À Guise, dans l’Aisne, un fabricant de poêles en fonte a fait construire pour ses ouvriers un bâtiment qu’il appelait lui-même un palais. Dix millions de briques, 30 000 m2, un kilomètre de coursives, 500 fenêtres, une piscine à plancher mobile et un théâtre de mille places : le Familistère n’est pas une cité ouvrière de plus, c’est une démonstration.
Le mot est un néologisme. Un familistère, écrit son inventeur, est un établissement où plusieurs familles vivent ensemble et trouvent dans des magasins coopératifs ce qui leur est nécessaire. Le bâtiment se dresse au bord de l’Oise, face à l’usine qui le finance, et il fonctionnera comme tel pendant plus d’un siècle.
Un poêle en fonte, une fortune, une idée fixe
Jean-Baptiste André Godin est né à Esquéhéries, dans l’Aisne, en 1817. Son père, serrurier, lui apprend le métal. Il quitte l’école à 11 ans et part à 17 ans pour son tour de France, qu’il effectue entre 1835 et 1837 aux côtés d’un compagnon. Ce voyage lui laisse le souvenir précis des conditions de vie des ouvriers de l’industrie.
En 1840, il ouvre à Esquéhéries un atelier de poêles en fonte et dépose un brevet la même année. L’idée technique est simple et décisive : la fonte diffuse beaucoup mieux la chaleur que la tôle des modèles antérieurs. Le succès est immédiat, la production passe à l’échelle industrielle, et Godin transfère son siège et sa fabrication à Guise en 1846. La manufacture emploiera jusqu’à 1 500 personnes.
En 1842, ses lectures lui font découvrir les théories de Charles Fourier. Acquis aux thèses fouriéristes, il investit en 1854 dans une tentative de colonie phalanstérienne au Texas, La Réunion, menée par Victor Considerant. Il y perd le tiers de sa fortune personnelle. Il en tire une conclusion : il fera seul, et chez lui.
Ce que Godin appelait les équivalents de la richesse
À partir de 1858, et jusqu’en 1883, il fait bâtir les logements, probablement sur des plans de l’architecte fouriériste Victor Calland. Il refuse d’emblée la maison individuelle, qu’il juge non seulement inutile mais nuisible à la société. Son argument est écrit noir sur blanc dans Solutions sociales : en descendant un peu, à partir de la petite maison, on voit poindre la hutte.
Ce qu’il veut mettre en commun, il l’appelle les équivalents de la richesse, c’est-à-dire tout ce que la bourgeoisie s’offre avec de l’argent et que la coopération peut fournir autrement.
- La salubrité du logement : luminosité des appartements, circulation de l’air, eau potable accessible à chaque étage.
- Une buanderie près de la rivière, où l’on lave et sèche le linge, ce qui évite l’humidité dans les logements.
- Des douches et une piscine au plancher mobile, pour que les enfants y nagent sans danger, alimentée par l’eau qui vient de refroidir les tuyaux de l’usine et arrive donc à bonne température.
- Des écoles mixtes et obligatoires jusqu’à 14 ans, alors que la loi autorise à l’époque le travail des enfants dès 10 ans.
- Un théâtre et une bibliothèque, ainsi que des conférences que Godin donne lui-même.
- Des caisses de secours couvrant la maladie et les accidents du travail, et assurant une retraite au-delà de 60 ans.
Ne pouvant faire un palais de la chaumière de chaque famille ouvrière, nous avons voulu mettre la demeure de l’ouvrier dans un Palais.
Jean-Baptiste André Godin, 1874
Le Palais social en chiffres
L’ensemble ne se résume pas à un bâtiment. Le Palais social proprement dit est formé d’un pavillon central encadré de deux ailes d’habitation, auxquelles s’ajoute en 1883 et 1884 le pavillon Cambrai, bâti à l’écart. Autour, chaque fonction a son édifice : la nourricerie et le pouponnat à l’arrière du pavillon central, détruits pendant la Première Guerre mondiale, les économats face à l’aile gauche, les écoles et le théâtre face au centre, la buanderie et la piscine sur l’autre rive de l’Oise, du côté de l’usine.
| Repère | Valeur | Ce que ça change sur place |
|---|---|---|
| Briques du Palais social | 10 millions | trois pavillons d’un seul tenant, sans façade de prestige |
| Surface offerte | 30 000 m2 | l’équivalent d’un quartier sous un même toit |
| Coursives intérieures | 1 kilomètre | on circule à couvert, on se croise en permanence |
| Appartements avant 1918 | 495 | 1 748 habitants recensés dès 1889 |
| Berceaux de la nourricerie | 50 | les mères de famille peuvent travailler à l’usine |
| Places au théâtre en 1914 | 1 000 | un équipement de ville moyenne pour 2 000 habitants |
Une coopérative où l’ouvrier devient propriétaire
L’idée maîtresse de Godin est l’association du capital et du travail. En 1880, il fonde la Société du Familistère et transforme son entreprise en coopérative de production. Les bénéfices financent d’abord les écoles et les caisses de secours, puis le reste est réparti entre les ouvriers au prorata du travail fourni dans l’année.
La subtilité est dans la forme du versement : pas de l’argent, des actions. Les ouvriers deviennent ainsi propriétaires de l’entreprise. Une fois le capital entièrement distribué, un roulement s’installe, les plus jeunes recevant de nouvelles actions qui sont remboursées en liquidités aux plus anciens. L’influence n’est pas seulement fouriériste : on reconnaît là les principes de la coopération anglaise théorisés par Robert Owen et appliqués par les Équitables Pionniers de Rochdale, que l’on retrouve aussi dans le fonctionnement des économats.
En 1887, 1 526 personnes travaillent dans les usines de la Société. Le record est atteint en 1930, avec 2 500 employés pour Guise et Bruxelles réunies, Godin ayant développé une expérience comparable autour de son usine belge de Laeken. En 1913 et 1914, 210 000 appareils sortent des deux usines, sur un catalogue de 4 000 modèles.
L’architecture que ses détracteurs jugeaient carcérale
Tout, dans le plan, est pensé pour que les habitants se voient. Les coursives desservant les appartements doivent créer des lieux de rencontre permanents entre manœuvres, employés de bureau et cadres. Les fenêtres intérieures et la proximité sont assumées comme des éléments d’émulation : la vue d’un intérieur bien tenu doit pousser le voisin à entretenir le sien.
Ses adversaires ont qualifié cette architecture de carcérale. Godin, lui, y voyait la condition d’une autodiscipline rendant inutile toute forme de police, le regard de l’autre et sa désapprobation valant mieux qu’un règlement. Anticlérical convaincu, il tenait le travail pour la raison profonde de l’existence humaine et estimait que l’ouvrier, parce qu’il produit, devrait détenir le statut social le plus élevé.
Le jardin d’agrément créé en 1858 complète le dispositif, avec un potager, un verger, des fontaines et un pavillon rustique en bois couvert de chaume censé représenter l’habitation primitive, face à la modernité du Palais. Au point culminant se dresse le mausolée où reposent Godin, mort en 1888, et sa seconde épouse Marie Moret.
1968 : la fin de l’Association
L’expérience s’éteint en une année. En butte à des difficultés économiques et cherchant à se rapprocher d’une maison concurrente, l’entreprise se transforme en juin 1968 en société anonyme. Elle est intégrée au groupe Le Creuset, qui conserve l’usine et vend rapidement les autres bâtiments. Les logements sont cédés la même année en copropriété, et une centaine d’anciens familistériens continuent d’y vivre. La marque Godin est transférée en 1988 à la société Cheminées Philippe.
L’extinction progressive de l’esprit coopérateur parmi les membres de l’Association est souvent avancée comme l’une des raisons de sa disparition. Le bilan social, lui, est net pour la première génération : les enfants des ouvriers de Godin ont bénéficié de l’école, du théâtre et des caisses de secours, et ont connu des perspectives d’ascension sociale bien plus larges que celles de leurs pères.
Ce que la vue d’ensemble montre
Vu d’en haut, le Familistère ne ressemble ni à un château ni à une usine. Trois grands blocs de brique, percés de centaines de fenêtres régulières, encadrent des cours fermées et couvertes de verrières. En face, de l’autre côté de la rue, les économats et le bâtiment des écoles et du théâtre. De l’autre côté de l’Oise, l’usine et la buanderie. Le plan dit tout : la vie quotidienne d’un côté, la production de l’autre, la rivière au milieu.
Cette lisibilité est ce qui a permis au site de survivre. Classé monument historique depuis le 4 juillet 1991, son ancien jardin inscrit la même année, l’ensemble accueille depuis 2010 un musée reconnu musée de France. On y visite un appartement, le théâtre, la buanderie-piscine et les cours, c’est-à-dire exactement ce que Godin avait voulu mettre en commun.
Le même souci de bâtir un lieu entier, cohérent et démonstratif se retrouve un siècle plus tôt chez un autre industriel savant, à la Grande Forge de Buffon, où logements, ateliers et maison du maître partagent la même cour.
À voir autour
- La Grande Forge de Buffon : l’usine intégrée du XVIIIe siècle, en Côte-d’Or
- La Petite Ceinture : l’autre héritage industriel devenu patrimoine, à Paris
- La Mothe-Chandeniers : un monument sauvé par une propriété collective, cent cinquante ans plus tard
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Lieux oubliés.
Sources : notice du familistère de Guise, Wikipédia en français ; base Mérimée des monuments historiques.
