Cinq villages de la Marne, rasés pendant la Première Guerre mondiale, n’ont jamais été reconstruits. Contrairement à ce qu’on lit souvent, ils n’ont pas survécu sur le papier non plus : ils ont cessé d’être des communes en juin 1950.
Le fichier des mouvements de communes de l’Insee est sans ambiguïté. Hurlus, Le Mesnil-lès-Hurlus, Perthes-lès-Hurlus, Ripont et Tahure y figurent tous les cinq avec une fusion simple prenant effet le 17 juin 1950. Chacun a été absorbé par une commune voisine, qui a ajouté son nom au sien. Il n’y a donc dans la Marne ni maire nommé par le préfet, ni conseil municipal fantôme, ni commune sans habitants.
D’où vient la confusion
L’idée de communes françaises sans habitants n’est pas fausse, elle est seulement mal située. Ces communes existent, et elles sont six, toutes dans la Meuse. Leur régime vient de l’article 4 de la loi du 18 octobre 1919 : pas de conseil municipal élu, mais une commission municipale dont les membres sont nommés par le préfet.
Dans la Marne, le choix a été différent. Plutôt que de maintenir des entités vides, l’administration a fait disparaître les cinq communes et leur a laissé un nom composé. C’est ainsi que Rouvroy-Ripont, Sommepy-Tahure, Souain-Perthes-lès-Hurlus, Minaucourt-le-Mesnil-lès-Hurlus et Wargemoulin-Hurlus portent aujourd’hui le nom d’un village qui n’existe plus.
| Village détruit | Commune qui a pris son nom | Population 2023 |
|---|---|---|
| Ripont | Rouvroy-Ripont | 5 habitants |
| Hurlus | Wargemoulin-Hurlus | 45 habitants |
| Le Mesnil-lès-Hurlus | Minaucourt-le-Mesnil-lès-Hurlus | 46 habitants |
| Perthes-lès-Hurlus | Souain-Perthes-lès-Hurlus | 263 habitants |
| Tahure | Sommepy-Tahure | 663 habitants |
Un détail de droit rend la situation de Rouvroy-Ripont vertigineuse. Depuis le 15 mars 2026, l’article L2121-2-1 du code général des collectivités territoriales prévoit que, dans les communes de moins de 100 habitants, le conseil municipal est réputé complet dès lors qu’il compte cinq membres, là où le droit commun en fixe sept. La commune compte cinq habitants. Le seuil légal de complétude du conseil égale donc exactement sa population.
Cinq habitants, cinq sièges au minimum légal : à Rouvroy-Ripont, le conseil municipal est la commune.
Le détail technique du fichier de l’Insee mérite un mot, parce qu’il explique la forme des noms actuels. La modalité enregistrée est celle de la fusion simple : la commune absorbée disparaît, la commune absorbante subsiste et peut changer de nom. C’est pourquoi les cinq noms n’ont pas été effacés mais accolés. Ce n’est pas une survivance juridique, c’est une trace toponymique.
Un champ de tir de 13 700 hectares
Le camp de Suippes couvre 13 700 hectares, dans une emprise de 22 kilomètres du nord au sud et 15 d’est en ouest, ce qui en fait le deuxième camp militaire de France par la surface, après celui de Canjuers. C’est un domaine de l’État, et un champ de tir permanent à munitions réelles onze mois sur douze. La préfecture de la Marne précise qu’il est le seul camp français autorisant le tir air-sol, et qu’environ 18 000 obus y sont tirés chaque année pour la seule artillerie.
La surface elle-même donne lieu à une confusion récurrente : on lit parfois 13 769 hectares, qui est en réalité l’étendue de la zone naturelle inventoriée et non celle du camp. Le camp est tenu par une unité de l’armée de terre, et c’est l’autorité militaire, et non la commune ni le département, qui décide de qui entre.
Ce régime explique l’état des lieux. L’accès est subordonné à une autorisation préalable de l’autorité militaire, les déplacements hors des voies sont interdits, les fouilles du sol le sont aussi, et cinq anciennes routes qui menaient aux villages disparus sont fermées par des barrières cadenassées. Les vestiges sont donc dans un périmètre où personne n’entre sans autorisation, ce qui est la raison pour laquelle ils subsistent.
Un champ de tir qui protège la nature : le camp abrite un site Natura 2000 de 7 929 hectares, et une zone naturelle d’intérêt écologique, faunistique et floristique de type II, d’une superficie voisine de 13 700 hectares, en recouvre une partie. L’absence d’agriculture intensive et de fréquentation y a conservé des savarts, pelouses sèches de Champagne crayeuse devenues rares ailleurs.
Ce que la guerre a fait à cet endroit précis
Les cinq villages se trouvaient sur la ligne de front de Champagne, dans un secteur qui a connu plusieurs offensives majeures. Détruits, ils n’ont pas été reconstruits, et la décision de 1950 n’a fait que tirer les conséquences administratives d’une situation vieille de trente ans : il n’y avait plus personne à représenter, et le terrain était devenu militaire.
Les chiffres d’avant-guerre relevés par la préfecture de la Marne montrent ce qui a été perdu : 185 habitants à Tahure en 1914, 151 à Perthes-lès-Hurlus la même année, 97 au Mesnil-lès-Hurlus, 86 à Hurlus, 84 à Ripont. Aucun des cinq n’atteignait deux cents habitants. Pour Perthes-lès-Hurlus, le ministère des Armées donne 156 habitants et non 151 : les deux sources sont officielles et l’écart n’est pas tranché.
Il faut mesurer ce que représentaient ces communes avant 1914 : moins de deux cents habitants chacune, dans une Champagne crayeuse peu peuplée. Aucun n’avait la taille qui aurait rendu une reconstruction évidente, et le terrain, retourné par des années de bombardement puis affecté à l’armée, ne s’y prêtait pas davantage.
Deux autres communes du même département, Nauroy et Moronvilliers, ont disparu du code officiel géographique le même jour, pour la même raison, dans le périmètre d’un autre camp. Selon que l’on inclut ou non ce second camp, on lit donc parfois cinq villages, parfois sept.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, le camp forme un bloc sans cultures ni routes ouvertes au milieu de la plaine champenoise, et il est boisé dans sa majeure partie. Selon la préfecture de la Marne, sa forêt est à plus de 99 % faite de pinèdes de pin sylvestre, et le reste est constitué de feuillus venus seuls sur les emplacements de Perthes-lès-Hurlus, Hurlus et Le Mesnil-lès-Hurlus. Tahure et Ripont, eux, occupent des vallées humides où les feuillus dominent aussi. Les anciens villages se lisent donc comme des taches de feuillus au milieu des pins, et les entonnoirs de mine de la cote 200, dont les plus grands dépassent quarante mètres de diamètre, restent visibles.
Il subsiste des éléments bâtis, dont un blockhaus connu localement sous le nom d’hôpital de Ripont, et des monuments commémoratifs, dont celui que le Touring club de France a élevé à Ripont avec l’inscription Ici fut Ripont. Ce sont les seuls points fixes d’un paysage dont la carte a changé deux fois : une première fois pendant la guerre, quand les villages ont été détruits, une seconde fois en 1950, quand ils ont été rayés du code officiel géographique.
La leçon de ce dossier est administrative autant que mémorielle. On raconte souvent que la France compte des communes sans habitants parce que leurs villages ont été détruits en 1914-1918. C’est vrai, mais seulement dans la Meuse. Dans la Marne, l’État a choisi l’inverse : faire disparaître les communes et garder les noms.
Sources : Insee, fichier des mouvements de communes du code officiel géographique et populations de référence 2023 ; ministère des Armées, fiche Suippes du portail Chemins de mémoire ; préfecture de la Marne, document d’objectifs Natura 2000 du savart du camp militaire de Suippes ; code général des collectivités territoriales ; loi du 18 octobre 1919.

