Sous la commune de Gargas, dans le Vaucluse, quarante kilomètres de galeries ont été creusées dans le sable ocreux. Certaines montent à douze mètres de haut. Et dans les équipes qui les ont ouvertes à la pioche, les mineurs gauchers étaient payés plus cher que les droitiers, pour une raison très simple : ils étaient plus difficiles à trouver.
Les mines d’ocre de Bruoux sont un ancien site minier transformé en site de visite depuis 2009. Elles racontent une industrie que l’on a oubliée, celle des pigments naturels, qui a fait vivre tout le pays d’Apt pendant un siècle avant d’être balayée par la chimie de synthèse.
Des galeries de douze mètres creusées à la pioche
Le chantier se lisait de haut en bas. Le sommet de la galerie était ouvert à la pioche, et les traces de l’outil sont encore visibles sur les parois. Ensuite seulement, de la dynamite était placée dans un conduit creusé au sol pour dégager le reste de la hauteur. Ce sont les ocriers, comme on appelait ces mineurs, qui tenaient le pic, la pioche et la pelle, et sortaient le minerai dans des wagonnets tirés par des chevaux.
La géométrie du réseau tient à cette méthode. Les galeries étaient creusées parallèlement et perpendiculairement, et leurs croisements délimitaient des piliers massifs chargés de soutenir la voûte. Elles mesuraient en moyenne cinq mètres de large et autant de haut, mais le front de taille pouvait atteindre vingt mètres. À Bruoux, la hauteur varie entre cinq et douze mètres, et certaines voûtes sont en ogive, d’autres en plein cintre.
La température, elle, ne bouge pas : elle ne dépasse pas dix à douze degrés à l’intérieur, même au cœur de l’été provençal. C’est la conséquence directe de la masse de roche au-dessus, le même phénomène que dans les carrières souterraines de Naours.
Le haut des galeries d’ocre était creusé à la pioche ; les mineurs gauchers, plus difficiles à trouver que les droitiers, étaient davantage payés.
Une roche d’argile colorée par le fer
L’ocre n’est pas une terre quelconque. C’est une roche ferrique composée d’argile pure, la kaolinite, colorée par un hydroxyde de fer. Et c’est la nature de cet hydroxyde qui fait la couleur : l’hématite donne le rouge, la limonite le brun, la goethite le jaune.
Ces dépôts couvrent un vaste secteur, de Gignac à Rustrel, Villars, Gargas et Roussillon. Leur pouvoir colorant est connu depuis la protohistoire : les explorations des grottes ornées, de Lascaux à la grotte Chauvet, ont montré que les ocres servaient déjà à peindre. On en a retrouvé des morceaux dans d’autres grottes, et les rites funéraires en déposaient sur le corps du défunt.
Avant les pigments, ces mêmes gisements ont servi à autre chose : le fer. Les dépôts ocreux contiennent de grandes quantités de minerai ferrugineux, fondu dans des bas fourneaux de l’Antiquité au Moyen Âge. Les campagnes de prospection menées entre 1996 et 2008 ont répertorié plus de trois cents ferriers dans le pays d’Apt. À Gignac, la teneur du minerai atteint 45 à 55 %, et les plus anciens bas fourneaux identifiés, au hameau de Thosse, ont fonctionné au IIIe siècle.
Cette exploitation du fer a duré jusqu’à la fin du XIXe siècle. Dans les années 1850, le besoin de bois pour produire la fonte fut tel qu’il provoqua la déforestation des monts de Vaucluse et du mont Ventoux. Les hauts fourneaux de Rustrel, construits à partir de 1836, ont produit des fontes à gueuses et à moulages jusqu’en 1890, avant de péricliter faute de moyens de transport adaptés.
| Repère | Donnée | Ce que cela implique |
|---|---|---|
| Début de l’exploitation industrielle | 1848 à Gargas | après la découverte du procédé en 1785 à Roussillon |
| Longueur des galeries | 40 km sous la commune | 700 m seulement sont aménagés pour la visite |
| Hauteur des galeries | de 5 à 12 mètres | front de taille pouvant atteindre 20 mètres |
| Température intérieure | 10 à 12 degrés au maximum | constante, même en plein été |
| Production d’ocre | 20 000 tonnes en 1890, le double en 1930 | marchés américain et russe conquis |
| Visiteurs par an | près de 33 000 | le site est ouvert de mars à novembre |
Un village devenu jaune
L’industrie du pigment est née d’un seul homme. Jean-Étienne Astier, de Roussillon, étudia entre 1780 et 1785 les propriétés des sables jaunes et rouges qui dominaient les terres de son village, et comprit comment en extraire la couleur. En 1790, le nouveau conseil municipal lui accorda l’usage du moulin à huile communal, et en 1810 il faisait fonctionner deux usines aux abords du village plus une fabrique dans Roussillon même.
Astier avait pensé à tout sauf au poussier. Les rigoles et les rivières se comblaient des sables de lavage, le concassage et le transport empoussiéraient l’atmosphère, le paysage devenait jaune. Les habitants finirent par pétitionner contre un fabricant qui, écrivaient-ils, encombrait la voie publique, polluait l’atmosphère et provoquait au moindre souffle de vent une poussière envahissant tout le quartier, l’intérieur des maisons et les citernes.
Son exemple fut pourtant suivi. Au cours du XIXe siècle, plus de cent carrières furent ouvertes dans le pays d’Apt, et leur ocre traité dans vingt-cinq usines. Les ouvriers, eux, étaient des mineurs de fond sans aucun moyen moderne d’extraction : effondrements de galeries mal étayées, dynamitages mal contrôlés, air vicié et silicose ont fait de nombreux morts.
Le lavage se faisait à grandes eaux, pompées dans le Calavon et la Dôa. Le sable se déposait par gravitation dans des batardeaux, puis l’ocre mêlé à l’eau partait vers des bassins de décantation de 200 mètres cubes. Il fallait attendre le mois de mai pour que le dépôt ait pris consistance, avant de retirer les mottes et de les entasser pour qu’elles sèchent à l’air libre. Rendement : 200 kilos par mètre cube de minerai. Cette technique a duré jusque dans les années 1960.
Ce que la vue d’ensemble montre
Vu d’en haut, le pays d’Apt porte la trace de son industrie dans la couleur même du sol. Les fronts de taille à ciel ouvert, les anciens bassins de décantation et les remblais de sable dessinent des taches jaunes, orange et rouges au milieu du vert des collines. Ce paysage passe pour naturel ; il est en grande partie façonné.
C’est d’ailleurs ce que relevait l’auteur d’un ouvrage sur les ocres : l’érosion naturelle n’aurait jamais été aussi intense sans l’intervention de l’homme, qui en creusant galeries et carrières a largement contribué à la formation de ces reliefs. Le même mécanisme donne les cheminées de fée des Orgues d’Ille-sur-Têt, à ceci près qu’il n’y a pas d’homme derrière.
La vue aérienne ne montre évidemment pas les quarante kilomètres de galeries, mais elle montre l’essentiel : la superposition de deux usages du même gisement, le fer d’abord, le pigment ensuite, sur un territoire aujourd’hui engagé dans une démarche de label Grand Site de France. L’activité ocrière a presque disparu au milieu du XXe siècle, quand les grands groupes chimiques ont mis sur le marché des colorants artificiels, avant de repartir dans les années 1990 avec une clientèle attachée au produit naturel.
À voir autour
- Les Baux-de-Provence : l’autre minerai provençal, la bauxite, identifiée en 1821
- La cité souterraine de Naours : 28 galeries et 130 pièces creusées dans la craie
- Les catacombes de Paris : ce que deviennent d’anciennes carrières
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Lieux oubliés.
Sources : notices des mines de Bruoux et de l’industrie de l’ocre en pays d’Apt, Wikipédia en français.
