En 1792, au moment du départ du contingent de Bayeux, on s’aperçoit qu’un chariot de ravitaillement n’a pas de bâche. Un volontaire zélé propose de découper la grande broderie conservée à la cathédrale. Un avocat de la ville arrive juste à temps.
La tapisserie de Bayeux est une broderie du XIe siècle, inscrite depuis 2007 au registre international Mémoire du monde de l’Unesco. Elle raconte les faits allant de la fin du règne d’Édouard le Confesseur, en 1064, à la bataille d’Hastings, le 14 octobre 1066, dont l’enjeu était le trône d’Angleterre que Guillaume, duc de Normandie, contestait à Harold Godwinson.
Neuf panneaux, dix teintes, quatre points
Ce n’est pas une tapisserie. C’est une broderie exécutée aux points d’aiguille sur des pièces de lin blanchi, et si le terme technique est impropre, le nom s’est imposé par habitude historique. L’ouvrage est constitué de neuf panneaux de lin assemblés en une seule pièce de 68,38 mètres de longueur, large d’environ 50 centimètres, dont les coutures sont pratiquement invisibles.
Une analyse approfondie menée en 1982 et 1983 a corrigé presque tout ce que l’on croyait savoir de sa fabrication. On comptait huit panneaux, il y en a neuf ; huit couleurs de laine, il y en a dix ; deux points de broderie, il y en a quatre.
Les dix teintes proviennent de trois teintures végétales seulement : la garance, dont le pigment rouge a donné les rouges orangés, les rosés et les bruns, la gaude pour le jaune moutarde, et l’indigotine peut-être extraite du pastel pour le bleu noir, le bleu foncé, le bleu moyen, le vert moyen et le vert pâle. Les couleurs ont peu souffert de la lumière, selon toute vraisemblance parce que l’œuvre n’était pas exposée en permanence.
Aux deux points connus de longue date, le point de tige pour les inscriptions et les contours, et le point de couchage, dit aussi point de Bayeux, pour recouvrir les surfaces, l’étude a ajouté le point de chaînette et le point fendu. La même étude a établi que la toile a reçu 518 rapiéçages à différents moments de son existence, alors que la broderie elle-même n’a été restaurée qu’une seule fois.
Un participant zélé propose de découper la tapisserie conservée à la cathédrale pour couvrir le chariot.
Mille cinq cent quinze sujets
Simone Bertrand, conservatrice du musée de la Tapisserie de 1948 à 1978, a fait le compte : 623 personnages, 994 animaux dont 202 chevaux et mules et 55 chiens, 438 végétaux dont 49 arbres, 37 forteresses et bâtiments, 41 navires et petites embarcations, et d’innombrables objets. Au total 1 515 sujets, répartis sur trois registres, un registre central narratif et deux bordures ornementales.
Cet inventaire est ce qui fait la valeur documentaire de l’œuvre, car elle renseigne sur des choses qu’aucun texte ne décrit. On y voit la construction d’une motte castrale, l’intérieur du château d’Édouard à Westminster, l’abbaye de Westminster achevée en 1065, et dans la bordure inférieure d’une scène, l’usage de la charrue, de la herse et du collier d’épaule qui permet à un cheval de tirer un instrument aratoire.
Elle corrige aussi des erreurs. On a longtemps cru que les combattants portaient des cottes de mailles ; la broderie montre des broignes, car la maille était impensable pour la cavalerie et surtout fort coûteuse. Les signes distinctifs peints sur les boucliers ne sont pas des armoiries, inconnues à cette date, mais un repère utile quand les casques recouvrent le visage.
Un détail suffit même à distinguer les camps : les Anglais ont les cheveux courts sur tout le crâne et portent la moustache, alors que les Normands et la plupart de leurs alliés français ont la nuque et le bas du crâne rasés. L’arme la plus caractéristique est une hache au long manche à large lame concave, d’origine scandinave, maniée à deux mains par les fantassins anglais du groupe d’élite des housecarls.
| Repère | Donnée | Ce que cela implique |
|---|---|---|
| Longueur | 68,38 mètres | neuf panneaux de lin assemblés, coutures invisibles |
| Hauteur | environ 50 centimètres | trois registres superposés |
| Personnages | 623 | pour 1 515 sujets au total |
| Navires | 41 | la meilleure source sur la marine du XIe siècle |
| Teintes de laine | 10 | obtenues avec trois teintures végétales |
| Rapiéçages de la toile | 518 | la broderie, elle, restaurée une seule fois |
Oubliée, retrouvée, enrôlée
La plus ancienne mention directe de l’œuvre est un inventaire du trésor de la cathédrale dressé en 1476, qui précise qu’elle est suspendue autour de la nef, de pilier en pilier, pendant quelques jours chaque été. Le reste de l’année, elle était roulée dans un coffre de bois du XVe siècle que l’on peut encore voir dans la salle du Trésor.
La coutume a survécu à la mémoire du sujet. Quand le voyageur anglais Andrew Coltee Ducarel se présente à Bayeux en 1752 et demande à voir l’ouvrage qui relate la conquête de l’Angleterre, les prêtres semblent ignorer son existence, et ce n’est qu’en entendant parler de l’exposition annuelle qu’ils comprennent de quel objet il s’agit.
Le monde savant l’avait redécouverte peu avant, par un chemin détourné. À la mort de l’érudit Nicolas Jean Foucault, en 1721, on trouve dans sa succession un dessin sans indications, qui intrigue Antoine Lancelot ; convaincu qu’il s’agit du fragment d’une œuvre de grande taille, celui-ci fait appel au bénédictin Bernard de Montfaucon, qui retrouve la trace de la broderie en octobre 1728 et la publie en 1729.
Puis vient la propagande. Napoléon la fait venir au Louvre, où elle est exposée de novembre 1803 à février 1804, et quatre cents exemplaires d’un catalogue illustré sont distribués à l’armée pour convaincre les troupes qu’un débarquement en Angleterre est possible. Elle revient à Bayeux en 1805. Pendant une quarantaine d’années, on la conserve enroulée et on la déroule à chaque visite sur une machine à deux cylindres, des manipulations qui l’usent et finissent par alarmer les autorités en 1835 ; elle devient accessible en permanence en 1842, dans une vitrine de la bibliothèque municipale.
Ce que la vue d’ensemble montre
Soixante-huit mètres ne se regardent pas d’un coup d’œil, et c’est le problème que les lieux d’exposition ont dû résoudre à chaque époque. Suspendue de pilier en pilier dans la nef de la cathédrale, la broderie formait un bandeau courant autour de l’édifice ; depuis mars 1983, elle est présentée au centre Guillaume-le-Conquérant, dans l’ancien grand séminaire de Bayeux, qui lui est entièrement consacré.
Vue dans sa continuité, elle révèle ce qu’un détail ne montre pas : près de la moitié des scènes relatent des épisodes antérieurs à l’invasion elle-même, le voyage de Harold, son naufrage sur les terres du comte de Ponthieu, la campagne de Bretagne, le serment prêté sur les reliques. Le récit construit la légitimité de Guillaume avant de raconter sa victoire, ce qui lui a valu d’être parfois qualifiée d’œuvre de propagande.
Elle montre enfin une absence, à son extrémité. La fin est perdue, et d’après tous les historiens elle devait représenter le couronnement de Guillaume le Conquérant, scène manquante qui laisse le récit s’interrompre sur la déroute anglaise.
À voir autour
- Jumièges : une abbaye normande qui n’a pas eu la même chance en 1802
- Le château de Gisors : la frontière du duché de Normandie
- La cathédrale de Rouen : 151 mètres de flèche en fonte
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Patrimoine.
Sources : notice de la tapisserie de Bayeux, Wikipédia en français.
