En 1872, un bâtiment industriel est mis en service au-dessus de la Marne, à vingt kilomètres à l’est de Paris. Sa charpente métallique de 460 tonnes reste visible, mêlée à un parement de briques émaillées. C’est l’un des premiers bâtiments au monde à structure métallique apparente, et il sert à broyer des fèves de cacao.
Le moulin Saulnier appartient à l’ancienne usine Menier, à Noisiel, en Seine-et-Marne. Il utilise l’énergie hydraulique de la rivière, et il est la pièce maîtresse d’un ensemble industriel qui emploiera jusqu’à 2 200 ouvriers.
Du chocolat pour faire passer les médicaments
L’origine de l’entreprise tient à un problème de goût. Le pharmacien Antoine Brutus Menier, né en 1795 et mort en 1853, vend des médicaments à base de chocolat, le cacao servant à masquer l’amertume des pastilles. Il fonde sa maison en 1816 dans le quartier du Marais, à Paris, rue Sainte-Croix-de-la-Bretonnerie.
Pour accroître son activité, il loue en 1825 l’ancien moulin seigneurial de Noisiel, avec environ trois hectares de terrain. Le village ne compte alors guère plus d’une centaine d’habitants. Menier fait transformer la structure d’origine en lui ajoutant un étage, puis finit par l’acquérir au terme de son bail.
L’entreprise bascule ensuite vers le chocolat de table, encore considéré comme un produit de luxe. En 1836, elle lance un paquet de six barres accolées, la première tablette industrielle de chocolat, habillée du fameux papier jaune. Les effectifs suivent : cinquante ouvriers en 1856, 325 en 1867.
La charpente métallique pèse 460 tonnes, soit 948 kg au mètre carré, et reste apparente.
Quatre moulins successifs
Le bâtiment que l’on visite est le quatrième. Le premier, adapté à partir de 1825, ne suffit plus en 1842 : Menier le fait rebâtir par un entrepreneur de Chelles, M. Dubreuil, les mécanismes étant confiés à M. Antic, mécanicien et fondeur à Paris.
Dix ans plus tard, en 1852, il fait appel à l’architecte Jules Bonneau pour une troisième reconstruction, équipée cette fois de deux turbines à hélices de 80 chevaux chacune, conçues par l’ingénieur hydraulicien Louis-Dominique Girard.
En 1869, son fils Émile-Justin Menier lance l’édifice actuel. Il en confie la conception à l’architecte Jules Saulnier, disciple de Viollet-le-Duc, et à l’ingénieur Armand Moisant. Le moulin est mis en service en 1872.
| Repère | Donnée | Ce que cela implique |
|---|---|---|
| Mise en service | 1872, quatrième moulin du site | le premier datait de 1825 |
| Surface | 485 m2 | une pile supplémentaire par rapport au précédent |
| Charpente métallique | 460 tonnes, soit 948 kg/m2 | une structure laissée entièrement visible |
| Effectif en 1900 | 2 200 ouvriers | 70 tonnes de chocolat produites par jour |
| Surface du site industriel | 14 hectares | environ 1 300 salariés à l’époque Nestlé |
| Protection | classé le 7 février 1992 | inscription étendue à l’ensemble en 2021 |
Un manifeste construit
Ce qui fait la valeur du bâtiment n’est pas sa fonction mais sa démonstration. Il est le premier édifice au monde à reproduire le projet de maison à pans de fer et revêtement de faïences que Viollet-le-Duc avait décrit dans ses Entretiens sur l’architecture. La théorie passe ici directement à l’échelle industrielle.
Le résultat est reconnaissable entre tous : une ossature métallique qui reste apparente, mêlée à un parement de briques émaillées dont les motifs forment un décor d’inspiration orientale. Le bâtiment est plus long que son prédécesseur, puisqu’il repose sur une pile supplémentaire, et il offre 485 m2 de surface pour 460 tonnes de charpente, soit 948 kg au mètre carré.
Les protections se sont ajoutées par couches, à mesure que la valeur du site était reconnue. Le bâtiment dit la Cathédrale, sur l’île de la Marne, l’ancien pavillon pour le refroidissement du chocolat sur la rive gauche et le pont en béton fretté qui relie l’usine à ce bâtiment sont inscrits au titre des monuments historiques depuis le 7 juillet 1986. Le moulin lui-même est classé depuis le 7 février 1992, et un arrêté de 2021 a étendu l’inscription aux ateliers, aux grilles et aux intérieurs.
Une cité ouvrière avec ses médecins et son pharmacien
Autour de l’usine, les Menier ont bâti une cité ouvrière qui dit leurs convictions autant que leurs intérêts. À proximité immédiate de l’usine se trouvaient les logements, mais aussi des lavoirs et un cabinet médical pour deux médecins et un pharmacien.
Un grand nombre d’équipements, propriété de l’usine, complétait ce dispositif : des magasins d’approvisionnement, restés propriété des Menier jusqu’en 1912, un réfectoire pour les ouvriers célibataires, deux cafés-hôtels-restaurants, un groupe scolaire pour les filles et les garçons, une maison de retraite et la mairie.
Le plan lui-même est un discours. L’école, symbole de l’élévation de la condition ouvrière, occupe le centre de la principale place de la cité. Les quartiers actuels de la commune portent d’ailleurs encore les noms de cette époque : la Cité Ouvrière, la Remise aux Fraises, la Pièce aux Chats, les Deux Parcs.
Soixante-dix tonnes de chocolat par jour
Le site atteint son sommet au tournant du siècle. En 1900, 2 200 ouvriers y produisent 70 tonnes de chocolat par jour, et ils sont encore 1 500 dans les années 1950. À la mort d’Émile-Justin Menier en 1881, ce sont ses fils Gaston, Albert et surtout l’aîné Henri qui reprennent l’entreprise familiale et développent les campagnes publicitaires qui feront la notoriété de la marque.
L’après-guerre est plus rude. L’entreprise se fragilise, puis passe en liquidation, et les logements de la cité, alors en mauvais état, sont cédés à un promoteur qui les revend à l’unité. Les bâtiments de la chocolaterie, eux, appartiennent à Nestlé à partir de 1988 : le groupe y installe le siège de sa division France, avec environ 1 300 salariés sur les quatorze hectares du site, avant de déménager à Issy-les-Moulineaux.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, la logique du site saute aux yeux : le moulin n’est pas au bord de la Marne, il est posé en travers, sur des piles, exactement comme un pont. C’est la condition de son fonctionnement, puisqu’il tirait sa force du courant, et c’est aussi ce qui lui donne sa silhouette unique.
La vue aérienne montre également la séparation nette entre les trois composantes du système Menier : l’usine et ses quatorze hectares d’un côté, la cité ouvrière avec ses rues régulières de l’autre, et à l’écart la ferme du Buisson, qui était la ferme de la famille et des usines, devenue un centre culturel national.
Le contraste avec l’environnement actuel est saisissant. Noisiel fait aujourd’hui partie de la ville nouvelle de Marne-la-Vallée, et l’ancien village Menier, construit sur le flanc du plateau au bord de la rive gauche, cohabite avec des quartiers bâtis au sommet du plateau boisé. Le même geste patronal, à une échelle plus radicale encore, se lit au Familistère de Guise.
À voir autour
- Le Familistère de Guise : loger ses ouvriers dans un palais, la version radicale
- Le carreau Wendel : le patrimoine industriel minier, en Moselle
- La Grande Forge de Buffon : l’usine intégrée du XVIIIe siècle
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Lieux oubliés.
Sources : notices du moulin Saulnier, de Menier et de Noisiel, Wikipédia en français ; base Mérimée des monuments historiques.
