a fait sa destruction.

Sources : Aisne, Bouconville-Vauclerc, abbaye de Vauclair, Archéologie médiévale, tome 2, 1972 ; Anselme Dimier, Aisne, Vauclair, sept années de fouilles à l’abbaye, Bulletin Monumental, tome 130, n° 2, 1972 ; Marc Durand, notice nécrologique de René Courtois, Revue archéologique de Picardie, 2006.

Questions fréquentes

Dans quel état était l'abbaye avant 1914 ?

Habitée. Le rapport publié dans Archéologie médiévale en 1972 écrit qu'à la veille de la guerre 1914-1918, la plupart des bâtiments de cette seconde abbaye cistercienne de Vauclair étaient encore indemnes, et que le mur d'enceinte, entièrement intact, encerclait une superficie de 17 hectares où les anciennes constructions servaient de logement aux habitants de Vauclerc-la-Vallée-Foulon.

Qu'est-il arrivé en 1917 ?

Les combats du Chemin des Dames. Le même rapport indique que les bâtiments, détruits lors de ces combats, tombés en ruine et envahis par une végétation sauvage, étaient voués à une disparition définitive. Anselme Dimier précise que l'abbaye s'est trouvée pendant quatre ans sur la ligne de feu.

L'église avait-elle survécu jusque-là ?

Non, et c'est une destruction antérieure. Anselme Dimier écrit que l'église fut démolie à la Révolution et que, devenue une carrière de pierre, elle finit par être complètement rasée. C'est son plan que les fouilles ont cherché.

Qui a retrouvé ce plan ?

Anselme Dimier d'abord, puis le groupe Sources. Le but premier des travaux entrepris en 1965 était de retrouver le plan de l'église abbatiale, que l'archéologue Édouard Fleury n'avait pas réussi à établir après trente années de recherches. Dimier écrit que ses premières fouilles, au chevet de l'église, ont mis au jour la chapelle nord du déambulatoire ; le groupe Sources, formé d'étudiants de Louvain et de Liège, l'a rejoint aux vacances de Pâques 1966.

À quoi ressemblait cette église ?

Le plan retrouvé décrit une nef flanquée de collatéraux, un transept de 50 mètres de longueur et un chevet à déambulatoire sur lequel ouvraient cinq chapelles rayonnantes sur plan hexagonal.
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