La galerie des Glaces de Versailles n’est pas d’abord une prouesse décorative. C’est le résultat d’une opération d’État destinée à briser un monopole étranger, et qui a coûté la vie à des ouvriers importés pour cela.
La Manufacture royale de glaces de miroirs est créée en octobre 1665. Elle est à l’origine de Saint-Gobain, et elle a produit les miroirs de la galerie des Glaces de Louis XIV.
Une industrie à prendre à Venise
Jean-Baptiste Colbert, ministre des Finances de Louis XIV, veut donner à la France son autosuffisance dans les arts et manufactures, afin de satisfaire la demande intérieure en produits de luxe. L’enjeu est double : la gloire du roi et la santé de l’économie. Le verre et les miroirs sont un point faible évident, puisque la république de Venise les monopolise et exporte dans toute l’Europe.
Le chiffre suffit à expliquer la décision : l’importation de ces verres coûte 30 000 livres-or par an. Colbert fait espionner les verriers vénitiens et parvient à en faire venir en France, en leur promettant de l’argent, des exemptions d’impôts et des épouses. Le transfert de savoir-faire est obtenu par le déplacement des hommes, faute de pouvoir l’être autrement.
Ces hommes ont payé. Les verriers vénitiens venus à Paris ont été empoisonnés par le mercure employé pour la fabrication des glaces de la galerie. C’est la part du récit que les visites de Versailles mentionnent rarement.
L’importation des verres de Venise coûtait 30 000 livres-or par an au royaume.
En octobre 1665, le financier Nicolas du Noyer, receveur général des tailles à Orléans, obtient par lettres patentes le privilège de fabriquer des glaces. Lui et ses associés reçoivent un monopole de vingt ans, et l’entreprise commence son activité dans le faubourg Saint-Antoine à Paris. On la connaît alors sous le nom informel de Compagnie du Noyer.
Ce que disent les lettres patentes de 1665
L’acte fondateur mérite d’être lu pour ce qu’il dit et pour ce qu’il tait. Même si l’entreprise est à capitaux privés, elle reçoit dès l’origine le titre de Manufacture royale, qu’elle conservera pendant tout l’Ancien Régime.
Son objet est d’accorder à du Noyer un monopole de fabrication des glaces à la façon de Venise dans le royaume, pour vingt ans. Le texte précise que tous les privilèges antérieurs sont révoqués, et que lui seul est autorisé à produire des glaces des mêmes et diverses grandeurs, netteté et perfection que celles fabriquées à Murano, près de Venise. Il énumère les exemptions fiscales accordées aux fabricants, à leur personnel et à leurs activités, et mentionne un prêt de 12 000 livres du Trésor royal.
Ce qu’il ne dit pas compte autant. Le monopole porte sur la fabrication, pas sur la commercialisation : les lettres patentes restent muettes sur ce point, de sorte que les importations vénitiennes demeurent implicitement autorisées. Il faudra attendre septembre 1672 pour que l’importation de verre soit interdite aux sujets du roi, signe que la manufacture se jugeait enfin assez sûre d’elle-même.
Des débuts difficiles, et un déménagement
Les premiers miroirs sans défaut sortent en 1666. Ils rivalisent avec ceux de Venise, et pourtant du Noyer se plaint. Les ouvriers vénitiens ne partagent pas leurs secrets avec leurs collègues français, la compagnie ne dégage pas de bénéfices, les distractions de Paris nuisent au travail et le bois coûte cher.
En 1667, les verriers vénitiens sont renvoyés et la fabrication part pour Tourlaville, près de Cherbourg, au lieu-dit la Glacerie, où une glacerie existait déjà au milieu de la forêt de Brix, sous la direction de Richard Lucas de Néhou. Les ateliers parisiens sont alors consacrés au seul polissage. À plusieurs reprises, la compagnie en est réduite à importer du verre de Venise pour le finir en France : l’indépendance annoncée met du temps à devenir réelle.
En 1683, le monopole est reconduit au nom de Pierre de Bagneux, par des lettres patentes du 31 décembre, pour une durée portée à trente années. Puis vient la concurrence intérieure. En décembre 1688, le Parisien Abraham Thévart obtient un privilège pour une nouvelle technique, le coulage, et s’installe à partir de 1692 au château de Saint-Gobain. La fusion des deux manufactures est prononcée le 1er mai 1695 et donne naissance à la compagnie François Plastrier. En juillet 1698, le château de Saint-Gobain est vendu à la société.
| Date | Étape | Ce qu’elle change |
|---|---|---|
| octobre 1665 | lettres patentes à Nicolas du Noyer | monopole de fabrication pour vingt ans |
| 1666 | premiers miroirs sans défaut | la production française rivalise avec Murano |
| 1667 | renvoi des verriers vénitiens | la fabrication part pour Tourlaville |
| septembre 1672 | interdiction d’importer du verre | le marché intérieur est fermé |
| décembre 1688 | privilège de coulage à Abraham Thévart | une technique concurrente apparaît |
| 1er mai 1695 | fusion des deux manufactures | naissance de la compagnie Plastrier |
| juillet 1698 | achat du château de Saint-Gobain | le site devient le cœur de l’entreprise |
| 1702 | privilège à la compagnie Dagincourt | des Genevois prennent le contrôle |
Un salon littéraire au conseil d’administration
En 1702, après la faillite de la compagnie Plastrier, le privilège passe à la compagnie Antoine Dagincourt. Des Genevois en prennent le contrôle, conduits par Jacques Buisson et la maison Antoine Saladin et fils. Les statuts règlent les relations entre actionnaires, la répartition du bénéfice et l’administration des affaires.
Le privilège sera renouvelé jusqu’à la Révolution, malgré les attaques des partisans de la libre entreprise. Au total, celui de 1665 aura été reconduit six fois, en 1683, 1695, 1702, 1727, 1757 et 1785.
La composition du capital au XVIIIe siècle en dit long sur la société française d’alors : des familles issues de la banque genevoise, de la haute noblesse et de la bourgeoisie d’affaires parisienne. Pierre François Geoffrin, caissier général à partir de 1703, accumule assez de deniers pour devenir le premier actionnaire, avec 13,5 % du capital.
À sa mort, en 1749, son épouse et leur fille en héritent. L’épouse est la salonnière Madame Geoffrin, dont le salon littéraire est connu dans toute l’Europe ; la fille est Marie-Thérèse de La Ferté-Imbault, présente à Versailles à la cour de Louis XV. Toutes deux deviennent des actionnaires de premier rang, s’allient à Antoine Saladin de Crans et au groupe genevois pour administrer l’entreprise, et usent de leurs positions respectives pour obtenir le renouvellement des privilèges dans la seconde moitié du siècle. Un salon parisien et une place à la cour servent ici d’outils industriels.
Pendant ce temps, Tourlaville décline. L’épuisement des ressources en bois contraint le site à importer du charbon anglais, ou à se fournir aux houillères de Littry entre 1749 et 1817. Cette énergie coûte trop cher, le site périclite, et la prééminence de Saint-Gobain est assurée. Après la Révolution, la Manufacture devient la compagnie de Saint-Gobain. L’ancien site parisien, rue de Reuilly, est vendu à l’armée, qui y construit la caserne de Reuilly.
Ce que la vue d’ensemble montre
Vue d’en haut, Saint-Gobain n’a pas l’allure d’une usine. Le site mêle les vestiges souterrains du château médiéval, le Grand-Logis, le Logis-Neuf et la chapelle, dans un ensemble bâti qui raconte plutôt un domaine seigneurial transformé que des ateliers conçus pour produire.
C’est exactement ce qui s’est passé. Une compagnie a acheté un château en 1698 et l’a mis au travail, parce qu’il offrait du bois, de l’espace et un éloignement utile. En 2026, le site a repris plusieurs vies à la fois : le pôle culturel de la Chapelle et les bâtiments anciens pour la visite, la maison de santé de la Manufacture pour la fonction sociale, et quelques entreprises artisanales installées sur place.
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Sources : notice de la Manufacture royale de glaces de miroirs, Wikipédia en français ; lettres patentes d’octobre 1665.

