La chapelle démolie en 1977 retenait son église : l’abbaye de Sénanque a dû bâtir cinq contreforts pour la sauver

L’abbaye Notre-Dame de Sénanque, son clocher et son chevet en pierre, derrière des rangs de lavande en fleur, au pied d’une colline boisée.
L’abbaye Notre-Dame de Sénanque en 2022. Photo : Chris Down, CC BY 4.0, via Wikimedia Commons.

Décembre 2019, dans le vallon de Sénanque, à quelques kilomètres de Gordes. Sous la voûte de l’abbatiale fermée au public, plus de 80 tonnes d’échafaudages sont montées, et un ouvrage en bois de chêne est réalisé pour cintrer la voûte et soutenir sa charge le temps du chantier. L’église de l’abbaye cistercienne fondée en 1148 était alors menacée d’effondrement.

Les moines eux-mêmes parlent d’une image de carte postale pour l’abbaye Notre-Dame de Sénanque et ses champs de lavande. On connaît moins la raison qui l’a mise en péril : la disparition d’une chapelle construite au XIXe siècle, qui contrebutait un mur de l’église. Le chantier ouvert en décembre 2019 a remplacé cet appui perdu par cinq contreforts fondés sur des micropieux, et il a été réceptionné en novembre 2021.

Une chapelle du XIXe siècle qui tenait l’église debout

Le Département de Vaucluse résume le diagnostic dans sa fiche de restauration présentée en commission en mai 2019 : la suppression, dans les années 1970, d’une chapelle latérale construite au XIXe siècle a fragilisé l’équilibre des forces exercées sur la voûte. Cette chapelle, quoique récente, servait de contrebutée au mur de l’église abbatiale. D’importantes fissures sont apparues, et le Département écrit que le risque d’effondrement n’est pas à exclure sans confortement.

L’intendant de l’abbaye, Pierre-Yves Rinquin, a daté et nommé cette démolition dans un entretien publié par Vatican News le 1er mars 2019 : la chapelle des dames a été détruite en 1977, dans une vision qui voulait revenir à une architecture très puriste. Il décrit un édifice qui a basculé, et résume : « Si l’on ne fait rien, on a une seule certitude, c’est que ça va s’écrouler. »

Selon la Fondation du patrimoine, le risque de péril a été constaté en 2018, lors de la préparation de travaux à l’intérieur. L’abbatiale a été fermée au public en urgence. Un échafaudage posé pour contrebuter le mur coûtait, selon l’intendant, 7 000 euros de location par mois, et il ne pouvait pas être retiré avant la construction des contreforts, l’édifice s’étant reposé dessus.

Cinq micropieux, cinq contreforts et des tiges de fibre de verre

Le projet, détaillé par la communauté sur le site de l’abbaye, reposait sur cinq contreforts au pied droit du collatéral. Pour qu’ils jouent pleinement leur rôle, il fallait les ancrer dans le sol grâce à des micropieux, ancrés entre 13 et 18 mètres de profondeur. Les étapes, d’après le récit publié par les moines le 1er juillet 2020 :

  • décembre 2019 : étaiement de la nef et des collatéraux, avec plus de 80 tonnes d’échafaudages et des cintres en bois de chêne sous la voûte ;
  • fin janvier 2020 : test d’arrachement sur un micropieu d’essai, sans rupture malgré un effort critique de 60 tonnes, puis forage des micropieux ;
  • printemps 2020 : construction des contreforts, pendant que les compagnons reprennent un à un les parements extérieurs desquamés ;
  • mai 2020 : carottage de la façade sud et pose de tiges de fibre de verre, qui assurent avec les contreforts une nouvelle stabilité à l’église ;
  • fin juin 2020 : démontage des échafaudages, puis habillage des contreforts d’un parement de pierre au ton, à la disposition et au layage de la pierre d’origine.

Une seconde campagne, consacrée à la nef et au transept, était annoncée pour l’automne 2020. Le 29 novembre 2021, la communauté annonçait que les travaux de sauvegarde avaient été définitivement réceptionnés : « L’église de Sénanque est sauvée. » Pendant toute la durée du chantier, l’abbaye est restée ouverte aux visites.

La Fondation du patrimoine résume l’ensemble : des contreforts à la place d’une chapelle détruite dans le passé, des injections de mortier dans les voûtes et des micropieux, sans transformer l’aspect extérieur du bâtiment. L’église de Sénanque a donc été sauvée en retrouvant, sous une autre forme, l’appui qu’on lui avait retiré.

L’église de Sénanque a donc été sauvée en retrouvant, sous une autre forme, l’appui qu’on lui avait retiré.

Dons, Loto du patrimoine et mécénat : qui a financé le sauvetage

En mars 2019, l’intendant expliquait à Vatican News que l’appel aux dons des particuliers avait permis de réunir 40 % des sommes nécessaires pour commencer les travaux, et que les collectivités n’avaient encore versé ni fonds ni calendrier. L’abbaye a été retenue par la Mission Patrimoine confiée à Stéphane Bern, parmi les projets emblématiques des régions du Loto du patrimoine 2019. La page de la Fondation du patrimoine détaille ce qu’elle a apporté elle-même :

PosteMontantCe que cela représente
Dons collectés par la Fondation291 573 €778 donateurs, 83 % d’un objectif de 350 000 €
Loto du patrimoine300 000 €Aide de la Mission Patrimoine portée par Stéphane Bern
Mécénat150 000 €Mécénat passé par la Fondation
Total apporté par la Fondation741 573 €Une partie du budget, pas son coût total
Micropieux13 à 18 mProfondeur d’ancrage des micropieux
Sources : Fondation du patrimoine ; abbaye Notre-Dame de Sénanque.

Ce total ne couvre pas tout le chantier : le média Marcelle, en août 2020, évaluait le coût total des travaux de confortement à plus de deux millions d’euros.

Un escalier de nuit et un dallage perdus à la Révolution

Une fois la structure stabilisée, la communauté s’est attaquée à deux absences. La première est l’escalier des Matines, dit escalier de nuit, par lequel les moines descendaient du dortoir dans l’église pour l’office célébré vers 2 heures du matin au Moyen Âge. Il a disparu, très probablement vendu pendant la période révolutionnaire. Lors des fouilles du printemps 2021, une dalle correspondant exactement à la largeur de l’escalier d’origine a été retrouvée : l’une de ses marches.

La seconde est le sol. Le dallage de l’église a vraisemblablement été vendu quand l’abbaye a été cédée comme bien national, et la terre battue était recouverte d’un tapis de coco. En avril 2023, les moines annonçaient l’abbatiale à nouveau dallée, en notant qu’il avait fallu près de 230 ans pour que l’église retrouve son aspect d’avant la période révolutionnaire.

Depuis 1148, des moines qui partent et qui reviennent

Selon l’histoire publiée par l’abbaye, Sénanque est fondée le 23 juin 1148 par des moines cisterciens venus de Mazan, en Ardèche, dans un vallon d’un kilomètre de long et de 300 mètres de large, traversé par la Sénancole. La construction s’achève en 1220, après 60 ans de travaux. Avec Silvacane et l’abbaye du Thoronet, dans le Var, elle forme le trio des trois sœurs de Provence.

  • 1439 : la communauté ne compte plus que trois frères ; en 1544, des Vaudois de Cabrières incendient la partie sud du monastère ;
  • 14 septembre 1791 : l’abbaye, sans moine depuis 1781, est vendue pour 28 000 francs ;
  • 1854 à 1857 : retour d’une communauté, qui rachète les bâtiments et compte rapidement 72 moines, avant les expulsions de 1880 et 1903 ;
  • 1921 : une partie de l’abbaye est inscrite aux monuments historiques ; 1926 : retour d’une douzaine de moines ;
  • 1969 : départ des derniers moines pour Lérins ; 1988 : réinstallation d’une communauté cistercienne venue de Lérins.

Aujourd’hui, la communauté suit la règle de saint Benoît et vit de la culture du lavandin, de l’oliveraie, du rucher et de l’hôtellerie, complétés par les visites et la boutique. En 2019, l’intendant soulignait que, parmi les trois sœurs provençales, seule Sénanque a encore une communauté monastique vivante.

La carte postale est plus récente que l’abbaye. Selon les moines, les parcelles autour du monastère ont longtemps été des pâturages et des terres de pommes de terre ou de céréales, et les champs de lavande tels qu’on les connaît ont été plantés dans les années 1970. À l’époque médiévale, l’emplacement devant la façade était occupé par le cimetière des moines. Les frères cultivent surtout du lavandin et situent la plus belle floraison entre le 20 juin et le 10 juillet. La Fondation du patrimoine évoque 200 000 visiteurs venus du monde entier.

Ce que les documents ne disent pas d’une seule voix

Les sources concordent sur l’essentiel, la chapelle disparue, les contreforts et la réception des travaux en 2021, mais divergent sur plusieurs points.

  • La date de la démolition : le Département écrit « dans les années 1970 », seul l’intendant donne l’année 1977.
  • Le côté de l’église : la fiche du Département parle du mur et du bas-côté occidental, la communauté du collatéral Est.
  • La vente révolutionnaire : la version française de l’histoire de l’abbaye donne 1791, sa version anglaise et Vatican News 1792.
  • Le coût : la Fondation détaille 741 573 € apportés par elle, sans budget complet ; le chiffre de plus de deux millions vient de la presse.

Enfin, aucune source lue ne date le retour des offices dans l’abbatiale après le dallage : la Fondation du patrimoine parlait de mai 2024 comme d’une échéance prévue.

Questions fréquentes

Pourquoi l’abbatiale de Sénanque était-elle menacée d’effondrement ?

Une chapelle latérale du XIXe siècle servait de contrebutée à un mur de l’église. Sa suppression dans les années 1970 a déséquilibré les forces sur la voûte et provoqué d’importantes fissures, constatées comme un risque de péril en 2018.

Comment l’église a-t-elle été consolidée ?

Cinq contreforts ont été construits sur des micropieux ancrés entre 13 et 18 mètres de profondeur, et des tiges de fibre de verre ont été posées dans la façade sud. Des injections de mortier ont aussi été faites dans les voûtes.

L’abbaye est-elle restée ouverte pendant les travaux ?

Oui. Selon la communauté, l’abbaye est restée ouverte aux visites pendant toute la durée du chantier, même si l’église abbatiale avait été fermée au public en urgence avant les travaux.

Des moines vivent-ils encore à Sénanque ?

Oui. Une communauté cistercienne venue de l’abbaye de Lérins s’y est réinstallée en 1988. Elle suit la règle de saint Benoît et vit notamment de la culture du lavandin, du miel, de l’oliveraie et de l’accueil.

Quand voir la lavande en fleur devant l’abbaye ?

Les moines situent la plus belle période entre le 20 juin et le 10 juillet. La récolte a lieu en général entre la dernière semaine de juillet et la première semaine d’août.

Les champs de lavande sont-ils aussi anciens que l’abbaye ?

Non. Les parcelles ont longtemps servi de pâturages et de cultures. Les champs actuels ont été plantés dans les années 1970, et l’emplacement devant la façade était au Moyen Âge le cimetière des moines.
PartagerFacebookXWhatsAppLinkedInE-mail
Retour en haut