Ouvert aux voitures jusqu’en 2005, le pont Julien a eu un prédécesseur, révélé par des sondages en 1999

Le pont Julien et ses arches en plein cintre, avec une ouverture au-dessus de chaque pile, sur le lit du Calavon
Le pont Julien, pont romain sur le Calavon bâti sur la voie Domitienne, photographié le 19 juillet 2014. Photo : Carole Raddato, CC BY-SA 2.0, via Wikimedia Commons.

Au début de l’année 1999, des archéologues nettoient le rocher au pied des deux piles du pont Julien, sur le Calavon, dans le Vaucluse. Contre la pile sud, ils dégagent de grands blocs de calcaire encastrés dans la roche : la première assise d’une pile plus ancienne, posée en oblique. Le pont qui portait encore la route avait donc eu un prédécesseur, bâti de biais par rapport au lit du Calavon.

Le pont Julien franchit le Calavon, la rivière qui traverse le Luberon, sur le territoire de la commune de Bonnieux. Il se trouvait sur le tracé de la voie Domitienne, la via Domitia des Romains. Le Département de Vaucluse le présente sur sa page consacrée à la véloroute du Calavon comme un ouvrage romain de 80 mètres datant de l’an 3 avant J.-C. L’office de tourisme Luberon Apt, lui, écrit que le pont a été construit dans les premières décennies de notre ère.

Les deux sources s’accordent sur un point : l’ouvrage a servi très longtemps. Selon l’office de tourisme Luberon Apt, le pont Julien a été utilisé pour le trafic routier jusqu’en 2005, et il n’a connu au fil des siècles que des réparations ponctuelles, comme en 1789. Le Département le dit aujourd’hui réservé aux piétons et aux cyclistes. La notice Mérimée PA00081981 du ministère de la Culture indique qu’il est classé monument historique depuis le 18 avril 1914 et que son propriétaire est la commune de Bonnieux.

Trois arches en dos d’âne posées sur le rocher

L’office de tourisme décrit un pont long de plus de 80 mètres, large de 6 mètres et haut de 11,50 mètres. Il compte trois arches en plein cintre. L’arche centrale est plus élevée que les deux autres, ce qui donne au tablier une forme en dos d’âne.

La construction est en grand appareil, c’est-à-dire en gros blocs taillés, d’un calcaire local tiré des carrières du Luberon. Les blocs étaient liés par des crampons de bois ou de métal noyés dans le plomb. Le même texte précise que le pont est solidement ancré sur un affleurement rocheux, le rocher que les archéologues ont nettoyé en 1999 au pied des piles.

Des ouvertures dans les piles pour laisser passer les crues

Au-dessus de chacune des deux piles, entre les arches, le pont est percé d’une ouverture cintrée. L’office de tourisme explique que ces grandes ouvertures cintrées ont été aménagées dans l’élévation pour faciliter l’évacuation des eaux en période de crues.

Jean-Marc Mignon, architecte du patrimoine au Service d’archéologie du Conseil général de Vaucluse, souligne dans son étude publiée par le Parc naturel régional du Luberon un autre aspect du dessin : la grande arche permet d’élever la chaussée très haut au-dessus du niveau de l’eau et laisse les crues s’écouler plus librement. Les piles actuelles sont aussi dotées d’un avant-bec, une pointe maçonnée tournée vers l’amont, ce que la pile plus ancienne découverte en 1999 n’avait pas.

Les crues du Calavon ne relèvent pas seulement de l’Antiquité. Le Département rappelle sur sa page qu’en 1994, une violente crue du Calavon a mis au jour le dolmen de l’Ubac, à Goult, aujourd’hui sur le tracé de la véloroute. Dans le Vaucluse, un autre ouvrage antique a lui aussi traversé une crue : le pont romain de Vaison-la-Romaine, resté debout lors de la crue de 1992.

Ce que les sondages de 1999 ont trouvé autour du pont

Le Courrier scientifique du Parc naturel régional du Luberon (n° 3, 1999) rend compte de ce diagnostic archéologique. Il a été conduit au début de l’année 1999 par le Service d’archéologie du Conseil général de Vaucluse et par le Laboratoire d’archéologie médiévale méditerranéenne (CNRS), sous le contrôle du Service régional de l’archéologie. Il faisait suite à des sondages menés l’année précédente sur la rive gauche, quelques centaines de mètres en aval, et à une fouille de sauvetage urgent conduite en 1989.

Ces recherches s’inscrivaient dans un projet de mise en valeur des abords du pont et de détournement de la route qui empruntait encore le pont antique. Quatre sondages ont été ouverts : contre le parement amont des culées nord et sud, c’est-à-dire les massifs d’appui aux deux extrémités, et au pied de chacune des deux piles. Les résultats tiennent en cinq observations.

  • Contre la culée sud, un canal d’époque médiévale traverse la maçonnerie de part en part ; l’auteur pense qu’il servait à actionner la roue d’un moulin, probablement installé contre le parement aval.
  • Un second canal, plus récent, traverse lui aussi cette culée, dans un but que l’étude laisse non déterminé.
  • Contre la culée nord apparaissent les fondations de quatre puissants contreforts qui renforcent la maçonnerie antique, ainsi que celles d’un mur parapet qui bordait la voie.
  • Au pied de la pile sud, de grands blocs de calcaire encastrés dans le rocher forment la première assise d’une pile plus ancienne, sans avant-bec et orientée en oblique.
  • Au pied de la pile nord, une trace d’encastrement déjà relevée en 1963 par l’Institut de recherche sur l’architecture antique (CNRS) s’aligne exactement avec cette pile sud.

Le pont qui portait encore la route avait donc eu un prédécesseur, bâti de biais par rapport au lit du Calavon.

Pour Jean-Marc Mignon, ces deux derniers sondages ont donné lieu à une découverte de tout premier ordre : le pont Julien actuel est venu remplacer un ouvrage antique plus ancien. De ce premier pont, on sait très peu de choses, sinon qu’il traversait le Calavon en biais. La taille des piles, leur espacement et l’obliquité du tablier conduisent l’auteur à restituer un ouvrage mixte : des piles en pierre et un tablier en bois, fait de grandes poutres assemblées.

Ce premier pont ne devait pas s’élever beaucoup au-dessus de l’eau. L’auteur écrit qu’il est permis d’imaginer que le Calavon en crue a pu l’emporter. Les blocs de cette pile ancienne ont un module comparable à ceux du pont actuel, et les traces de mise en œuvre sont identiques.

Une route en baïonnette, redressée bien plus tard

Les sondages contre les culées ont aussi éclairé le tracé de la voie Domitienne. Au sud, la chaussée antique bifurquait vers l’ouest au sortir du pont ; au nord, le mur parapet montre qu’elle bifurquait nettement vers l’est. Les fouilles ont ainsi vérifié l’hypothèse d’un franchissement du Calavon en baïonnette.

La route qui file aujourd’hui en ligne droite de part et d’autre du pont correspond, selon l’étude, à un aménagement très récent : des maçonneries modernes prolongent la construction antique pour rehausser la chaussée et la rendre rectiligne. Les sondages confirment enfin qu’une activité s’est maintenue aux abords du pont tout au long du Moyen Âge.

Sur la commune de Bonnieux, la base Mérimée recense d’ailleurs un autre monument protégé lié au pont : le site archéologique de la Peyrussière et du Pont-Julien-Sud, inscrit monument historique le 14 avril 1992 et rattaché au Moyen Âge.

De la via Domitia à la véloroute du Calavon

Le nom du pont est lié à une ville voisine. Selon l’office de tourisme, il renvoie à Apta Julia, l’actuelle Apt, fondée entre 45 et 27 avant J.-C. Sur la voie Domitienne, la chaussée atteignait 5 à 6 mètres de largeur et était pavée dans les traversées urbaines ; des bornes de pierre en forme de colonnes jalonnaient la route tous les milles, soit tous les 1 480 mètres.

Depuis que la circulation automobile a quitté le pont, l’ouvrage appartient à la véloroute du Calavon. Le Département l’a aménagée sur l’ancienne voie ferrée Cavaillon-Apt-Volx, et la décrit comme un axe de 52 kilomètres entre Cavaillon et Saint-Martin-de-Castillon, dont le dénivelé n’excède pas 300 mètres.

  • La véloroute passe directement par le pont Julien, que le Département qualifie de spot incontournable de l’itinéraire, entre Bonnieux et Apt.
  • En repartant vers Apt, un belvédère a été aménagé pour inclure le pont dans le panorama sur la vallée, avec au loin les ocres de Roussillon.
  • Roussillon se trouve à 5 kilomètres du pont Julien par la RD 108 et la RD 104 ; on y rejoint le sentier des ocres, tracé dans une ancienne carrière.
  • La partie historique de la voie verte, entre la sortie d’Apt et Saint-Martin-de-Castillon, compte 9 kilomètres aménagés dès 1982.
  • Le Département indique environ 70 000 usagers par an sur les sections déjà en service.
RepèreDonnée
Classement monument historique18 avril 1914
Longueurplus de 80 mètres
Largeur et hauteur6 mètres et 11,50 mètres
Nombre d’arches3, en plein cintre
Fin du trafic routier sur le pont2005
Diagnostic révélant un pont antérieurdébut 1999
Sources : base Mérimée, office de tourisme Luberon Apt, Courrier scientifique du Parc du Luberon.

Ce qui reste incertain

Le pont Julien est bien documenté, mais plusieurs points restent ouverts, et l’étude de 1999 le dit elle-même.

  • La date de construction diffère selon les sources : l’an 3 avant J.-C. pour le Département de Vaucluse, les premières décennies de notre ère pour l’office de tourisme.
  • Le premier pont n’est connu que par l’assise d’une pile et une trace d’encastrement ; le tablier en bois est une restitution proposée par l’auteur de l’étude, pas un vestige retrouvé.
  • La disparition de ce premier ouvrage dans une crue est présentée comme une possibilité ; l’auteur ajoute que le passage à la pierre peut aussi traduire la volonté de fiabiliser la voie et d’affirmer la puissance romaine.
  • Le compte rendu date de 1999 ; les recherches menées depuis sur le site n’ont pas été consultées pour cet article.

Questions fréquentes

Où se trouve le pont Julien ?

Il franchit le Calavon sur le territoire de la commune de Bonnieux, dans le Vaucluse, entre Bonnieux et Apt. La véloroute du Calavon passe directement dessus.

De quand date le pont Julien ?

Le Département de Vaucluse le date de l'an 3 avant J.-C. L'office de tourisme Luberon Apt le situe dans les premières décennies de notre ère. Les sources ne donnent pas de date certaine.

Peut-on encore traverser le pont Julien en voiture ?

Non. Selon l'office de tourisme, le trafic routier s'y est arrêté en 2005. Le Département indique que le pont est désormais réservé aux piétons et aux cyclistes.

À quoi servent les ouvertures au-dessus des piles ?

Ce sont de grandes ouvertures cintrées aménagées pour faciliter l'évacuation des eaux en période de crues, selon l'office de tourisme. On les voit au-dessus des deux piles, entre les arches.

Pourquoi s'appelle-t-il pont Julien ?

Son nom renvoie à Apta Julia, l'ancien nom d'Apt, ville fondée entre 45 et 27 avant J.-C. selon l'office de tourisme.

Le pont Julien est-il protégé ?

Oui. La base Mérimée indique qu'il est classé monument historique depuis le 18 avril 1914 et qu'il appartient à la commune de Bonnieux.
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