En 1872, au sommet du puy de Dôme, à 1 465 mètres d’altitude, on creuse les fondations d’un observatoire météorologique. Les travaux font apparaître des vestiges antiques. Le physicien Émile Alluard, professeur à l’université de Clermont-Ferrand et promoteur du projet, vient de remettre au jour le temple de Mercure, oublié depuis des siècles.
Ce que le chantier a révélé dépasse de loin un petit lieu de culte de sommet. Le Conseil départemental du Puy-de-Dôme, propriétaire du site, le présente comme le plus grand sanctuaire de montagne de la Gaule romaine : un ensemble à terrasses d’environ 3 600 m2, dont la construction débute vers 140 de notre ère. Plus de cent cinquante ans après sa redécouverte, et après onze ans de travaux, ses murs ont en partie été remontés et le public peut entrer dans le sanctuaire depuis juin 2024.
Un observatoire, des ruines et un architecte aquarelliste
Le projet d’Émile Alluard est ambitieux pour l’époque. Selon le dossier pédagogique du Département sur le puy de Dôme, l’observatoire, inauguré en 1876, est le premier observatoire météorologique de montagne au monde. Son ancien chalet abrite aujourd’hui l’espace muséographique du temple. On pense aussi à l’observatoire du pic du Midi, bâti quelques années plus tard dans les Pyrénées.
Les ruines sont vite prises au sérieux. En 1876, Louis-Clémentin Bruyerre, architecte en chef des monuments historiques, conduit les premières fouilles du temple. Ses aquarelles restent un document précieux sur l’état des vestiges au XIXe siècle. En 1874, une petite plaque de bronze de 7 centimètres est trouvée dans la salle dite de la dédicace. Son texte latin associe les puissances divines des empereurs et le dieu Mercure Dumias, que l’on peut comprendre comme le Mercure du Dôme, et nomme le donateur, un certain Matutinius Victorinus.
Le monument est protégé à la fin du siècle. D’après la notice de la base Mérimée du ministère de la Culture, les vestiges du temple de Mercure sont classés monument historique par la liste de 1889. La propriété des ruines, jusque-là détenue par l’État, a été transférée au département en 2007.
Le plus grand sanctuaire de montagne de la Gaule romaine
Le sanctuaire forme un carré de 60 mètres de côté, étagé sur la pente sud du sommet. Sa façade, tournée vers l’est, portait quatre gros piliers coiffés de chapiteaux corinthiens. Elle regardait Augustonemetum, l’antique Clermont-Ferrand, d’où l’édifice était visible.
Les pèlerins venaient par la voie d’Agrippa, la grande route qui reliait Lyon à Saintes en passant par la capitale arverne. Au col de Ceyssat, point culminant de cette voie à 1 078 mètres, une agglomération d’une quinzaine d’hectares les accueillait. De là commençait la montée. Dans le sanctuaire, le parcours restitué par les archéologues suit plusieurs étapes :
- une entrée à l’angle sud-est, la seule connue aujourd’hui ;
- un theatrum, grande terrasse à gradins ;
- la salle dite de la dédicace où étaient exposées les richesses du sanctuaire ;
- la terrasse est, devant le temple, où se déroulaient des cérémonies sacrificielles ;
- enfin la cella, espace sacré réservé aux officiants du culte.
Le rayonnement du lieu dépassait le territoire des Arvernes, peuple dont la puissance s’était déjà affirmée sur le plateau de Gergovie, où les Arvernes ont battu César en 52 avant notre ère. Plusieurs dédicaces à Mercure Arvernus ont été retrouvées en Rhénanie, datées pour la plupart des IIe et IIIe siècles. Des soldats arvernes stationnés sur le limes pourraient en être les auteurs.
Du trachyte tiré du cratère du Kilian, au pied du volcan
En 2008, les géologues Pierre Boivin et Didier Miallier, avec l’archéologue Bertrand Dousteyssier, ont identifié l’origine de la pierre : le trachyte du temple provient des carrières du cratère du Kilian, près du col de Ceyssat. Selon le livret pédagogique du Département consacré au temple, ces carrières ont exploité un dôme volcanique éventré par une explosion finale il y a 9 450 ans, et l’extraction s’y est faite à grande échelle.
Le temple de Mercure a donc été bâti avec la pierre de son propre volcan, ou presque : le cratère du Kilian se trouve au pied du puy de Dôme. Le trachyte est facile à tailler, léger et relativement résistant. Au haut Moyen Âge, ces carrières ont encore fourni des sarcophages diffusés à plus de 100 kilomètres.
Le temple de Mercure a donc été bâti avec la pierre de son propre volcan, ou presque : le cratère du Kilian se trouve au pied du puy de Dôme.
Le chantier antique mobilisait d’autres matériaux, chacun avec son rôle :
- tous les blocs du grand appareil sont en trachyte, assemblés par des agrafes de fer en forme de pi, longues de 40 centimètres en moyenne, parfois plus de 2 mètres ;
- les moellons des parements intérieurs sont taillés dans la pouzzolane des flancs du petit puy de Dôme et du Nid de la poule ;
- l’intérieur était plaqué de marbres de 2 à 4 centimètres d’épaisseur, en partie venus de Châtel-Perron, dans l’Allier ;
- la toiture n’était pas en tuiles mais en feuilles de plomb de 4 millimètres d’épaisseur et de 83 centimètres de large.
2000-2004 : des pieds de cochon et 26 monnaies pour dater le temple
Entre 2000 et 2004, Dominique Tardy et Jean-Louis Paillet, archéologues de l’Institut de recherche sur l’architecture antique du CNRS, reprennent l’étude du sanctuaire. Sous le pronaos, le sous-sol était resté intact.
Ils y découvrent un dépôt mis en place dans les remblais de construction : ossements de porcs, jambons consommés et pieds déposés entiers, restes d’oiseaux et de poissons, céramiques, objets métalliques et monnaies. Les 26 monnaies identifiées situent l’enfouissement dans la décennie 125-135. C’est ce dépôt qui place le début du chantier dans le deuxième quart du IIe siècle, vers 140 selon le Département.
Les mêmes remblais contenaient des blocs d’un monument plus ancien, en arkose de Royat et en marbre de Ferrières-sur-Sichon. Ils attestent un premier temple au Ier siècle, dont on ne connaît ni le dieu honoré ni l’importance. En 2016, une dernière fouille à l’angle nord-ouest, menée par la société Hadès, a vérifié le plan du temple avant la seconde tranche de travaux.
Onze ans de chantier pour rendre le plan lisible
Mis au jour en 1872, le monument s’est fortement dégradé au XXe siècle. Le projet de restauration, conçu par Michel Trubert, architecte en chef des monuments historiques, poursuit deux objectifs : stabiliser les structures pour ralentir leur dégradation, et faire comprendre au public l’ampleur du sanctuaire. La reconstruction reste partielle, limitée aux parties dont la configuration est connue.
La première phase, en 2013 et 2014, a conforté les structures et reconstruit en partie les murs d’enceinte. Elle a été confiée à l’entreprise Jacquet, de Saint-Pourçain-sur-Sioule, avec des pierres extraites à Chambois, sur la commune de Mazayes, à environ 15 kilomètres. La seconde, achevée en 2024, a rendu visible le plan du temple, dont seules les fondations subsistaient, puis créé un parcours de visite et aménagé les abords.
D’après le dossier de presse publié par le Département pour l’inauguration, le mur sud a été repris sur toute sa longueur et l’angle sud-est a été reconstruit sur 13 mètres, sa hauteur d’origine au niveau de la terrasse est. Le coût total de l’opération y est chiffré à 7 090 892 euros hors taxes, dont 3 636 906 euros pour la première phase et 3 453 986 euros pour la seconde. La dernière pierre a été posée le 21 juin 2024, scellant une capsule temporelle qui contient un parchemin adressé aux générations futures.
| Repère | Donnée | Ce que cela signifie |
|---|---|---|
| Redécouverte | 1872 | Le chantier de l’observatoire fait ressortir les vestiges |
| Dimensions du sanctuaire | 60 x 60 mètres | Un carré parfait étagé sur la pente |
| Surface | environ 3 600 m2 | Le plus grand sanctuaire de montagne de la Gaule romaine |
| Monnaies du dépôt sous le pronaos | 26, enfouies vers 125-135 | Le chantier débute dans le deuxième quart du IIe siècle |
| Coût de la restauration | 7 090 892 euros HT | Deux phases, 2013-2014 puis jusqu’en 2024 |
Ce que l’on ignore encore du temple de Mercure
La restauration rend le plan lisible, elle ne dit pas à quoi ressemblait le temple debout. Le dépliant du Département le reconnaît : on ne connaît ni la hauteur ni l’allure générale de l’édifice. En 2017, Dominique Tardy, Jean-Louis Paillet et l’architecte Alexandre Pontet ont retenu deux hypothèses. La première donne une cella plus haute que le pronaos, à la manière de la tour de Vésone à Périgueux. La seconde, plus proche des temples de tradition latine, place les deux volumes à la même hauteur.
Plusieurs chiffres varient selon les documents, et il faut les lire avec prudence :
- le classement : 1889 selon la base Mérimée, 1875 selon le livret pédagogique du Département ;
- le budget : le communiqué de 2024 parle de 8,5 millions d’euros investis de 2013 à 2024, la page des chiffres clés de 7 090 892 euros hors taxes pour les deux phases ;
- la seconde phase : 2020-2024 dans le dossier de presse, 2017-2024 dans le dépliant ;
- l’angle sud-est : 13 mètres dans le dossier de presse, plus de sept mètres dans l’article encyclopédique consacré au temple.
Le déroulement des rituels reste inconnu, faute de textes. Et une partie de l’histoire du site est perdue : selon l’article encyclopédique consacré au temple, l’installation du relais hertzien en 1956 s’est faite sans fouilles préalables, et un trésor monétaire découvert par les ouvriers a été dispersé.
