On présente souvent le village des Bories de Gordes comme un habitat préhistorique. Sa brochure officielle dit le contraire dans sa section datation : l’édification s’est faite entre le XVIe et le XVIIIe siècle, avec un temps fort entre 1770 et 1780. La dernière page de cette même brochure, elle, fait toujours remonter l’origine des bories à l’âge du bronze.
La notice du ministère de la Culture est du même avis : elle date l’ensemble des XVIIe et XVIIIe siècles. Une étude publiée en 1979, qui reste la référence sur ce site, situe l’origine entre 1500 et 1750, et plus près de 1750 que de 1500. Trois sources, une fourchette cohérente, et aucune préhistoire.
Comment une datation fausse s’installe
L’histoire de cette erreur mérite d’être racontée, parce qu’elle est exemplaire. Un texte de 1964 fait du site un village fortifié mérovingien, des VIe et VIIe siècles, sans fouille ni document à l’appui. Un autre, en 1976, y voit un habitat ligure. Un troisième, en 1985, fait remonter les cabanes en carène du plateau de Gordes à la fin du Moyen Âge au plus tard. Et la fiche en ligne de Destination Luberon décrit aujourd’hui des habitations « qui datent de l’âge du bronze et qui ont été entièrement reconstituées au XVIIème siècle », puis, quelques lignes plus bas, des bories gordoises dont « les plus anciennes datent du XIVe siècle ». La brochure officielle du site n’est pas en reste : sa dernière page annonce « Près de 3000 années de continuité, puisque l’origine des bories remonte à l’âge du bronze », à dix pages de sa propre section datation qui écarte la préhistoire.
L’étude de 1979 a repris une par une les preuves invoquées, toutes tirées des trouvailles que le propriétaire du site avait publiées dans sa plaquette. Les monnaies vont de Louis XIII à Louis XVI, avec des patacs des papes d’Avignon : or ces pièces ont circulé comme billon jusque vers 1850-1870, ce qui interdit d’en tirer une date de construction mais exclut tout ce qui précède le XVe siècle. Les céramiques sont du pays d’Apt, des XVIIIe et XIXe siècles, sans rien de médiéval ni de gallo-romain.
Restaient un fragment de hache et des anneaux de bronze, qui auraient été trouvés sous le dallage d’une habitation, et quelques silex. L’auteur y répond d’une phrase qui résume le problème : des objets en bronze ne sont pas nécessairement de l’Âge du Bronze. Les silex pourraient être des pierres à briquet. Il admet une occupation néolithique sporadique du sol, ce qui est banal en Provence, mais pas des bâtiments.
Des objets anciens trouvés dans une cabane ne datent pas la cabane : ils datent ce qu’on y a apporté.
Trente et un bâtiments, et pas quatre cents
Le décompte est l’autre point que les sources brouillent. L’étude de 1979 recense 31 bâtiments répartis en sept groupes, et y discerne quatorze fonctions différentes : cinq habitations, quatre étables ou bergeries, quatre granges, deux greniers, trois magnaneries, deux fours et fournils, deux cuves et fouloirs, quatre resserres, trois poulaillers, deux soues, une chevrière, plus quatre bâtiments d’usage indéterminé, cinq courettes et deux aires à dépiquer le blé. Le total des fonctions dépasse celui des bâtiments parce qu’un même édifice en cumule parfois deux, comme la grange-magnanerie et la cuve-fouloir du groupe I.
C’est le seul décompte sourcé du site. Ni la notice du ministère, ni la brochure officielle ne publient de total. Et les grands nombres que l’on rencontre ne concernent pas le même objet : les 400 bories renvoient à la commune de Gordes dans son ensemble, les 6 000 à la Provence. Ce n’est pas un désaccord entre sources, c’est une confusion d’échelle.
| Ce que dit la source | Valeur | Périmètre |
|---|---|---|
| Étude de 1979 | 31 bâtiments en 7 groupes | le site lui-même |
| Brochure officielle du site | environ 400 bories | la commune de Gordes |
| Brochure officielle du site | environ 6 000 bories | la Provence |
| Notice du ministère de la Culture | aucun total publié | le site classé |
Un comédien, huit ans de chantier, aucune subvention
Le site tel qu’on le visite aujourd’hui est le produit d’un sauvetage privé. Le comédien Pierre Viala (1922-2013) découvre les cabanes en ruine à Pâques 1956, achète les terres en 1968, et lance le chantier en 1969. Les travaux s’étalent sur huit années selon le site, dix selon l’étude de 1979, conduits avec des maçons de Gordes et sans aide financière. Le lieu ouvre au public en 1976 et la restauration est distinguée par l’Académie d’architecture.
Le classement au titre des monuments historiques arrive l’année suivante, par arrêté du 17 octobre 1977, après deux inscriptions de site en 1967 et 1972. La notice protège le village de bories y compris les murs qui les relient, ce qui est une précision importante : les murets font partie de l’ensemble, ils ne sont pas un décor.
La commune de Gordes est aujourd’hui propriétaire. La date de la cession diffère selon les sources : 1983 pour les archives départementales de Vaucluse et pour la page d’histoire du site officiel, 1984 sur la page de ce même site consacrée à la restauration et dans la brochure. Aucune source consultée ne tranche.
Le vrai nom du lieu : le cadastre de 1809 l’appelle hameau de Savournins, et les habitants disaient Les Cabanes. Village des bories est un nom de la fin des années 1970, donné par celui qui l’a restauré. Le lieu a donc changé de nom en même temps qu’il changeait de fonction.
Pourquoi elles ont été abandonnées
Les sources divergent sur la date, sans se contredire sur le mouvement. La commune parle de la fin du XIXe siècle, l’étude de 1979 d’un abandon amorcé vers 1850. Dans les deux cas, c’est l’époque où l’agriculture de pierre sèche cesse d’être tenable : les terrasses demandent une main-d’oeuvre que les campagnes n’ont plus, et les usages qui justifiaient magnaneries, soues et aires à dépiquer disparaissent.
Deux séismes ont aggravé les dégâts, ceux de 1886 et du 11 juin 1909, ce dernier de magnitude 6 avec un épicentre dans les Bouches-du-Rhône. Pierre Viala leur imputait des linteaux cassés, des lézardes et quelques tassements, pas la ruine entière, qu’il attribuait aussi au temps, à la végétation et à l’absence de fondations. Une voûte en encorbellement sans liant supporte mal les secousses, et c’est à l’état de ruine que les cabanes ont traversé le XXe siècle jusqu’à leur relevage.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, le site apparaît pour ce qu’il est : non pas un village au sens d’un bourg, mais sept grappes de constructions reliées par des murets, sur un terrain pierreux où la pierre extraite pour cultiver a servi à bâtir. C’est la logique de la pierre sèche : on construit avec ce qu’on retire du champ.
Autour, le plateau de Gordes porte plus de quatre cents autres cabanes, isolées pour la plupart, mais groupées aussi en hameaux : Les Savournins Hauts, juste au nord du site, sont une propriété privée. La brochure officielle présente le village des Bories comme le groupement le plus important de cet habitat. C’est ce qui donne au site des Savournins sa valeur : il offre, en un seul point, ce que le paysage disperse sur des kilomètres.
Reste l’essentiel, qui ne perd rien à être exact. Des bâtiments du XVIIIe siècle, montés sans mortier par des paysans qui n’avaient que des pierres, tenus debout par la seule géométrie de leurs assises, abandonnés vers 1850 et relevés un siècle plus tard par un particulier. Cela n’a pas besoin d’être préhistorique pour être remarquable.
Sources : base POP du ministère de la Culture, notice Mérimée du village de bories de Gordes ; brochure officielle du site, éditée par la commune de Gordes ; Christian Lassure, L’Architecture rurale, tome 3, 1979 ; archives départementales de Vaucluse, notice du fonds Pierre Viala, FRAD084 172 J ; UNESCO, décision d’inscription de l’art de la construction en pierre sèche, 2018.

