Trois mille objets sortis d’un champ de l’Allier en 1924 : l’affaire Glozel n’est pas refermée

Fouilles archéologiques sur le site de Glozel, dans l'Allier, à la fin des années 1920
Une campagne de fouilles à Glozel, dans l'Allier, à la fin des années 1920. Photo : Agence de presse Meurisse, Public domain, via Wikimedia Commons.

Un après-midi de 1924, dans un champ du hameau de Glozel, au sud-est de l’Allier, le pied d’une vache tirant la charrue s’enfonce dans une cavité. Émile Fradin, 17 ans, et son grand-père Claude dégagent une fosse aux parois de briques, au sol couvert de dalles d’argile, remplie d’ossements, d’outils de pierre et d’os et de fragments de céramique. L’affaire archéologique la plus longue du siècle commence là.

Glozel dépend de la commune de Ferrières-sur-Sichon, dans la Montagne bourbonnaise, à une trentaine de kilomètres de Vichy. Ce que le champ Duranthon, bientôt surnommé le Champ des Morts, va livrer en deux ans va diviser la communauté scientifique en glozéliens et anti-glozéliens, provoquer deux procès et mobiliser, un demi-siècle plus tard, les laboratoires de datation de trois pays.

Une découverte que tout le monde se dispute

Les premiers jours ressemblent à tous les hasards de ce genre. Les voisins viennent voir, fouillent aux alentours, rapportent des objets chez eux. L’institutrice du village, Adrienne Picandet, entend parler de la trouvaille, se rend sur place et informe l’Inspection d’Académie. La Société d’émulation du Bourbonnais et la Société bourbonnaise des études locales sont prévenues en juin 1924.

Début juillet, la Société d’émulation dépêche Benoît Clément, instituteur de la commune voisine de La Guillermie. Celui-ci fouille de manière peu orthodoxe, avec l’aide du procureur Joseph Viple, utilise parfois la pioche et détruit la première fosse. Les deux hommes emportent de nombreux objets, puis Viple affirme aux Fradin que tout cela est sans intérêt et qu’il vaut mieux remettre le champ en culture. Ce qui est fait.

En janvier 1925, Clément s’attribue la découverte du site dans une lettre à la Société d’émulation, et demande 50 francs de subvention pour des fouilles plus organisées. Refus, publié dans le bulletin de janvier et février 1925. C’est à la lecture d’un article que le docteur Antonin Morlet, médecin de Vichy féru d’archéologie, entre en scène. Il contracte avec la famille Fradin, loue le champ 200 francs par an en leur laissant la propriété de tous les vestiges, et lance les premières fouilles officielles.

Trois mille pièces, et une écriture impossible

Les fouilles de Morlet commencent en mai 1925 et se poursuivent jusqu’en 1936. De grands noms de l’archéologie viennent creuser sur place à son invitation, Louis Capitan le premier en juin 1925. Le gisement est d’une abondance inhabituelle.

  • Environ 3 000 pièces en deux ans, de natures très variées.
  • Une centaine de tablettes de céramique portant des signes inconnus.
  • Une quinzaine de tablettes avec des empreintes de mains.
  • Des idoles sexuées, des galets gravés, des objets en pierre taillée et polie.
  • Des objets en verre, en os et en bois de cervidés.

Le problème n’est pas la quantité, c’est la cohérence. Morlet croit d’abord à du magdalénien, à cause des harpons en os et des gravures de rennes, puis révise son attribution dès septembre 1925 en publiant un fascicule intitulé Nouvelle station néolithique, cosigné par Émile Fradin. Il finit par défendre l’idée d’une transition entre Paléolithique supérieur et Néolithique, alors que l’on sait déjà que ces deux périodes sont séparées par plusieurs millénaires.

Certaines pièces sont carrément impossibles. Un galet porte une gravure de renne accompagnée de signes considérés comme alphabétiques. Or le renne a disparu de ces régions vers 10 000 av. J.-C., tandis que les plus anciennes traces d’écriture connues datent d’environ 3 300 av. J.-C. et viennent du Moyen-Orient. Les signes de Glozel, eux, ressemblent à l’alphabet phénicien fixé vers 1 000 av. J.-C., ou à l’alphabet ibérique qui en dérive.

En avril 1926, Morlet publie un article évoquant un alphabet néolithique : l’écriture ne serait plus une invention du Moyen-Orient mais de l’Europe.

Une commission internationale, puis la police

Le congrès de l’Institut international d’anthropologie, à Amsterdam en septembre 1927, tourne à la polémique. Une Commission internationale est nommée, présidée par P. Bosch Gimpera et comprenant notamment D. Peyrony, D. Garrod, J. Hamal-Nandrin, R. Forrer, P.-M. Favret et E. Pittard. Elle arrive à Glozel le 5 novembre 1927 et fouille trois jours, observée par de nombreux curieux.

Son rapport de décembre 1927 retient quelques pièces de silex et de céramique comme authentiques, mais n’exclut pas que des objets anciens aient été introduits dans le gisement, et conclut à la non ancienneté de l’ensemble des documents étudiés. René Dussaud, conservateur au musée du Louvre et épigraphiste réputé, parle de supercherie et accuse Émile Fradin de contrefaçon.

La suite se joue au tribunal. Le 10 janvier 1928, Fradin attaque Dussaud pour diffamation. Le 24 février, Félix Regnault, président de la Société préhistorique française, visite le petit musée installé dans la ferme et porte plainte contre X pour escroquerie, au motif qu’un droit d’entrée de 4 francs est demandé pour voir des pièces qu’il juge fausses. Le lendemain, la police perquisitionne et saisit trois caisses de vestiges.

DateÉvénementCe qu’il change
1924découverte de la première fossele champ Duranthon devient le Champ des Morts
mai 1925début des fouilles du docteur Morletenviron 3 000 pièces en deux ans
novembre 1927passage de la Commission internationaleconclusion à la non ancienneté de l’ensemble
10 mai 1929rapport de l’Identité judiciairecontrefaçons récentes, colorants modernes
26 juin 1931non-lieu pour Émile Fradinl’accusation d’escroquerie tombe
1995résumé du rapport ministérieloccupation médiévale, objets de l’âge du fer, contrefaçons
Soixante-dix ans de controverse autour d’un champ de trois hectares.

Ce que les laboratoires ont trouvé

Le rapport d’expertise est confié à Gaston-Edmond Bayle, chef du service de l’Identité judiciaire de Paris, assisté de deux spécialistes désignés par le juge. Remis le 10 mai 1929, il conclut que les tablettes sont des contrefaçons récentes : fragments végétaux en parfait état de fraîcheur dans la masse, poils de laine et de coton provenant de tissus et teints avec des colorants modernes, absence de trace d’un enfouissement de quelque durée. La boue encore humide trouvée dans une petite casserole saisie au grenier est identique à l’enduit de deux tablettes.

Ce rapport est lui-même contesté, et pas seulement par les glozéliens : Bayle, qui se déclarait docteur ès sciences alors qu’il n’était que licencié, avait confondu la même année, aux assises d’Anvers, de la matière fécale avec du sang. Il est assassiné quelques mois plus tard par un homme étranger à Glozel, qui lui reprochait un autre rapport. Émile Fradin, inculpé le 4 juin 1929, obtient un non-lieu le 26 juin 1931, et Dussaud est condamné pour diffamation en mars 1932.

Les méthodes physiques prennent le relais quarante ans plus tard. En 1969, le professeur danois Vagn Mejdahl a l’idée d’appliquer les datations absolues au site. En 1972, Henri François, ingénieur au Commissariat à l’énergie atomique, prélève des échantillons et les envoie à trois laboratoires étrangers. En 1974, des scientifiques danois, écossais et français publient des datations par thermoluminescence : la plupart des cuissons se situent entre 700 av. J.-C. et 100 apr. J.-C. Ni néolithique, ni moderne.

Ce que dit le dernier mot officiel

De nouvelles fouilles sont autorisées en 1983, à la demande du Conseil national de la recherche archéologique et sous la pression d’élus locaux. Un résumé de treize pages est rendu public en 1995, le rapport complet ne paraissant qu’en 2023 aux Presses universitaires Blaise-Pascal.

Ses conclusions sont mesurées et sans ambiguïté : aucune trace de gisement néolithique voire paléolithique, une occupation médiévale largement la mieux représentée, la présence d’objets de l’âge du fer, et un site enrichi de contrefaçons dont les auteurs demeurent inconnus. L’archéologue britannique Colin Renfrew avait résumé le problème autrement : les trouvailles de Glozel, prises individuellement ou collectivement, n’ont aucun équivalent ailleurs.

Émile Fradin, lui, a été décoré de l’ordre des Palmes académiques le 16 juin 1990. Il s’est éteint en février 2010, à 103 ans, et a été inhumé le 12 février à Ferrières-sur-Sichon, le sous-préfet de Vichy lui rendant hommage. Il aura passé quatre-vingt-six ans au centre d’une affaire ouverte par une vache et une charrue.

Ce que la vue d’ensemble montre

Il n’y a rien de spectaculaire à voir à Glozel, et c’est précisément ce qui rend le lieu instructif. Un hameau, quelques bâtiments de ferme, un champ en pente douce au bord de la route de Ferrières. Aucun monument, aucun relief remarquable, aucune de ces anomalies de terrain que les archéologues repèrent d’avion.

C’est cette banalité qui a nourri la controverse. Un site archéologique se lit normalement dans son environnement : niveaux stratigraphiques, contexte régional, objets comparables à quelques dizaines de kilomètres. À Glozel, rien de tel. Le dossier s’est donc joué en laboratoire et au tribunal, pas sur le terrain.

La leçon vaut pour d’autres lieux dont la réputation a précédé l’examen des archives. C’est exactement la méthode que réclame le dossier de Rennes-le-Château : revenir aux documents, et accepter que la réponse soit moins romanesque que la question.

À voir autour

Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Mystères et légendes.

Sources : notice de Glozel, Wikipédia en français ; résumé du rapport du ministère de la Culture, 1995.

Questions fréquentes

Qu'a-t-on trouvé exactement à Glozel ?

Des pierres taillées et polies, des poteries, des ossements, des fragments de verre, des galets gravés, des idoles, et surtout une centaine de tablettes de céramique portant des signes comparables à ceux de l'alphabet phénicien ou ibérique.

Pourquoi ces objets posaient-ils problème ?

À cause d'anachronismes. Un galet portait une gravure de renne accompagnée de signes tenus pour alphabétiques : or le renne avait disparu de la région vers 10 000 av. J.-C., et les plus anciennes traces d'écriture connues datent d'environ 3 300 av. J.-C., au Moyen-Orient.

Qu'a conclu l'expertise de 1929 ?

Le rapport de l'Identité judiciaire, remis le 10 mai 1929, conclut à des contrefaçons récentes : fragments végétaux frais dans la masse des tablettes, poils de laine et de coton teints avec des colorants modernes, absence de trace d'un enfouissement prolongé.

Émile Fradin a-t-il été condamné ?

Non. Inculpé pour escroquerie le 4 juin 1929, il bénéficie d'un non-lieu le 26 juin 1931. Le conservateur du Louvre qui l'avait accusé de contrefaçon, René Dussaud, est lui condamné pour diffamation en mars 1932.

Que dit la science aujourd'hui ?

Le rapport rendu public en 1995 par le ministère de la Culture indique qu'aucune trace de gisement néolithique ou paléolithique n'a été trouvée, que l'occupation médiévale est la mieux représentée, que le site contient des objets de l'âge du fer, et qu'il a été enrichi de contrefaçons dont les auteurs restent inconnus.
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