Vingt-huit tonnes d’explosif pour une seule tour. En mars 1917, l’armée allemande fait sauter le donjon de Coucy, 54 mètres de haut et 31 mètres de diamètre, dans un secteur qu’elle s’apprête à abandonner.
Les dimensions viennent de la monographie d’Eugène Lefèvre-Pontalis, publiée avant la guerre, et sont reprises par le Centre des monuments nationaux : 54 mètres de hauteur prise du fond du fossé, 31,25 mètres de diamètre, un mur de 7,46 mètres d’épaisseur au rez-de-chaussée. Les charges, elles, figurent dans le dossier thématique du Centre : 28 tonnes dans le donjon, 10 tonnes dans chacune des quatre tours d’angle, et une charge moindre dans l’entrée de la porte de Laon.
Ce que contenait la tour disparue
Le détail des mesures dit pourquoi il a fallu autant de charge. Trois salles superposées de 16,33 mètres de largeur et d’environ 13 mètres de hauteur moyenne, voûtées de douze branches d’ogives rayonnant autour d’une clef centrale. Un escalier à vis de 215 marches dans une cage de 3,05 mètres de diamètre. Un puits intérieur de 2,14 mètres de diamètre, creusé avant les fondations, dont le rouet a été retrouvé à 64,50 mètres de profondeur lors du vidage des déblais en 1819.
Et sous tout cela, rien. Pas de niveau souterrain : le donjon était bâti directement sur le rocher, son soubassement en talus plein pour résister à la sape. Une tour conçue pour ne pas pouvoir être minée par le bas a fini remplie d’explosif par le haut.
| Mesure | Valeur | Source |
|---|---|---|
| Hauteur, du fond du fossé | 54 mètres | monographie d’avant 1914 |
| Diamètre | 31,25 mètres | monographie d’avant 1914 |
| Épaisseur du mur au rez-de-chaussée | 7,46 mètres | monographie d’avant 1914 |
| Escalier à vis | 215 marches | monographie d’avant 1914 |
| Charge employée en 1917 | 28 tonnes dans le donjon seul | Centre des monuments nationaux |
| Charge par tour d’angle | 10 tonnes | Centre des monuments nationaux |
Une ruine qui avait déjà résisté deux fois
Ce n’était pas la première tentative. En vertu d’un ordre royal du 11 septembre 1652, Mazarin charge l’ingénieur Clément Métezeau de démanteler les fortifications. Les mines font sauter les portes, la chemise du donjon et les voûtes de ses trois salles, mais, écrit Lefèvre-Pontalis, l’explosion ne produisit que trois lézardes dans l’énorme cylindre. Métezeau meurt en novembre de la même année.
Le tremblement de terre de 1692 acheva l’oeuvre de la mine, selon la même source. Au XVIIIe siècle, le château devient carrière : les habitants arrachaient les parements moyennant une redevance par charretée de pierres. Racheté en 1829 par le duc d’Orléans, le site passe à l’État en 1856, et la commission des Monuments historiques engage le sauvetage sur l’initiative de Viollet-le-Duc. Le donjon, qui menaçait de s’écrouler, est alors chaîné par deux cercles de fer à la hauteur des corbeaux, et recouvert d’une toiture.
Autrement dit : une mine royale, un séisme, un siècle de carrière et un sauvetage du XIXe siècle n’avaient pas suffi. Il a fallu 28 tonnes de charge moderne, placées à l’intérieur, pour en venir à bout.
Un donjon conçu contre la sape, qui a résisté à une mine royale et à un séisme, a cédé à une charge posée à l’intérieur de ses propres murs.
Pourquoi deux dates circulent
La destruction s’inscrit dans l’opération Alberich, le repli allemand sur la ligne Hindenburg du 15 au 19 mars 1917, destiné à raccourcir le front d’environ 70 kilomètres. L’arasement de Chauny commence le 5 mars, puis vient celui des villages alentour. Le site du Chemin des Dames, édité par le département de l’Aisne, indique que la destruction de Coucy était programmée dès le 17 mars.
Le dossier thématique du Centre des monuments nationaux écrit que le château de Coucy est dynamité le 20 mars, et reproduit le communiqué du ministère français de la Guerre daté du 20 mars 1917 à 23 heures, qui constate l’explosion cet après-midi même. D’autres documents, dont l’ouvrage de référence du même Centre et l’office de tourisme local, retiennent le 27 mars.
La clé est dans le dossier thématique lui-même : en grande partie détruit, le château passe aux mains de l’armée française le 27 mars 1917, peu de temps avant la grande offensive du Chemin des Dames. Dans ce document, le 27 mars est donc la date de la reprise d’un site déjà en ruine, et non celle de l’explosion. Une prudence s’impose ici : aucune publication du Centre ne tranche explicitement la contradiction entre ses propres textes, et la lecture proposée repose sur le rapprochement de deux phrases du même dossier thématique. Le château repassera d’ailleurs sous contrôle allemand d’avril à septembre 1918, avant la libération définitive du 5 septembre 1918.
Un amas de pierres conservé exprès
Dès avril 1917, le Conseil général de l’Aisne s’interroge sur la conservation des ruines de Coucy comme témoignage. En 1925, l’architecte Jean Trouvelot est chargé d’une restauration étalée sur vingt ans, avec une consigne qui explique l’état actuel du site : réparer les vestiges en conservant l’amas de décombres de la tour maîtresse, à titre de mémoire des destructions de la Grande Guerre.
C’est pourquoi le visiteur ne trouve aujourd’hui ni reconstitution ni dégagement. La notice du ministère porte la mention fragment à la rubrique état de conservation, la notice d’inventaire parle de vestiges. Le château est propriété de l’État. Les ruines avaient été classées au titre des monuments historiques par la liste de 1862, puis au Journal officiel du 18 avril 1914. Le décret du 10 septembre 2021, qui érige le site en domaine national, s’est substitué à ce classement : la notice du ministère retient le 10 septembre 2021 comme date de protection et précise que les parties intérieures sont classées intégralement et de plein droit par ce décret.
Le donjon n’était qu’une pièce d’un ensemble beaucoup plus vaste, dont les décomptes varient selon qui compte. L’ouvrage de référence du Centre des monuments nationaux dénombre dix tours pour le château et treize tours plus trois portes pour l’enceinte de la ville. L’office de tourisme local avance de son côté quatorze hectares, trente-trois tours et plus de deux mille mètres de remparts pour l’ensemble fortifié. Les périmètres ne sont pas les mêmes : le Centre distingue explicitement le château de l’enceinte de la ville, tandis que l’office de tourisme compte pour l’ensemble fortifié sans préciser ce qu’il y inclut.
Ce que la vue d’ensemble montre
Le château occupe un éperon calcaire qui domine de 60 mètres la vallée de l’Ailette. Du sommet du donjon, quand il existait, la vue s’étendait sur 40 kilomètres à la ronde, selon le dossier de presse du Centre des monuments nationaux. L’ensemble fortifié s’emboîte en trois parties : la ville, la basse-cour et le château fort, soit la haute-cour.
D’en haut, le vide se lit mieux que les murs. Les quatre tours d’angle sont là, tronquées, et au centre du cercle que dessinait la chemise, il n’y a plus qu’un tas. Les cercles de fer posés au XIXe siècle pour empêcher la tour de s’ouvrir sont encore visibles entre les blocs, ce qui donne la mesure de ce qui a été fait là en un après-midi de mars 1917.
Sources : Centre des monuments nationaux, fiche de visite du château de Coucy, dossier thématique sur la destruction de 1917 et dossier de presse ; Eugène Lefèvre-Pontalis, monographie du château de Coucy, publiée avant 1914 ; base POP du ministère de la Culture, notice Mérimée du château et notice d’inventaire régional ; département de l’Aisne, site du Chemin des Dames ; décret n° 2021-1174 du 10 septembre 2021, publié au Journal officiel du 12 septembre 2021.

