Cent trente-huit maisons, 312 logements, et des briques cuites sur place dans des fours bâtis pour l’occasion puis démolis. En 1900, la cité ouvrière de la chocolaterie Menier, à Noisiel, logeait un village entier à côté de son usine.
Le chiffre est donné par les Archives départementales de Seine-et-Marne, qui le datent de 1900 : 138 maisons et 312 logements. L’office de tourisme Paris Vallée de la Marne reprend les mêmes 138 maisons et 312 logements, sur 20 hectares, mais sans y attacher d’année. Le programme n’était pas fini pour autant. La notice d’inventaire du ministère de la Culture détaille les tranches, de 1874 à 1911, et un dossier pédagogique de l’académie de Paris porte le total à 331 logements en 1911.
Quatre décomptes, et aucun qui tranche
Compter les maisons de Noisiel est plus compliqué qu’il n’y paraît, et l’écart entre les sources officielles mérite d’être dit plutôt que masqué. Les Archives départementales donnent 138 maisons en 1900. La notice d’inventaire du ministère écrit que 200 maisons sont réparties sur 30 hectares. La brochure de la Ville de Noisiel annonce plus de trois cents maisons de briques. Et si l’on additionne les tranches citées par cette même notice d’inventaire, on obtient 145, un total forcément incomplet : la notice annonce cinq phases de construction et n’en détaille que quatre.
| Source | Décompte | Date de référence |
|---|---|---|
| Archives départementales de Seine-et-Marne | 138 maisons, 312 logements | 1900 |
| Académie de Paris, dossier pédagogique | 331 logements | 1911 |
| Notice d’inventaire du ministère de la Culture | 200 maisons sur 30 hectares | non datée |
| Ville de Noisiel, brochure de parcours | plus de trois cents maisons | années 1910, achèvement |
| Addition des tranches de la notice d’inventaire | 145 maisons | 1874 à 1911 |
La différence entre maison et logement explique une partie de l’écart. Une maison de la cité peut contenir deux ou quatre logements selon son modèle, et le parc a continué de croître après 1900. Le reste relève des périmètres retenus par chaque enquête, qu’aucun des documents ne précise.
Trois rues parallèles, pas un damier
Le mot damier circule à propos de Noisiel. Aucune source officielle consultée ne l’emploie, et les descriptions sont plus précises. La Ville de Noisiel écrit que les maisons sont bâties le long de trois rues parallèles, selon trois modèles : maisons types à deux logements alignées sur la rue, maisons à quatre logements en coeur d’îlot, et maisons d’angle. Les logements sont disposés en quinconce pour faciliter la circulation de l’air et de la lumière et préserver l’intimité des locataires.
Les fiches patrimoine annexées au plan local d’urbanisme décrivent les mêmes trois types. La notice d’inventaire du ministère ajoute l’équipement : des rues plantées d’arbres, un éclairage au gaz, des bornes-fontaines, et une place principale de plan rectangulaire bâtie en U, avec au centre le monument à Émile Justin Menier.
Le détail qui dit le plus : les briques de la cité ont été cuites sur place, dans des briqueteries bâties puis démolies sur le domaine. Et selon les fiches patrimoine du plan local d’urbanisme, aucune façade n’est exactement semblable à une autre.
La cité n’était pas qu’un ensemble de logements, et les tranches de construction le montrent. Le groupe scolaire sort de terre avec les 66 premières maisons, de 1874 à 1876, implantées à l’opposé de l’ancien village de Noisiel. Les réfectoires suivent de 1884 à 1885. La mairie et l’arsenal des pompes arrivent avec la dernière tranche, de 1901 à 1911, en même temps que 53 maisons, du moins selon la notice d’inventaire : la Ville de Noisiel date de son côté l’ancienne mairie de 1893 et l’arsenal des pompes des alentours de 1890.
Une chose est sûre, et toutes les sources s’accordent : l’école est bâtie en même temps que les premières maisons, de 1874 à 1876. Pour la mairie, les dates ne concordent pas d’une source à l’autre, et l’ordre exact du programme reste incertain. Au centre de la place principale, bâtie en U sur un plan rectangulaire, se dresse le monument à Émile Justin Menier, qui avait lancé le programme. La cité porte donc son nom au milieu de l’espace public qu’elle s’est donné.
Ce qui est protégé, et ce qui ne l’est pas
La répartition des protections est contre-intuitive. Les bâtiments industriels et plusieurs équipements de la cité sont protégés au titre des monuments historiques, par une série d’arrêtés des années 1980, puis par le classement du moulin Saulnier le 7 février 1992 et par une inscription du 25 juin 2021. Les maisons ouvrières, qui font pourtant la singularité du lieu, ne le sont pas.
Ce sont les documents d’urbanisme qui s’en chargent. Le plan local d’urbanisme, approuvé le 8 février 2019, encadre les façades et les volumes au moyen de fiches patrimoine détaillées, et tout projet de travaux sur une maison Menier est instruit conjointement par la mairie et l’Architecte des Bâtiments de France. Le résultat est le même pour le promeneur, mais l’outil juridique n’est pas celui que l’on imagine devant un ensemble de cette qualité.
Le moulin Saulnier, lui, est l’ouvrage pour lequel on vient. Posé sur la Marne, il a été conçu avec une ossature métallique apparente qui porte un remplissage de briques décoratives, et la notice d’inventaire du ministère avance, au conditionnel, qu’il serait le premier édifice conçu avec une structure porteuse sur l’eau, la Ville de Noisiel écrivant pour sa part l’un des premiers bâtiments à ossature métallique porteuse et apparente. Son classement de 1992 porte une date, et le site figure par ailleurs sur la liste indicative française du patrimoine mondial depuis 2002.
De la chocolaterie au siège social, puis au départ
Le déclin commence dès les années 1950. La famille Menier quitte Noisiel en 1962, le site est cédé à Nestlé-Rowntree-Mackintosh en 1988, et la production de chocolat s’arrête dans les années 1990, la base du ministère donnant elle-même deux dates différentes sur ce point. L’usine est alors réhabilitée en 1995 et 1996 par les architectes Reichen et Robert pour devenir le siège de Nestlé France.
Nestlé quitte Noisiel en 2020 pour Issy-les-Moulineaux. Un projet de reconversion porte aujourd’hui sur un site de 14 hectares, à cheval sur Noisiel et Torcy. L’usine a donc connu trois vies en un siècle et demi : produire, abriter des bureaux, puis attendre.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, l’ensemble est d’une clarté rare. L’usine et son moulin dans la boucle de la Marne, le parc, et de l’autre côté, les rangées régulières de maisons de briques avec leurs jardins. La notice d’inventaire donne 400 mètres carrés de jardin par maison double, et les fiches patrimoine descendent jusqu’au détail des toitures, inclinées à 31,5 degrés et couvertes de tuiles d’Artois de 21,5 sur 28 centimètres.
C’est ce qui distingue Noisiel d’un simple alignement de corons. Chaque logement a sa parcelle, les modèles alternent, les façades varient, et l’ensemble a été pensé comme une ville plutôt que comme un dortoir. Cent cinquante ans plus tard, les maisons sont toujours habitées, et l’usine attend encore de savoir ce qu’elle deviendra.
Sources : base POP du ministère de la Culture, notices d’inventaire général de la cité ouvrière et de la chocolaterie, et notices de protection ; Archives départementales de Seine-et-Marne, document du mois consacré à la cité ouvrière ; Ville de Noisiel, brochure Parcours Noisiel 2023 et fiches patrimoine annexées au plan local d’urbanisme ; académie de Paris, dossier pédagogique sur la chocolaterie Menier ; office de tourisme Paris Vallée de la Marne.

