Environ 350 000 visiteurs par an marchent dans une ancienne carrière : le sentier des ocres de Roussillon

Cheminées d’ocre rouge entourées de pins sur le sentier des ocres de Roussillon, dans le Vaucluse
Les aiguilles d’ocre rouge du sentier des ocres, à Roussillon, dans le Vaucluse. Photo : François de Dijon, CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

À Roussillon, dans le Vaucluse, un chemin balisé descend entre des aiguilles rouges, des pentes jaune vif et des pins parasols. Selon la mairie, environ 350 000 visiteurs empruntent chaque année ce sentier des ocres. Bien peu savent que ces falaises sont, pour une large part, le front de taille d’anciennes carrières.

Le village du Luberon compte 1 309 habitants en 2020 et reçoit plus de 400 000 visiteurs par an, d’après la page que la commune consacre à son écomusée de l’ocre. Il doit cette célébrité à un pigment et à l’industrie qui a creusé ses collines. Le paysage qui attire les foules aujourd’hui en est le résultat direct.

Un décor que l’on croit naturel

Le Département de Vaucluse le dit sans détour dans son atlas des paysages : pour la plupart, les touristes qui parcourent les ocres du pays d’Apt « ignorent qu’ils contemplent là d’anciennes carrières ». Le texte parle d’un paysage industriel qui balance avec facilité entre naturel et artificiel, et rappelle que son âge d’or culmine en 1929, ce qui en fait un paysage récent.

Les promeneurs croient marcher dans un décor sculpté par la nature, ils traversent en réalité le fond d’une carrière abandonnée. Le document d’objectifs Natura 2000 rédigé par le Parc naturel régional du Luberon va dans le même sens : les ocriers ont profité des propriétés meubles du sable pour inventer des méthodes d’extraction spécifiques, et le paysage a largement été modelé par cette exploitation. Mais l’érosion, elle, ne s’est jamais arrêtée, et elle continue de transformer les reliefs.

La matière première est bien plus ancienne. Selon la commune, il y a environ 110 millions d’années, la Provence était couverte par la mer. Des sables verts se sont déposés dans des eaux peu profondes, colorés par la glauconie, un minéral riche en fer. Une fois la région émergée, un climat tropical et des pluies diluviennes ont transformé ces sables par dissolution et lessivage. Le fer s’est concentré sous forme d’oxydes et d’hydroxydes, qui donnent aujourd’hui la palette du massif.

  • la goethite, un hydroxyde de fer, est la principale responsable des teintes jaunes ;
  • l’hématite, un oxyde de fer, donne les rouges ;
  • la kaolinite, une argile blanche, éclaircit les sables là où le fer manque ;
  • en surface, le fer s’est parfois accumulé en une cuirasse ferrugineuse.

La mairie reconnaît d’ailleurs que le mécanisme exact de cette profusion de couleurs reste à définir. Des cheminées comparables existent ailleurs en France, par exemple aux cheminées de fée des Orgues d’Ille-sur-Têt, à ceci près que l’érosion y a travaillé seule, sans carrier.

De l’idée d’Astier à un millier d’ouvriers

Tout part d’un habitant de Roussillon. D’après la note de synthèse du Parc naturel régional du Luberon, Jean-Étienne Astier découvre à partir de 1780 que l’ocre contenue dans les terres jaunes et rouges donne, après traitement, une peinture inaltérable. Sa trouvaille, selon la commune, consiste à laver le sable ocreux à l’eau : le sable, plus lourd, reste sur place, tandis que le pigment est entraîné vers des bassins de décantation où il sèche.

La suite du traitement est décrite sur la page Histoire du site de la mairie. Une fois le pigment pris en masse, les ouvriers enchaînaient plusieurs opérations avant l’expédition.

  • découpe du dépôt en briquettes au fond des bassins ;
  • concassage pour réduire l’ocre en poudre ;
  • tri par couleurs ;
  • cuisson, lorsqu’il fallait obtenir une teinte plus dense ;
  • tamisage, puis mise en sac.

Le Parc situe en 1877 le passage d’une production artisanale à une véritable industrie, l’année même où, selon Wikipédia, le chemin de fer atteint Apt. L’essor décisif vient au début du XXe siècle avec la création de grandes sociétés. À l’apogée, toujours selon le Parc, l’ocre occupe un millier d’ouvriers et 90 % des 40 000 tonnes produites partent à l’exportation. Les sacs rejoignaient la gare d’Apt, puis Marseille, d’où ils étaient chargés sur des bateaux.

La crise de 1929 marque le début du déclin. De nombreux pays se détournent de l’ocre française au profit d’oxydes de fer fabriqués par l’industrie chimique. Aujourd’hui, la Société des Ocres de France reste le dernier exploitant en activité dans le Luberon. Les galeries souterraines de la vallée voisine, longues de quarante kilomètres à Gargas, sont racontées dans notre article sur les mines d’ocre de Bruoux.

L’usine Mathieu, de la friche à l’écomusée

À 1,6 kilomètre du village, une autre trace de cette époque a survécu. Selon la commune, Joseph Mathieu construit en 1870 la plus grosse usine d’ocre de Roussillon, qu’il transmet en 1893 à ses petits-fils Camille Mathieu et Léon Thomassin. Camille Mathieu, maire de Roussillon de 1895 à 1940, fait bâtir en 1921 une nouvelle usine, celle qui porte aujourd’hui son nom. Elle produit environ 1 000 tonnes d’ocre par an entre 1921 et 1963.

Le déclin suit celui de toute la filière. Les moulins sont démontés en 1956, les lavages s’arrêtent en 1963 et la société familiale est dissoute en 1962. Le site, laissé à l’abandon, est racheté par la commune en 1990 et 1991. Le 13 juin 1994, l’association Ôkhra est créée avec la commune pour y installer un conservatoire des ocres. Elle devient une coopérative d’intérêt collectif en 2004, et le lieu prend le nom d’Écomusée de l’ocre en 2020. Le contrat d’affermage en cours court jusqu’en 2027.

Le site communal couvre 5 hectares. Il abrite trois moulins récupérés dans l’usine Lamy d’Apt et remontés entre 1995 et 1999, un four, et surtout quatre séries de lavages réparties sur 4 hectares, dans le vallon de Péquincan, où la famille Mathieu lavait l’ocre depuis 1880. Chaque aire de lavage reproduit la chaîne qui a façonné les collines.

  • une décharge où l’on déversait le minerai ;
  • un malaxeur qui mélangeait le sable ocreux à l’eau ;
  • un batardeau où le sable se déposait ;
  • un reposoir, puis un bassin de décantation pour le pigment ;
  • des canalisations souterraines ou aériennes reliant le tout.

Rustrel, un Colorado baptisé dans les années 1960

À une dizaine de kilomètres d’Apt, la commune de Rustrel abrite le plus important des trois grands sites ocriers du massif, avec Roussillon et Gargas. Selon le Département de Vaucluse, c’est un certain Pierre Martel qui y invente, dans les années soixante, le concept de Colorado provençal, à une époque où les visiteurs étaient rares et où s’ouvrait le sentier de grande randonnée GR 6.

L’ancien site d’extraction s’étend sur plus de 30 hectares. Ses sentiers balisés traversent le cirque de Barriès, le cirque de Bouvène, d’anciens bassins de décantation et une zone de sables clairs surnommée le Sahara, tandis que les cheminées de fées les plus fragiles sont interdites d’accès par arrêté municipal. L’encyclopédie collaborative Wikipédia indique que l’exploitation s’y est poursuivie jusqu’en 1992, quand le dernier ocrier a pris sa retraite. Selon la même source, l’Association du Colorado de Rustrel, créée en 2009 avec la mairie pour partenaire, en assure la gestion.

RepèreDonnéeSource
Visiteurs du sentier des ocresenviron 350 000 par anmairie de Roussillon
Production à l’apogée40 000 tonnes, dont 90 % exportéesParc naturel régional du Luberon
Main-d’œuvre à l’apogéeun millier d’ouvriersParc naturel régional du Luberon
Usine Mathieuenviron 1 000 tonnes par an de 1921 à 1963mairie de Roussillon
Colorado provençalplus de 30 hectaresnotice Wikipédia
Protection du massifdécret de septembre 2002Département de Vaucluse
Les chiffres clés des ocres de Roussillon et de Rustrel.

Protéger un paysage qui s’effrite

Un relief né de l’extraction ne se stabilise pas avec la fin de l’extraction. D’après le Parc, l’État décide en 1992 d’engager le classement du massif des ocres au titre de la loi de 1930 sur les sites, et le décret ministériel est pris en septembre 2002. Un tiers du site classé figure aussi dans le réseau Natura 2000, sous le nom d’Ocres de Roussillon et de Gignac, Marnes de Perréal. Depuis 2009, l’État et le Parc conduisent une Opération Grand Site, et le label Grand Site de France reste un objectif en cours.

Sur le terrain, la protection prend des formes concrètes. Au Colorado provençal, des barrières canalisent les passages pour ralentir l’érosion due au piétinement. À Roussillon, le sentier payant ferme lors des arrêtés préfectoraux pour risque d’incendie, des fortes pluies et des orages, et il est interdit de ramasser de l’ocre.

Ce que les sources ne tranchent pas

Plusieurs chiffres de cette histoire varient selon les documents, et il faut les lire comme des ordres de grandeur. Le Parc avance un millier d’ouvriers pour toute la filière à son apogée, alors que la mairie de Roussillon évoque six entreprises employant 1 500 ouvriers sur sa seule commune, sans préciser l’année. La fin de l’âge d’or est datée de la crise de 1929 par le Parc, du milieu des années 1930 par le site touristique du pays d’Apt et de 1952 par la mairie.

La chronologie d’Astier flotte elle aussi entre 1780 et 1785 selon les auteurs, et une notice en ligne la place même, par erreur, au XVIIe siècle. Quant à la date de fin de l’exploitation à Rustrel, elle ne repose ici que sur une source encyclopédique. Enfin, la part exacte de l’homme et de l’érosion dans chaque falaise reste impossible à chiffrer : les deux ont travaillé ensemble, et la seconde continue sans attendre.

Les promeneurs croient marcher dans un décor sculpté par la nature, ils traversent en réalité le fond d’une carrière abandonnée.

Questions fréquentes

Les falaises du sentier des ocres sont-elles naturelles ?

Pas entièrement. Les sables ocreux sont d’origine géologique, mais les reliefs actuels sont en grande partie d’anciennes carrières à ciel ouvert, retravaillées ensuite par l’érosion.

Qui a lancé l’industrie de l’ocre à Roussillon ?

Jean-Étienne Astier, un habitant du village, à partir de 1780. Il a eu l’idée de laver le sable ocreux à l’eau pour séparer le pigment du sable.

Quand l’industrie ocrière a-t-elle atteint son sommet ?

Les sources situent l’âge d’or autour de 1929. À l’apogée, la filière employait un millier d’ouvriers et produisait 40 000 tonnes, exportées à 90 %.

Qu’est-ce que l’usine Mathieu ?

Une usine d’ocre construite en 1921 à Roussillon par Camille Mathieu, qui produisait environ 1 000 tonnes par an jusqu’en 1963. Elle abrite aujourd’hui l’Écomusée de l’ocre.

Pourquoi parle-t-on de Colorado provençal ?

Le nom désigne les anciennes carrières de Rustrel, dont les couleurs évoquent les canyons américains. Selon le Département de Vaucluse, le concept a été inventé par Pierre Martel dans les années 1960.

Peut-on ramasser de l’ocre sur le sentier ?

Non. Le prélèvement est interdit sous peine d’amende afin de ralentir la dégradation d’un site fragile et classé.
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