En 1975, des fouilles à Suscinio dégagent un sol de carreaux peints enfoui sous plusieurs mètres de terre. La notice officielle lui donne trente mètres sur dix.
Le château de Suscinio se dresse à Sarzeau, dans le Morbihan, à quelques centaines de mètres de la mer. C’était une résidence des ducs de Bretagne, et non une place forte de frontière.
Un sol retrouvé sous la terre
La découverte de 1975 est celle d’un pavement en carreaux de terre cuite décorés, selon les mots de la notice qui le protège. Celle-ci précise qu’il était enfoui sous plusieurs mètres de terre, ce qui a protégé les carreaux et imposé une fouille pour les retrouver.
Ses dimensions sont enregistrées en centimètres, comme le veut l’usage de la base : 3 000 sur 1 000, soit trente mètres de long sur dix de large. Il est classé au titre objet par arrêté du 13 octobre 1980, cinq ans après sa mise au jour.
Les trois cents mètres carrés que l’on rencontre dans les brochures découlent de ces dimensions normalisées, trente mètres multipliés par dix. La notice, elle, ne publie pas de surface : elle donne deux longueurs, et le produit des deux est un calcul, pas une donnée.
| Élément | Repère | Ce que cela change |
|---|---|---|
| première mention d’un manoir | 1218 | manoir de chasse en lisière de forêt |
| transformation en forteresse | 2e moitié du XIVe siècle | pont-levis et postes de guet |
| découverte du pavement | fouilles de 1975 | enfoui sous plusieurs mètres de terre |
| dimensions du pavement | 3 000 cm sur 1 000 | soit trente mètres sur dix |
| classement du pavement | arrêté du 13 octobre 1980 | au titre objet |
| classement du château | liste de 1840 | les ruines, sans arrêté ultérieur |
| rachat par le département | 1965 | campagnes de restauration ensuite |
Un manoir de chasse devenu château
La première mention d’un manoir apparaît en 1218. Le lieu est alors en lisière d’une vaste forêt, et deux cerfs sculptés en bas-relief rappellent cette vocation cynégétique.
La transformation en forteresse intervient dans la seconde moitié du XIVe siècle : pont-levis encadré de deux tours, postes de guet percés de meurtrières. L’enceinte, peut-être quadrangulaire, remonterait à la seconde moitié du XIIIe.
La courtine sud est endommagée pendant la guerre de Succession de Bretagne, puis reconstruite au début du XVe siècle. En 1488, François II donne le château, qui change alors de mains.
Vendu à la Révolution alors qu’il était déjà très dégradé, le château a servi de carrière.
Carrière, puis monument
La chute suit un schéma connu. Confisqué par le roi de France au XVIe siècle, le château est vendu à la Révolution dans un état déjà très dégradé, puis exploité en carrière de pierres.
L’inventaire régional résume la séquence d’une phrase : vendu à la Révolution, le château, déjà très dégradé, sert de carrière, jusqu’à son classement au titre des monuments historiques. Ce classement est celui de la liste de 1840, par liste et non par arrêté.
Le classement de 1840 est remarquable par sa date. Il appartient à la toute première vague de protections françaises, celle qui suit la création de l’inspection des monuments historiques, et il porte sur des ruines, non sur un édifice en état.
Il faudra attendre 1965 pour que le département du Morbihan en fasse l’acquisition et engage d’importantes campagnes de restauration. C’est dix ans plus tard, dans ce cadre, que les fouilles livrent le pavement.
Deux bases officielles, deux datations : la base Mérimée parle d’un pavement du XIVe siècle, la base Palissy de la seconde moitié du XIIIe et de la première moitié du XIVe. Une thèse soutenue en 2012 propose vers 1330 à 1350. Ces écarts ne sont pas des erreurs : la notice Palissy elle-même retient deux périodes pour un seul pavement, la seconde moitié du XIIIe siècle et la première moitié du XIVe.
Une résidence, pas une place forte
Suscinio n’a jamais eu vocation à tenir une frontière. C’était une résidence ducale, et les logis en portent la marque : deux étages carrés et un étage de comble, selon la description de l’inventaire régional.
La différence avec une forteresse de frontière est de programme. Ici, on loge et on chasse : la première mention du lieu est celle d’un château établi au bord d’un parc de chasse, et les dispositifs défensifs n’ont été ajoutés qu’au XIVe siècle.
Le pavement relève du même registre. Un sol en carreaux décorés, sur une telle surface, appartient à l’ordre du décor et du prestige, pas à celui de la fortification.
Ce que vaut un sol
Un pavement médiéval n’est pas un objet décoratif parmi d’autres. C’est l’un des rares éléments d’un intérieur qui reste en place quand tout le reste a disparu : les tentures, les meubles et les lambris partent, le sol demeure.
La notice ne dit pas quelle pièce ce pavement couvrait, et je ne l’ai trouvé établi dans aucune source consultée. Ce que les trente mètres sur dix disent avec certitude, c’est l’ampleur de la surface dégagée en 1975.
Son enfouissement, enfin, explique sa survie. Un sol resté à l’air libre dans une ruine exploitée en carrière n’aurait guère eu de chances de subsister. Couvert de plusieurs mètres de terre, celui-ci a échappé à la fois à l’usure et au réemploi.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, la position surprend : le château est posé dans une zone basse, presque au niveau de la mer, entouré de douves en eau plutôt que juché sur une hauteur.
La vue montre aussi la régularité du plan, avec ses tours d’angle et sa cour fermée. C’est le plan d’une résidence fortifiée, conçue pour le confort autant que pour la défense, et non celui d’un ouvrage de frontière.
Elle rend visible, enfin, l’emprise des douves. Un château de plaine ne tient pas par le relief mais par l’eau, et c’est elle qui dessine ici le périmètre défensif.
Elle fait enfin apparaître la proximité du marais et de la mer, qui était l’intérêt du lieu : on y chassait, et la forêt dont il bordait la lisière a depuis largement disparu.
À voir autour
- Fougères : un château qui n’est pas le premier
- Les blockhaus du Morbihan : 331 ouvrages relevés
- L’île Tatihou : un lazaret et une tour de Vauban
Pour aller plus loin : La rubrique Archéologie.
Sources : base POP du ministère de la Culture, notice Palissy PM56001206, pour l’enfouissement du pavement, ses dimensions et son classement du 13 octobre 1980 ; notice Mérimée du château pour le classement par liste de 1840 et les campagnes de construction ; Inventaire général du patrimoine culturel de Bretagne pour la chronologie et l’usage en carrière ; département du Morbihan, propriétaire, et groupe Kléber-Rossillon, exploitant, pour la fréquentation.

