Gustave Flaubert y voyait une tentative extravagante de quelque chaudronnier fantaisiste. La flèche en fonte de la cathédrale de Rouen a tout de même été menée à son terme, après cinquante ans de chantier, et culmine à 151 mètres : au moment de son achèvement, en 1876, c’était le plus haut bâtiment du monde.
Cette cathédrale primatiale est aujourd’hui la plus haute de France, et la troisième plus haute église du monde, dépassée seulement par celles d’Ulm et de Cologne. Sa façade occidentale, large de 61,60 mètres, détient par ailleurs le record de France.
Cinq siècles de flèches qui tombent
Comme la plupart des grands édifices du gothique normand, la cathédrale est dotée d’une tour-lanterne sur la croisée du transept, et c’est elle qui porte les flèches successives. L’archevêque Maurille fit ériger au XIe siècle une pyramide de pierre connue sous son nom, détruite par la foudre en 1177 ou, plus vraisemblablement, par l’incendie de 1200 qui ravagea l’édifice.
La suivante était en charpente, et le chroniqueur Jean Dadré rapporte qu’elle dépassait de quinze pieds celle qui venait de brûler. Elle perdit sa croix et son coq lors d’un ouragan en 1353, remontés l’année suivante par le charpentier Pierre Viel. Au XVe siècle, sous l’occupation anglaise, la flèche était faite d’une charpente de bois recouverte de plomb importé d’Angleterre, qui couvrait alors la plupart des églises de la ville.
La dernière flèche de bois, de style Renaissance et recouverte de plomb doré, est détruite par un incendie allumé par la foudre en 1822. C’est cette date qui ouvre l’épisode suivant, et le plus contesté.
Jean-Antoine Alavoine présente dès 1823 ses premiers projets d’une flèche en fonte et commence en 1827 par le coulage des premières pièces. À sa mort, en 1834, trois des cinq niveaux sont montés et les pièces des deux étages supérieurs sont usinées, prêtes à être posées. Le chantier est repris par l’architecte Dubois, secondé par Pinchon.
Une tentative extravagante de quelque chaudronnier fantaisiste.
Gustave Flaubert, à propos de la flèche
Un demi-siècle d’arrêts et de polémiques
La suite est une affaire de budgets et de goût. La révolution de 1848 stoppe le chantier, que le ministère des Cultes suspend en 1849. Napoléon III décide sa reprise en 1868, mais la guerre de 1870 cause de nouveaux problèmes financiers.
Les critiques, elles, sont vives et célèbres. Outre Flaubert, Didron y voit un monstrueux accouplement du fer avec la pierre, et Maupassant, dans Bel-Ami, la décrit comme laide, étrange et démesurée, tout en reconnaissant qu’elle est la plus haute du monde. Eugène Noël, plus bienveillant, y voit un chemin de fer vers le ciel.
Le déblocage vient de la politique et de l’obstination. La visite du président Patrice de Mac Mahon en 1875, et la ténacité du chanoine Louis Robert, permettent de relancer les travaux : confiés à l’architecte Barthélémy, repris en mars 1876, ils aboutissent au couronnement de la flèche en novembre de la même année.
L’ouvrage reste fragile. Des désordres apparaissent dès 1939, et les bombardements de 1944 privilégient la sauvegarde de la cathédrale elle-même, retardant la restauration de la flèche. En 1974, des travaux de consolidation sont entrepris par le doublement interne de la fonte avec une structure en acier Corten, mais le programme n’est pas conduit à son terme.
| Date | Étape | Ce qu’elle apporte |
|---|---|---|
| 1822 | incendie de la flèche Renaissance | allumé par la foudre |
| 1827 | coulage des premières pièces de fonte | sur les plans d’Alavoine, présentés en 1823 |
| 1849 | chantier suspendu par le ministère | après l’arrêt dû à la révolution de 1848 |
| novembre 1876 | couronnement de la flèche | 151 mètres, plus haut bâtiment du monde |
| 1880 | Cologne la dépasse | avec 157 mètres |
| 19 avril 1944 | sept torpilles sur l’édifice | un pilier de la flèche gravement touché |
| 1974 | doublement interne en acier Corten | programme non achevé |
Sept torpilles et une chapelle qui a tenu
La cathédrale sort très abîmée de la Seconde Guerre mondiale. Un incendie touche la charpente du bas-côté sud le 9 juin 1940, après l’incendie du quartier compris entre l’édifice et la Seine. Mais c’est la nuit du 18 au 19 avril 1944 qui est décisive : la cathédrale est éventrée par sept torpilles, dont une, tombée dans le chœur, n’explosera pas.
Les dégâts sont structurels. Les bas-côtés de la nef et les chapelles du collatéral sud sont détruits, sauf une, et l’un des quatre piliers soutenant la flèche est gravement endommagé. Il est rapidement renforcé et étayé pour empêcher la flèche de s’abattre sur l’ensemble de la structure. La nef, elle, reste debout grâce aux arcs-boutants de la chapelle Sainte-Catherine, qui l’ont soutenue à eux seuls : c’est la seule chapelle du collatéral sud à avoir été épargnée.
La semaine suivante aggrave encore le bilan. Le 1er juin, pendant ce qu’on a appelé la semaine rouge, la tour Saint-Romain s’enflamme : les deux croix du sommet s’écroulent avec la charpente du toit, les cloches fondent sur le sol du premier étage, qui ne cède pas, et seuls les murs restent debout. Le fameux toit en hache, recouvert d’ardoises et décoré de quatre soleils d’or, n’a été restitué qu’à Pâques 1987.
Cette tour Saint-Romain est précisément celle qui donne son nom à la rue où une effigie rappelle le privilège de saint Romain, par lequel le chapitre de la cathédrale graciait chaque année un condamné à mort.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, l’asymétrie saute aux yeux, et c’est elle qui a fait la réputation de l’édifice. Les deux tours de la façade occidentale ne se ressemblent pas, ce manque de symétrie lui valant d’être considérée comme la plus humaine des cathédrales, et c’est ce même désordre que Claude Monet a peint trente fois dans sa série des Cathédrales de Rouen.
La vue aérienne montre aussi une singularité rare en France : la cathédrale conserve son palais archiépiscopal et les constructions annexes environnantes, datant de la même époque. Ce n’est pas un monument isolé dans un tissu moderne, c’est un quartier entier.
Elle rend enfin visible le contraste des matériaux. Sur une masse de pierre médiévale se dresse une aiguille de fonte, élevée entre 1825 et 1876, et c’est bien cette juxtaposition que les contemporains ont refusée. Le même débat avait eu lieu à Saint-Denis, où l’on a préféré démonter la flèche plutôt que la réparer, et à Strasbourg, dont la flèche de pierre, achevée en 1439, culmine neuf mètres plus bas.
À voir autour
- La Gargouille de Rouen : un condamné gracié chaque année pendant six siècles
- La cathédrale de Strasbourg : 142 mètres de flèche, en pierre
- La basilique Saint-Denis : une flèche démontée en 1847, rebâtie depuis 2025
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Patrimoine.
Sources : notice de la cathédrale Notre-Dame de Rouen, Wikipédia en français.
