Chaque année, le jour de l’Ascension, le chapitre de la cathédrale de Rouen graciait un condamné à mort. Les procès criminels et les exécutions étaient suspendus dix-huit jours avant, les chanoines visitaient les prisons, votaient, et l’élu portait sur ses épaules la châsse d’un saint du VIIe siècle avant d’être libéré. Ce privilège a duré environ six cent cinquante ans.
Son origine est une légende de dragon. Sur la rive gauche de la Seine s’étalaient des marécages où sévissait un monstre des eaux, la Gargouille, et saint Romain, évêque de Rouen au temps de Dagobert, décida de l’en chasser. Il demanda un compagnon, et seul un condamné à mort accepta.
Un évêque, un prisonnier et une étole
Le récit est précis dans son déroulement. Les deux hommes arrivent sur le territoire du serpent, saint Romain trace un signe de croix sur la bête, qui se couche à ses pieds. L’évêque lui passe alors son étole en guise de licou, et c’est le condamné à mort qui la ramène ainsi tenue en laisse jusque dans la ville, où elle est brûlée, ou jetée dans la Seine selon les auteurs.
Le prisonnier fut gracié. Et c’est de là, dit la tradition, que Dagobert ou son fils Clovis II accorda à l’évêque de Rouen le privilège de gracier un condamné chaque année. Le même schéma de l’évêque sauroctone, c’est-à-dire tueur de serpent, se retrouve à Metz avec le Graoully et en Provence avec la Tarasque.
La vie de saint Romain est d’ailleurs connue par la légende et par la tradition, et ses autres miracles suivent le même motif : la destruction d’un temple de Vénus installé dans l’ancien amphithéâtre gallo-romain au nord de la ville, la reconstitution d’un vase de saint chrême brisé par un diacre trop pressé, l’arrêt des inondations qui ravageaient les cultures. Un détail d’iconographie situe l’apparition tardive du dragon : ce n’est que dans la première moitié du XIVe siècle que Romain est représenté pour la première fois foulant aux pieds un dragon, dans un vitrail du chœur de l’abbatiale Saint-Ouen.
Le privilège de saint Romain permettait au chapitre de la cathédrale de Rouen de gracier chaque année un condamné à mort le jour de l’Ascension.
Une procédure de justice à part entière
Ce qui frappe, en lisant la procédure, c’est son caractère juridique et non folklorique. Dix-huit jours avant l’Ascension, une délégation du chapitre se rendait au Parlement de Rouen et dans les autres institutions de justice pour faire inscrire l’existence du privilège sur leurs registres. Tous les procès criminels et toutes les exécutions étaient alors suspendus.
Pendant les trois jours des Rogations, le chapitre enquêtait. Ses délégués pouvaient entrer dans toutes les prisons et se faire présenter les prisonniers qu’ils souhaitaient entendre ; le chapitre tenait audience, écoutait des témoins, prenait connaissance d’interventions écrites, et tout ce qui était dit était couvert par un secret sous serment comparable à celui de la confession.
Le matin de l’Ascension, les chanoines prêtres votaient, seuls à disposer d’une voix. L’élu était extrait de prison et comparaissait devant le Parlement en séance, qui vérifiait que son crime faisait bien partie de ceux que prévoyait le privilège. Il arrivait que le Parlement refuse le choix du chapitre : si celui-ci maintenait sa décision, il n’y avait pas de cérémonie du tout.
Venait alors la procession. Le chapitre et la confrérie Saint-Romain portaient la Fierte, la châsse des reliques, du portail des Libraires de la cathédrale jusqu’à la place de la Haute-Vieille-Tour. L’élu, qui attendait sous la garde de la confrérie, montait les marches du monument de la Fierte et levait trois fois le reliquaire devant la foule, puis portait lui-même la châsse jusqu’à la cathédrale pour la grand-messe. Après des cérémonies expiatoires et une nuit passée sous le toit du maître de la confrérie, le gracié jurait de ne pas récidiver et était libéré, avec une pancarte portant son nom et celui de ses complices, document qui faisait preuve de l’amnistie et du rétablissement de leurs droits.
| Date | Étape | Ce qu’elle apporte |
|---|---|---|
| milieu du XIIe siècle | début estimé du privilège | selon l’étude d’Amable Floquet |
| 1154-1189 | règne d’Henri II Plantagenêt | le privilège est déjà exercé, selon l’enquête de 1210 |
| 1210 | refus du gouverneur du château royal | remontrance du chapitre à Philippe Auguste |
| 1485 | cérémonie devant Charles VIII | le roi de France y assiste en personne |
| 1542 | construction de la Fierte Saint-Romain | un dais de pierre sur la place des Halles |
| 1597 | déclaration d’Henri IV | cinq catégories de crimes sont exclues |
| 1790 | dernier exercice du privilège | aboli par la Constitution, acté en 1791 |
Un privilège qui gênait le roi
Le droit de grâce est un attribut royal, et c’est tout le problème. Le privilège de saint Romain, exercé par le chapitre, était vu par le roi de France comme un empiètement. En 1210, le gouverneur du château royal de Rouen, celui où Jeanne d’Arc sera enfermée en 1431, refusa de remettre le prisonnier, et le chapitre adressa une remontrance à Philippe Auguste.
L’enquête royale qui suivit se retourna contre le pouvoir : elle établit que le privilège était déjà exercé sous le règne d’Henri II Plantagenêt, entre 1154 et 1189. Au cours des siècles, le chapitre réussit non seulement à maintenir son droit malgré les tentatives des institutions de l’État, mais aussi à en élargir explicitement le bénéfice aux complices du crime.
La reconnaissance atteint son sommet au XVe siècle. La légende est publiée, les vitraux de la cathédrale et de l’église Saint-Maclou représentent la scène, et en 1485 le privilège est exercé en présence du roi Charles VIII lui-même. En 1542, un nouveau monument de pierre en forme de dais, que l’on appelle aujourd’hui la Fierte Saint-Romain, est édifié sur la place des Halles pour la solennité.
Puis l’encadrement se resserre. En 1597, une déclaration d’Henri IV exclut les condamnés pour lèse-majesté, hérésie, fausse monnaie, assassinat par guet-apens et viol. La Révolution française met fin à l’ensemble : en 1791, Adrien Duport, rapporteur de la réforme judiciaire à l’Assemblée constituante, déclare que ce privilège a été aboli comme les autres par la nouvelle Constitution du royaume.
Ce que la vue d’ensemble montre
Il ne reste du décor de la cérémonie qu’un fragment, et la vue aérienne le dit crûment. Le monument de la Fierte est adossé au bâtiment de la halle aux Toiles, dont seule subsiste la façade contiguë : le reste des anciennes halles a été anéanti par l’incendie de juin 1940 et les bombardements de 1944. La place du marché et la Haute-Vieille-Tour, cadre de la cérémonie, ont disparu.
Le parcours de la procession, en revanche, se lit encore sur le plan de la ville. Du portail des Libraires de la cathédrale à la place de la Haute-Vieille-Tour en passant devant l’église Saint-Maclou, puis retour par le portail de la Calende : quelques centaines de mètres de rues médiévales qui existent toujours.
C’est d’ailleurs sur ce portail de la Calende que l’histoire est racontée en pierre. Un cycle de vingt médaillons, disposés en quatre colonnes de cinq sur un pilier éperon, suit les premières vies du saint depuis l’ange annonçant sa naissance jusqu’à la forteresse symbole de paganisme. La châsse du XIIIe siècle, elle, est conservée dans le Trésor de la cathédrale.
À voir autour
- Le Graoully de Metz : le même motif, dans un amphithéâtre romain
- La Tarasque de Tarascon : un dragon, une procession et des crues
- Les arènes de Nîmes : ce que devient un amphithéâtre après l’Antiquité
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Mystères et légendes.
Sources : notices de Romain de Rouen, du privilège de saint Romain et de la Fierte Saint-Romain, Wikipédia en français.
