À Suscinio, un pavement médiéval dormait sous plusieurs mètres de terre jusqu’en 1975

Le château de Suscinio et ses douves en eau, vus de haut, dans la presqu'île de Rhuys
Le château de Suscinio, à Sarzeau, dans le Morbihan. Photo : Maarten Heerlien from Voorschoten, The Netherlands, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons.

En 1975, des fouilles à Suscinio dégagent un sol de carreaux peints enfoui sous plusieurs mètres de terre. La notice officielle lui donne trente mètres sur dix.

Le château de Suscinio se dresse à Sarzeau, dans le Morbihan, à quelques centaines de mètres de la mer. C’était une résidence des ducs de Bretagne, et non une place forte de frontière.

Un sol retrouvé sous la terre

La découverte de 1975 est celle d’un pavement en carreaux de terre cuite décorés, selon les mots de la notice qui le protège. Celle-ci précise qu’il était enfoui sous plusieurs mètres de terre, ce qui a protégé les carreaux et imposé une fouille pour les retrouver.

Ses dimensions sont enregistrées en centimètres, comme le veut l’usage de la base : 3 000 sur 1 000, soit trente mètres de long sur dix de large. Il est classé au titre objet par arrêté du 13 octobre 1980, cinq ans après sa mise au jour.

Les trois cents mètres carrés que l’on rencontre dans les brochures découlent de ces dimensions normalisées, trente mètres multipliés par dix. La notice, elle, ne publie pas de surface : elle donne deux longueurs, et le produit des deux est un calcul, pas une donnée.

ÉlémentRepèreCe que cela change
première mention d’un manoir1218manoir de chasse en lisière de forêt
transformation en forteresse2e moitié du XIVe sièclepont-levis et postes de guet
découverte du pavementfouilles de 1975enfoui sous plusieurs mètres de terre
dimensions du pavement3 000 cm sur 1 000soit trente mètres sur dix
classement du pavementarrêté du 13 octobre 1980au titre objet
classement du châteauliste de 1840les ruines, sans arrêté ultérieur
rachat par le département1965campagnes de restauration ensuite
Suscinio en repères.

Un manoir de chasse devenu château

La première mention d’un manoir apparaît en 1218. Le lieu est alors en lisière d’une vaste forêt, et deux cerfs sculptés en bas-relief rappellent cette vocation cynégétique.

La transformation en forteresse intervient dans la seconde moitié du XIVe siècle : pont-levis encadré de deux tours, postes de guet percés de meurtrières. L’enceinte, peut-être quadrangulaire, remonterait à la seconde moitié du XIIIe.

La courtine sud est endommagée pendant la guerre de Succession de Bretagne, puis reconstruite au début du XVe siècle. En 1488, François II donne le château, qui change alors de mains.

Vendu à la Révolution alors qu’il était déjà très dégradé, le château a servi de carrière.

Carrière, puis monument

La chute suit un schéma connu. Confisqué par le roi de France au XVIe siècle, le château est vendu à la Révolution dans un état déjà très dégradé, puis exploité en carrière de pierres.

L’inventaire régional résume la séquence d’une phrase : vendu à la Révolution, le château, déjà très dégradé, sert de carrière, jusqu’à son classement au titre des monuments historiques. Ce classement est celui de la liste de 1840, par liste et non par arrêté.

Le classement de 1840 est remarquable par sa date. Il appartient à la toute première vague de protections françaises, celle qui suit la création de l’inspection des monuments historiques, et il porte sur des ruines, non sur un édifice en état.

Il faudra attendre 1965 pour que le département du Morbihan en fasse l’acquisition et engage d’importantes campagnes de restauration. C’est dix ans plus tard, dans ce cadre, que les fouilles livrent le pavement.

Deux bases officielles, deux datations : la base Mérimée parle d’un pavement du XIVe siècle, la base Palissy de la seconde moitié du XIIIe et de la première moitié du XIVe. Une thèse soutenue en 2012 propose vers 1330 à 1350. Ces écarts ne sont pas des erreurs : la notice Palissy elle-même retient deux périodes pour un seul pavement, la seconde moitié du XIIIe siècle et la première moitié du XIVe.

Une résidence, pas une place forte

Suscinio n’a jamais eu vocation à tenir une frontière. C’était une résidence ducale, et les logis en portent la marque : deux étages carrés et un étage de comble, selon la description de l’inventaire régional.

La différence avec une forteresse de frontière est de programme. Ici, on loge et on chasse : la première mention du lieu est celle d’un château établi au bord d’un parc de chasse, et les dispositifs défensifs n’ont été ajoutés qu’au XIVe siècle.

Le pavement relève du même registre. Un sol en carreaux décorés, sur une telle surface, appartient à l’ordre du décor et du prestige, pas à celui de la fortification.

Ce que vaut un sol

Un pavement médiéval n’est pas un objet décoratif parmi d’autres. C’est l’un des rares éléments d’un intérieur qui reste en place quand tout le reste a disparu : les tentures, les meubles et les lambris partent, le sol demeure.

La notice ne dit pas quelle pièce ce pavement couvrait, et je ne l’ai trouvé établi dans aucune source consultée. Ce que les trente mètres sur dix disent avec certitude, c’est l’ampleur de la surface dégagée en 1975.

Son enfouissement, enfin, explique sa survie. Un sol resté à l’air libre dans une ruine exploitée en carrière n’aurait guère eu de chances de subsister. Couvert de plusieurs mètres de terre, celui-ci a échappé à la fois à l’usure et au réemploi.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, la position surprend : le château est posé dans une zone basse, presque au niveau de la mer, entouré de douves en eau plutôt que juché sur une hauteur.

La vue montre aussi la régularité du plan, avec ses tours d’angle et sa cour fermée. C’est le plan d’une résidence fortifiée, conçue pour le confort autant que pour la défense, et non celui d’un ouvrage de frontière.

Elle rend visible, enfin, l’emprise des douves. Un château de plaine ne tient pas par le relief mais par l’eau, et c’est elle qui dessine ici le périmètre défensif.

Elle fait enfin apparaître la proximité du marais et de la mer, qui était l’intérêt du lieu : on y chassait, et la forêt dont il bordait la lisière a depuis largement disparu.

À voir autour

Pour aller plus loin : La rubrique Archéologie.

Sources : base POP du ministère de la Culture, notice Palissy PM56001206, pour l’enfouissement du pavement, ses dimensions et son classement du 13 octobre 1980 ; notice Mérimée du château pour le classement par liste de 1840 et les campagnes de construction ; Inventaire général du patrimoine culturel de Bretagne pour la chronologie et l’usage en carrière ; département du Morbihan, propriétaire, et groupe Kléber-Rossillon, exploitant, pour la fréquentation.

Questions fréquentes

Qu'a-t-on trouvé en 1975 ?

Un pavement en carreaux de terre cuite décorés, enfoui sous plusieurs mètres de terre. La notice officielle en donne les dimensions : 3 000 centimètres sur 1 000, soit trente mètres sur dix. Il est classé au titre objet par arrêté du 13 octobre 1980.

De quand date ce pavement ?

Les deux bases officielles divergent. La base Mérimée parle d'un pavement du XIVe siècle, la base Palissy de la seconde moitié du XIIIe et de la première moitié du XIVe. Une thèse récente propose vers 1330 à 1350.

Depuis quand le château existe-t-il ?

Une première mention d'un manoir de chasse apparaît en 1218. Le château est alors en lisière d'une vaste forêt, et deux cerfs en bas-relief en rappellent la fonction. Les sources officielles ne le font pas remonter au XIIe siècle.

Quand devient-il une forteresse ?

Pendant la seconde moitié du XIVe siècle. Le manoir reçoit alors un pont-levis encadré de deux tours et des postes de guet à meurtrières. La courtine sud, endommagée pendant la guerre de Succession de Bretagne, est reconstruite au début du XVe.

Comment est-il tombé en ruine ?

Confisqué par le roi de France au XVIe siècle, il est vendu à la Révolution alors qu'il est déjà très dégradé, puis exploité en carrière. C'est son classement au titre des monuments historiques, par la liste de 1840, qui met fin à cet usage.

Qui en est propriétaire ?

Le département du Morbihan, qui l'a racheté en 1965 et y a mené d'importantes campagnes de restauration. Le site est aujourd'hui exploité par le groupe Kléber-Rossillon pour le compte du département.

Combien de visiteurs ?

Environ 200 000 par an selon l'exploitant, pour 2023. Un article régional donne le même ordre de grandeur pour 2022, ce qui rend les deux chiffres difficiles à concilier : il faut les lire comme des ordres de grandeur, pas comme une série.
PartagerFacebookXWhatsAppLinkedInE-mail
Retour en haut