Un village entier, maisons, piscine, court de tennis et ruines d’une forteresse du XIIIe siècle, mis à prix 330 000 euros. C’est ce qu’a proposé une banque créancière le 21 mai 2012, et ce que le marché a réglé en quelques minutes.
Courbefy est un hameau de la commune de Bussière-Galant, en Haute-Vienne. Il se tient à environ 530 mètres d’altitude, sur la partie culminante des monts de Châlus, à six kilomètres au sud du bourg. Le lieu occupe un espace vaguement ovale, entouré de bois sur toutes ses faces sauf au sud.
Une forteresse de frontière, dans une région qui en était couverte
Courbefy a d’abord été une paroisse indépendante, dotée d’une forteresse construite avec l’autorisation des vicomtes de Limoges. Le nom apparaît en 1261 sous la forme Corbafi. Aucune date de construction n’est établie, mais l’édifice est attribué à Géraud de Maulmont, dans la seconde moitié du XIIIe siècle.
Ce nom n’est pas anodin. Maulmont a bâti plusieurs forteresses de la région selon des principes communs, dont le haut castrum de Châlucet, le vieux Bourdeilles en Périgord et Montfort en Bourgogne. Toutes partagent des détails de construction, en particulier la forme des archères, toutes cruciformes. À Courbefy, une archère cruciforme subsiste au niveau des latrines, dans la tour nord-ouest : c’est par ce genre de détail que l’on reconstitue la silhouette perdue d’un bâtiment.
Le château appartenait à une ligne défensive de la vicomté de Limoges, avec Châlus-Chabrol, Firbeix, Montbrun et Brie, dressée pendant les tensions entre Plantagenêts et Capétiens. Sa forme est connue : un carré d’environ 38 mètres, deux profonds fossés, des tours rondes aux deux extrémités nord et au sud-ouest, une tour octogonale servant de donjon au sud-est. Des pans de murs intérieurs sont encore lisibles, probablement adossés en grande partie à l’enceinte.
Les deux fossés posent une question ouverte. Leur ampleur évoque davantage un ouvrage celtique qu’une fortification médiévale, ce qui a fait supposer un fort gaulois antérieur. Aucune datation ne permet de trancher, et l’hypothèse reste une hypothèse.
Des carreaux vernissés retrouvés sur place montrent que la place forte pouvait aussi se vivre comme une résidence.
Douze semaines de siège, et une sortie payée 14 000 écus
Pendant la guerre de Cent Ans, Courbefy n’est pas un enjeu stratégique majeur, ce qui ne l’a pas épargné. Vers 1376, des routiers anglais s’installent dans la place et pillent les campagnes alentour, s’en prenant aussi aux pèlerins qui se rendent aux Ostensions de Limoges. Les troupes de Charles V les en chassent une première fois.
En 1404, la forteresse est assiégée pendant douze semaines. Le connétable Charles d’Albret mène l’opération, aidé par la ville de Périgueux qui fournit de l’argent et des engins de siège, comme le précise la chronique du religieux de Saint-Denys. Celle-ci décrit une place dont l’accès est presque impraticable, entourée d’un mur haut et solide flanqué de tours nombreuses et régulièrement disposées, capable d’une longue résistance.
Elle l’a été. Au bout de douze semaines, les occupants ne se rendant toujours pas, il est décidé de les payer pour qu’ils partent : 14 000 écus. L’épisode se répète ensuite sous une autre forme. Le capitaine du château, censé l’administrer en l’absence du propriétaire, s’en sert à son tour comme base de pillage, et il faut lui verser 1 400 réaux d’or pour qu’il quitte la place et la remette au gouverneur du Limousin, Amaury d’Estissac.
Au XVIe siècle, les guerres de Religion passent par là et le château est occupé un temps par la Ligue. Il entre ensuite dans la famille d’Albret. En mars 1600, Henri IV vend la seigneurie à Léon Planeaux, Antoine Chapelle et aux frères Arlaut, une vente qui répond aux dettes accumulées pour conquérir le trône. La seigneurie, devenue baronnie, passe entièrement à Antoine Chapelle trois ans plus tard, puis à Pierre de Ribeyreys en 1646.
La famille de Ribeyreix est la dernière à avoir connu le château debout. Il est démoli vers 1669, à la poudre, avec la chapelle. C’est ce qui explique l’état du site : des blocs dispersés, qui tiennent encore grâce à un mortier d’une résistance remarquable. Deux d’entre eux conservent une partie de l’intérieur du donjon, dont le pied-droit d’une porte, désormais à l’horizontale. Pour l’un, le mur atteint environ 2,10 mètres d’épaisseur.
| Date | Événement | Ce qu’il change |
|---|---|---|
| 1261 | première mention sous le nom de Corbafi | le lieu entre dans les textes |
| vers 1250-1300 | construction par Géraud de Maulmont | une forteresse de la ligne défensive limousine |
| vers 1376 | occupation par des routiers anglais | la place devient une base de pillage |
| 1404 | siège de douze semaines par Charles d’Albret | les occupants partent contre 14 000 écus |
| mars 1600 | vente de la seigneurie par Henri IV | le roi solde ses dettes de guerre |
| vers 1669 | démolition à la poudre | le donjon éclate, les blocs restent |
| 1800 | fusion avec Saint-Nicolas | naissance de Saint-Nicolas-Courbefy |
| 1974 | absorption par Bussière-Galant | la commune disparaît |
Du gîte rural à la vente aux enchères
La seconde vie du site est contemporaine, et elle est courte. Dans les années 1970, un promoteur bâtit des pavillons destinés à la location, avec une piscine et un court de tennis. Il revend en 1982 à Roger Cassir et Jean-Claude Chaminade, du groupe hôtelier Sogerva. En 1994, un couple reprend l’ensemble pour y créer un gîte rural et une activité équestre, puis vend en 2003 pour des raisons familiales. En 2008, le nouvel acquéreur fait faillite et abandonne le village.
En février 2012, une procédure judiciaire attribue la propriété à la banque créancière. Celle-ci met le hameau entier aux enchères le 21 mai 2012, pour une mise à prix de 330 000 euros. Il part à 520 000 euros.
L’acheteur est le photographe sud-coréen Ahae, pseudonyme de l’homme d’affaires Yoo Byung-eun. Il est propriétaire du navire Sewol, dont le naufrage en avril 2014 marque durablement la Corée du Sud. Il meurt en juin de la même année, à 73 ans. Le projet artistique annoncé pour Courbefy ne verra pas le jour de son vivant.
Le 15 octobre 2015, un collectif informel, le Centre de recherche international pour un monde meilleur, s’installe dans la partie basse du hameau. Il se présente comme un lieu non marchand ouvert à des activités artistiques, culturelles et associatives, et pose publiquement la question de l’utilité sociale d’un site historique laissé vide. La société propriétaire, basée à New York, l’assigne en référé. À l’issue de l’audience du 23 octobre 2015, le tribunal de grande instance de Limoges ordonne l’expulsion sous huit jours. Une fête est organisée le 31 octobre, et le collectif part le 1er novembre.
En 2016, les ayants droit réaffirment leur intention de mener à bien le projet. Depuis 2022, les bâtiments subissent des dégradations, et l’avenir du site reste suspendu aux démêlés judiciaires de la famille Yoo.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, Courbefy se lit en deux temps superposés. L’ovale du hameau, cerné de bois, épouse encore le tracé de la place forte, et les deux fossés restent perceptibles dans le relief. Autour, les pavillons des années 1970 forment une couche nette, posée sans rapport avec la géométrie médiévale.
Le site conserve aussi une petite chapelle du XVIIe siècle, à quelques dizaines de mètres de l’ancien donjon, et trois bonnes fontaines, des fontaines de dévotion situées quelques centaines de mètres en contrebas. Elles semblent dédiées à saint Eutrope. L’une d’elles est toujours fréquentée : on y trouve des ex-voto faits de morceaux de tissu, de chaussures d’enfants et de couches. Le village est vide, la dévotion ne l’est pas.
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Sources : notice de Courbefy, Wikipédia en français ; chronique du religieux de Saint-Denys.

