Le château de Saint-Gobain et sa manufacture royale de glaces de miroirs, fondée en 1665

Un bâtiment de l'ancienne manufacture royale de glaces, à Saint-Gobain
L'ancienne manufacture royale de glaces, à Saint-Gobain, dans l'Aisne. Photo : Phinou, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

La galerie des Glaces de Versailles n’est pas d’abord une prouesse décorative. C’est le résultat d’une opération d’État destinée à briser un monopole étranger, et qui a coûté la vie à des ouvriers importés pour cela.

La Manufacture royale de glaces de miroirs est créée en octobre 1665. Elle est à l’origine de Saint-Gobain, et elle a produit les miroirs de la galerie des Glaces de Louis XIV.

Une industrie à prendre à Venise

Jean-Baptiste Colbert, ministre des Finances de Louis XIV, veut donner à la France son autosuffisance dans les arts et manufactures, afin de satisfaire la demande intérieure en produits de luxe. L’enjeu est double : la gloire du roi et la santé de l’économie. Le verre et les miroirs sont un point faible évident, puisque la république de Venise les monopolise et exporte dans toute l’Europe.

Le chiffre suffit à expliquer la décision : l’importation de ces verres coûte 30 000 livres-or par an. Colbert fait espionner les verriers vénitiens et parvient à en faire venir en France, en leur promettant de l’argent, des exemptions d’impôts et des épouses. Le transfert de savoir-faire est obtenu par le déplacement des hommes, faute de pouvoir l’être autrement.

Ces hommes ont payé. Les verriers vénitiens venus à Paris ont été empoisonnés par le mercure employé pour la fabrication des glaces de la galerie. C’est la part du récit que les visites de Versailles mentionnent rarement.

L’importation des verres de Venise coûtait 30 000 livres-or par an au royaume.

En octobre 1665, le financier Nicolas du Noyer, receveur général des tailles à Orléans, obtient par lettres patentes le privilège de fabriquer des glaces. Lui et ses associés reçoivent un monopole de vingt ans, et l’entreprise commence son activité dans le faubourg Saint-Antoine à Paris. On la connaît alors sous le nom informel de Compagnie du Noyer.

Ce que disent les lettres patentes de 1665

L’acte fondateur mérite d’être lu pour ce qu’il dit et pour ce qu’il tait. Même si l’entreprise est à capitaux privés, elle reçoit dès l’origine le titre de Manufacture royale, qu’elle conservera pendant tout l’Ancien Régime.

Son objet est d’accorder à du Noyer un monopole de fabrication des glaces à la façon de Venise dans le royaume, pour vingt ans. Le texte précise que tous les privilèges antérieurs sont révoqués, et que lui seul est autorisé à produire des glaces des mêmes et diverses grandeurs, netteté et perfection que celles fabriquées à Murano, près de Venise. Il énumère les exemptions fiscales accordées aux fabricants, à leur personnel et à leurs activités, et mentionne un prêt de 12 000 livres du Trésor royal.

Ce qu’il ne dit pas compte autant. Le monopole porte sur la fabrication, pas sur la commercialisation : les lettres patentes restent muettes sur ce point, de sorte que les importations vénitiennes demeurent implicitement autorisées. Il faudra attendre septembre 1672 pour que l’importation de verre soit interdite aux sujets du roi, signe que la manufacture se jugeait enfin assez sûre d’elle-même.

Des débuts difficiles, et un déménagement

Les premiers miroirs sans défaut sortent en 1666. Ils rivalisent avec ceux de Venise, et pourtant du Noyer se plaint. Les ouvriers vénitiens ne partagent pas leurs secrets avec leurs collègues français, la compagnie ne dégage pas de bénéfices, les distractions de Paris nuisent au travail et le bois coûte cher.

En 1667, les verriers vénitiens sont renvoyés et la fabrication part pour Tourlaville, près de Cherbourg, au lieu-dit la Glacerie, où une glacerie existait déjà au milieu de la forêt de Brix, sous la direction de Richard Lucas de Néhou. Les ateliers parisiens sont alors consacrés au seul polissage. À plusieurs reprises, la compagnie en est réduite à importer du verre de Venise pour le finir en France : l’indépendance annoncée met du temps à devenir réelle.

En 1683, le monopole est reconduit au nom de Pierre de Bagneux, par des lettres patentes du 31 décembre, pour une durée portée à trente années. Puis vient la concurrence intérieure. En décembre 1688, le Parisien Abraham Thévart obtient un privilège pour une nouvelle technique, le coulage, et s’installe à partir de 1692 au château de Saint-Gobain. La fusion des deux manufactures est prononcée le 1er mai 1695 et donne naissance à la compagnie François Plastrier. En juillet 1698, le château de Saint-Gobain est vendu à la société.

DateÉtapeCe qu’elle change
octobre 1665lettres patentes à Nicolas du Noyermonopole de fabrication pour vingt ans
1666premiers miroirs sans défautla production française rivalise avec Murano
1667renvoi des verriers vénitiensla fabrication part pour Tourlaville
septembre 1672interdiction d’importer du verrele marché intérieur est fermé
décembre 1688privilège de coulage à Abraham Thévartune technique concurrente apparaît
1er mai 1695fusion des deux manufacturesnaissance de la compagnie Plastrier
juillet 1698achat du château de Saint-Gobainle site devient le cœur de l’entreprise
1702privilège à la compagnie Dagincourtdes Genevois prennent le contrôle
Du privilège royal au site de l’Aisne.

Un salon littéraire au conseil d’administration

En 1702, après la faillite de la compagnie Plastrier, le privilège passe à la compagnie Antoine Dagincourt. Des Genevois en prennent le contrôle, conduits par Jacques Buisson et la maison Antoine Saladin et fils. Les statuts règlent les relations entre actionnaires, la répartition du bénéfice et l’administration des affaires.

Le privilège sera renouvelé jusqu’à la Révolution, malgré les attaques des partisans de la libre entreprise. Au total, celui de 1665 aura été reconduit six fois, en 1683, 1695, 1702, 1727, 1757 et 1785.

La composition du capital au XVIIIe siècle en dit long sur la société française d’alors : des familles issues de la banque genevoise, de la haute noblesse et de la bourgeoisie d’affaires parisienne. Pierre François Geoffrin, caissier général à partir de 1703, accumule assez de deniers pour devenir le premier actionnaire, avec 13,5 % du capital.

À sa mort, en 1749, son épouse et leur fille en héritent. L’épouse est la salonnière Madame Geoffrin, dont le salon littéraire est connu dans toute l’Europe ; la fille est Marie-Thérèse de La Ferté-Imbault, présente à Versailles à la cour de Louis XV. Toutes deux deviennent des actionnaires de premier rang, s’allient à Antoine Saladin de Crans et au groupe genevois pour administrer l’entreprise, et usent de leurs positions respectives pour obtenir le renouvellement des privilèges dans la seconde moitié du siècle. Un salon parisien et une place à la cour servent ici d’outils industriels.

Pendant ce temps, Tourlaville décline. L’épuisement des ressources en bois contraint le site à importer du charbon anglais, ou à se fournir aux houillères de Littry entre 1749 et 1817. Cette énergie coûte trop cher, le site périclite, et la prééminence de Saint-Gobain est assurée. Après la Révolution, la Manufacture devient la compagnie de Saint-Gobain. L’ancien site parisien, rue de Reuilly, est vendu à l’armée, qui y construit la caserne de Reuilly.

Ce que la vue d’ensemble montre

Vue d’en haut, Saint-Gobain n’a pas l’allure d’une usine. Le site mêle les vestiges souterrains du château médiéval, le Grand-Logis, le Logis-Neuf et la chapelle, dans un ensemble bâti qui raconte plutôt un domaine seigneurial transformé que des ateliers conçus pour produire.

C’est exactement ce qui s’est passé. Une compagnie a acheté un château en 1698 et l’a mis au travail, parce qu’il offrait du bois, de l’espace et un éloignement utile. En 2026, le site a repris plusieurs vies à la fois : le pôle culturel de la Chapelle et les bâtiments anciens pour la visite, la maison de santé de la Manufacture pour la fonction sociale, et quelques entreprises artisanales installées sur place.

À voir autour

Pour aller plus loin : Le dossier Aisne et la rubrique Patrimoine.

Sources : notice de la Manufacture royale de glaces de miroirs, Wikipédia en français ; lettres patentes d’octobre 1665.

Questions fréquentes

Pourquoi Colbert a-t-il créé cette manufacture ?

Pour rendre la France autosuffisante en produits de luxe. Le verre et les miroirs étaient monopolisés par la république de Venise, qui exportait dans toute l'Europe, et leur importation coûtait 30 000 livres-or par an. Rendre le royaume indépendant servait à la fois la gloire du roi et l'économie du pays.

Comment les secrets vénitiens sont-ils arrivés en France ?

Colbert fit espionner les verriers de Venise et parvint à en faire venir, en leur promettant de l'argent, des exemptions d'impôts et des épouses. Ces verriers ont été empoisonnés par le mercure employé dans la fabrication des glaces de la galerie.

Qui a obtenu le privilège en 1665 ?

Le financier Nicolas du Noyer, receveur général des tailles à Orléans, issu de la clientèle de Colbert. Les lettres patentes d'octobre 1665 lui accordent un monopole de fabrication de vingt ans, révoquent tous les privilèges antérieurs et mentionnent un prêt de 12 000 livres du Trésor royal. L'entreprise démarre dans le faubourg Saint-Antoine à Paris.

Le monopole portait-il aussi sur la vente ?

Non. Les lettres patentes de 1665 restent muettes sur la commercialisation : implicitement, les importations de glaces de Venise demeuraient autorisées. Ce n'est qu'en septembre 1672 que l'importation de verre est interdite aux sujets du roi.

Quand la manufacture s'installe-t-elle à Saint-Gobain ?

La compagnie rivale d'Abraham Thévart, qui exploitait une nouvelle technique de coulage obtenue par privilège en décembre 1688, s'installe au château de Saint-Gobain à partir de 1692. La fusion des deux manufactures intervient le 1er mai 1695, et le château est vendu à la société en juillet 1698.

Qui en étaient les actionnaires ?

Au XVIIIe siècle, des familles de la banque genevoise, de la haute noblesse et de la bourgeoisie d'affaires parisienne. Pierre François Geoffrin, caissier général à partir de 1703, devient le premier actionnaire avec 13,5 % du capital. À sa mort en 1749, son épouse la salonnière Madame Geoffrin et leur fille Marie-Thérèse de La Ferté-Imbault en héritent.

Que devient le site aujourd'hui ?

En 2026, il a une vocation touristique et culturelle, avec le pôle culturel de la Chapelle, les vestiges souterrains du château médiéval, le Grand-Logis et le Logis-Neuf, une vocation sociale avec la maison de santé de la Manufacture, et une vocation artisanale, quelques entreprises y étant implantées.
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