Le 2 juin 1916, le fort de Vaux est encerclé. À l’intérieur, plus de 500 hommes, quatre pigeons voyageurs, un cocker nommé Quiqui et une citerne de 5 000 litres. Aucun canon lourd : ils ont été retirés l’année précédente. Le fort va tenir six jours.
L’ouvrage est situé sur les communes de Damloup et de Vaux-devant-Damloup, près de Verdun, dans la Meuse. Construit de 1881 à 1884 en maçonnerie ordinaire dans le cadre du système Séré de Rivières, il est renforcé en 1886 par une carapace de béton de ciment de 2,25 m d’épaisseur, séparée des maçonneries par une couche de sable d’un mètre.
Un fort désarmé avant la bataille
De 1904 à 1906, le fort reçoit une tourelle de 75 mm, deux observatoires cuirassés et trois coffres en contrescarpe, reliés aux observatoires voisins par des communications bétonnées passant sous les fossés, protégées par une dalle de béton armé de 1,25 m. De 1910 à 1912, ces galeries sont complétées pour relier la caserne bétonnée à tous les organes du fort. Cette caserne peut abriter 150 hommes, et le fort dispose de deux citernes en sous-sol.
Puis vient le désarmement. Un décret de 1915 dégarnit les forts de Verdun, dont celui de Douaumont. Les quatre canons de 75 mm répartis dans les deux casemates de Bourges sont retirés et remplacés par des mitrailleuses. Le 24 février 1916, l’ordre étant donné de se préparer à évacuer la rive droite de la Meuse, les charges de démolition placées depuis 1915 sont armées.
Deux jours plus tard, le hasard s’en mêle. Un obus de 420 mm pénètre dans le fort et détruit la pièce où sont entreposés les détonateurs. Un autre frappe la tourelle de 75 mm, encore garnie de ses charges, provoquant une énorme explosion qui prive l’ouvrage de ses derniers canons. Quand les Allemands attaquent le village, le 6 mars, puis le prennent le 2 avril, le fort n’est plus qu’un abri bétonné avec des mitrailleuses.
Un commandant convalescent qui demande Verdun
Le commandant Raynal prend son poste le 24 mai 1916. Il a 49 ans et un parcours qui explique sa présence : entré en guerre à la tête du 7e régiment de tirailleurs algériens, blessé à l’épaule en septembre 1914, grièvement blessé en décembre lorsque son poste de commandement est touché de plein fouet, il passe dix mois à l’hôpital, revient au front le 1er octobre 1915 et est blessé à la jambe quelques jours plus tard, ce qui lui vaut d’être promu officier de la Légion d’honneur.
Début 1916, il ne marche qu’avec difficulté et la guerre semble terminée pour lui. Le ministre de la Guerre annonce alors que les officiers empêchés de servir en première ligne du fait de leurs blessures peuvent être nommés au commandement de forteresses. Raynal se porte volontaire et demande Verdun, où l’offensive allemande vient d’être lancée.
Il ne marche qu’avec difficulté, la guerre semble terminée pour lui, et il demande le secteur le plus disputé du front.
Quatre jours sous terre, à la grenade et à la pelle
Le 1er juin, sous un feu très intense, quatre compagnies du 39e régiment allemand progressent vers l’ouvrage. Les Français se retranchent dans les coffres de contrescarpe et la lutte s’engage dans les fossés. Le 2 juin, les Allemands utilisent des lance-flammes à travers les créneaux du coffre double au nord, forçant le repli vers la caserne, tandis qu’au nord-est, après des combats au corps à corps, ils s’emparent du coffre simple et pénètrent dans les galeries souterraines.
Ce qui suit se joue dans un espace de 1,70 m de haut et 1,20 m de large. L’étroitesse empêche toute manœuvre, l’obscurité ajoute au chaos, et l’on se bat à la grenade, au lance-flammes, à la baïonnette et à la pelle de tranchée. Les défenseurs dressent des barrages de fortune avec tout ce qui leur tombe sous la main. Plus de 600 Français s’entassent dans la caserne souterraine, où la chaleur devient étouffante.
La situation bascule quand des explosions souterraines percent les citernes. À partir de là, c’est la soif qui commande. Les 4 et 6 juin, les Allemands attaquent par la gaine ouest et repoussent les défenseurs dans les tréfonds des tunnels, sans parvenir à s’emparer définitivement de l’ouvrage. Le 6 juin, une expédition de secours française est montée, puis anéantie très rapidement. Les assiégés comprennent qu’ils ne peuvent plus compter que sur eux-mêmes.
| Date | Fait | Conséquence |
|---|---|---|
| 1881 à 1884 | construction, renforcée en 1886 | une carapace de béton de 2,25 m sur lit de sable |
| 1915 | décret de désarmement | plus aucun canon de 75 mm en service |
| 26 février 1916 | obus de 420 mm sur la tourelle | explosion des charges de démolition |
| 2 juin 1916 | encerclement | plus de 500 hommes pour une citerne de 5 000 litres |
| 7 juin 1916, 6 h 30 | reddition de 250 survivants | six jours de combats souterrains |
| nuit du 2 au 3 novembre 1916 | reprise par le 118e RI | le fort est trouvé évacué |
La reddition, puis la saignée inutile
Le 7 juin 1916 à 6 h 30, Raynal remet la reddition du fort. Ce sont 250 survivants épuisés, blessés, assoiffés qui déposent les armes au terme de six jours. La tradition veut que les Allemands leur aient rendu les honneurs, mais l’historien Michaël Bourlet note que les sources allemandes ne mentionnent pas ce fait. Raynal est conduit au quartier général du Kronprinz, qui le complimente pour sa résistance et lui remet une épée d’officier français, faute d’avoir retrouvé son sabre. Le commandant ne l’avait pas sur lui : blessé, il l’avait laissé chez lui pour ne pas être gêné avec sa canne.
Le lendemain, le général Nivelle lance contre l’avis de son état-major une tentative de reprise avec le 2e zouaves et le régiment d’infanterie coloniale du Maroc. À peine les troupes ont-elles gagné leur position de départ, sous une pluie battante qui remplit d’eau les trous d’obus, qu’elles tombent sous les obusiers de 210 mm. Une poignée de soldats atteint le fossé du fort et jette quelques grenades avant d’être fauchée par les mitrailleuses tirant depuis les superstructures. Relevé le 17 juin, le 2e zouaves a perdu 19 officiers et 846 hommes.
La reprise viendra sans assaut. Après l’offensive de grande envergure planifiée en septembre par le général Mangin pour récupérer le secteur Douaumont-Vaux, les Allemands évacuent le fort. Dans la nuit du 2 au 3 novembre 1916, deux patrouilles du 118e régiment d’infanterie arrivent sans incident dans les fossés. Le lieutenant Mathelier trouve près de la porte de la gorge un trou bouché par des sacs de terre, qui est ouvert à coups de pioche. Vers 3 h du matin, le colonel apprend que le fort est occupé.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, le fort de Vaux est plus petit que celui de Douaumont, et c’est visible : une masse bétonnée basse, entourée d’un fossé, posée sur une croupe qui commande les ravins. Le sol alentour garde la mémoire du pilonnage, avec un moutonnement de cratères que la végétation a recouvert sans l’effacer.
Ce que la vue aérienne ne montre pas, c’est l’essentiel : le réseau de galeries. Après la reprise, d’importants travaux sont menés en 1917, avec l’aménagement de casemates, le creusement d’un puits à eau et de près de 1 500 mètres de galeries souterraines profondes, doublées de l’électricité pour l’éclairage et la ventilation. Autrement dit, l’armée a corrigé après coup les deux faiblesses du siège : l’eau et la circulation.
Le fort est classé monument historique depuis le 25 novembre 1970 et se visite. La fréquentation dit l’attachement au lieu : 40 808 visiteurs en 2013, 61 358 en 2017, portés par le centenaire. À quelques centaines de mètres, le fort de Douaumont raconte l’histoire exactement inverse, celle d’un ouvrage bien plus puissant tombé en une soirée, presque sans combat.
À voir autour
- Le fort de Douaumont : pris par une poignée d’hommes le 25 février 1916
- Fleury-devant-Douaumont : le village voisin, qui a changé de mains seize fois
- Le Hackenberg : la fortification suivante, conçue pour ne plus manquer d’eau
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Lieux oubliés.
Sources : notice du fort de Vaux, Wikipédia en français ; journal du commandant Raynal, 1919.
