Dans la nuit du 8 au 9 avril 1977, trente-quatre brebis sont tuées ou blessées dans un seul pré d’Hadigny-les-Verrières. Pendant un an, un animal que personne n’a su identifier a tenu en échec les chasseurs, la gendarmerie et l’armée dans le massif des Vosges.
La bête des Vosges est le surnom donné à un animal mystérieux entre 1977 et 1978, dans le massif des Vosges autour d’Épinal, de Rambervillers et de Gérardmer. Après une série d’attaques sur des animaux d’élevage, la psychose s’installe et sa médiatisation devient un véritable fait de société. La bête n’a jamais été tuée ni capturée.
Une chronologie de printemps
Le contexte compte pour comprendre la panique : les derniers loups des Vosges ont officiellement été tués entre 1918 et 1919. Quand les attaques commencent, cela fait près de soixante ans qu’aucun grand prédateur n’est censé rôder dans le massif.
Dans la nuit du 27 au 28 mars 1977, sept moutons sont égorgés dans un parc de Domèvre-sur-Durbion, dans l’arrondissement d’Épinal. Le 30 mars, dix bœufs sont attaqués. Dans la nuit du 31 mars au 1er avril, une biche est tuée à la lisière de la forêt de Romont et douze moutons sont étranglés à Hadigny-les-Verrières. La peur, puis la colère, gagnent les éleveurs.
Le rythme s’accélère en avril. Dans la nuit du 8 au 9, toujours à Hadigny-les-Verrières, trente-quatre brebis sont tuées ou blessées ; les premières battues sont autorisées, sans succès. Le 11, dix brebis sont mises à mort à la ferme du Bouzillon, près de Rambervillers ; le 16, un taureau est égorgé à Domèvre-sur-Durbion ; le 21, une génisse est tuée à Girecourt-sur-Durbion.
Le 30 avril, les battues s’enchaînent et mobilisent une centaine d’hommes : une à Rambervillers, deux à Girecourt-sur-Durbion, une à Deycimont, une à Prey, une à Jussarupt. Toutes sans succès. Au mois de mai, les attaques se poursuivent à Jussarupt, Prey, Rambervillers, Gérardmer et La Bresse ; le 2 juin, la bête passe dans le Haut-Rhin et tue trois moutons à Mittlach.
Ces battues ont permis de débusquer l’animal à trois reprises, sans toutefois parvenir à l’abattre.
Ce que le préfet écrit au ministre
Le 16 avril 1977, le préfet des Vosges adresse un rapport au ministre de l’Intérieur. Il y décrit « un animal, non identifié, qui pourrait être un chien rendu à l’état sauvage », commettant des déprédations importantes au détriment du cheptel ovin dans un secteur compris entre Châtel et Rambervillers, et indique que plus de soixante moutons et brebis ont été égorgés.
La suite du document dit l’ampleur des moyens engagés. Deux battues ont été organisées en liaison avec les maires concernés, par la direction départementale de l’agriculture, sous la conduite du lieutenant de louveterie compétent, avec la participation de l’armée, de la gendarmerie et des gardes fédéraux. Elles ont permis de débusquer l’animal à trois reprises, sans parvenir à l’abattre.
La dernière phrase est celle qui a nourri la peur : la population a été avisée des risques que pourrait encourir toute personne circulant isolément dans la zone forestière où semble se tenir l’animal. Aucune attaque sur l’homme n’a toutefois été officiellement déclarée pendant toute l’affaire.
Une seule image existe. Lors d’une battue à Domèvre-sur-Durbion, le 19 avril 1977, le photographe Ernest Gless, en reportage pour la Liberté de l’Est, aperçoit et photographie l’animal : le cliché, flou et pris à distance, montre un gros canidé, chien ou loup. C’est cette photographie qui deviendra l’illustration emblématique de l’affaire.
| Date | Événement | Ce qu’il change |
|---|---|---|
| 27-28 mars 1977 | sept moutons égorgés à Domèvre-sur-Durbion | le début de la série |
| 8-9 avril 1977 | trente-quatre brebis tuées ou blessées | les premières battues sont autorisées |
| 16 avril 1977 | rapport du préfet au ministre | plus de soixante bêtes égorgées, trois débusquages |
| 19 avril 1977 | photographie d’Ernest Gless | la seule image de l’animal |
| 13 novembre 1977 | attaque d’un troupeau de mille têtes | une centaine de moutons perdus dans la panique |
| début 1978 | disparition de la bête | identité zoologique toujours inconnue |
La nuit de la tempête, puis la rumeur
L’épisode le plus spectaculaire a lieu le 13 novembre 1977. En pleine tempête, la bête attaque près de la Vologne, au lieu-dit le col de Grosse Pierre, le plus gros troupeau de moutons de la région, mille têtes. Dans la panique, une centaine de bêtes se perdent, et l’on ne retrouvera leurs corps que plusieurs mois plus tard, après le dégel. Le 15, deux attaques quasi simultanées sont signalées à dix kilomètres l’une de l’autre, à Gerbamont et à Rochesson.
Les hypothèses se multiplient alors : un loup, un dingo, un lynx, un animal exotique échappé d’un zoo, un chien de chasse redevenu sauvage, un hybride chien-loup peut-être dressé pour s’attaquer aux troupeaux. Un ouvrier agricole décrit « une espèce de gros chien, ou plutôt ce loup », plus clair sur le poitrail et sous le ventre, à la queue très fournie terminée par un toupet de poils noirs.
Puis la rumeur se cristallise sur un homme. La presse locale accuse un industriel allemand, propriétaire du château d’Hadigny-les-Verrières et d’un vaste domaine de 1 185 hectares boisés répartis sur sept communes, de s’être « perdu » un loup dans la nature sans avertir les autorités, ou de guider un chien de guerre dressé. Le domaine est comparé à un camp de concentration, le propriétaire à un soldat nazi, et un titre de presse parle d’une zone interdite aux Français.
La campagne prend un tour politique en 1980, quand un parti local réclame son départ et qu’un député écrit au Premier ministre pour demander que toute la clarté soit faite sur ses activités passées et présentes. Indigné par cette campagne et par l’acharnement médiatique, l’intéressé saisit la justice. Rien n’a jamais été établi contre lui, et le mystère de la bête n’a jamais été élucidé.
La comparaison qui revenait alors était celle de la bête du Gévaudan, affaire sanglante du XVIIIe siècle, bien qu’aucune attaque sur l’homme n’ait été déclarée dans les Vosges. À la fin des années 1970, le loup ayant disparu du territoire national, l’idée qu’il puisse revenir pour attaquer les éleveurs ravivait des peurs anciennes, héritées de siècles de contes et de conflits entre pastoralisme et prédateurs.
Ce que la vue d’ensemble montre
Reportés sur une carte, les lieux d’attaque dessinent une zone cohérente mais large, du secteur de Rambervillers et de la vallée du Durbion jusqu’à Gérardmer, La Bresse et le col de Grosse Pierre, avec un débordement dans le Haut-Rhin, à Mittlach. C’est l’échelle d’un massif entier, et elle explique l’échec des battues.
La vue d’ensemble montre surtout le terrain : des prés d’élevage ouverts, coincés entre de grandes masses forestières. Un animal qui traverse une lisière disparaît, et deux attaques signalées le même soir à dix kilomètres de distance deviennent impossibles à démentir comme à confirmer.
Elle montre enfin que l’histoire n’était pas close. En 1994, une louve reçoit à son tour le sobriquet de bête des Vosges et attaque des troupeaux pendant plusieurs mois, avant que sa dépouille ne soit retrouvée le 19 mai 1995. En 2011, à Ventron, quarante moutons sont retrouvés morts en moins d’un mois : l’événement marque le retour officiel du loup dans le massif, un siècle après sa disparition.
À voir autour
- La bête du Gévaudan : ce que disent vraiment les archives
- Le Graoully de Metz : l’autre bête lorraine
- Le Sidobre : quand les légendes protègent un paysage
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Mystères et légendes.
Sources : notice de la bête des Vosges, Wikipédia en français.
