Douze kilomètres de galeries à 110 mètres sous le plateau : les carrières de Caumont sont dans l’Eure

La Seine à Caumont, dans l'Eure, au pied du plateau percé de douze kilomètres de galeries
La Seine à Caumont, dans l'Eure. Photo : VVVCFFrance, CC0, via Wikimedia Commons.

Douze kilomètres de galeries, jusqu’à cent dix mètres sous le plateau, sur la rive gauche de la Seine. Les carrières de la pierre de Caumont ne sont pas dans le Calvados, comme on le lit souvent, mais dans l’Eure, à une vingtaine de kilomètres de Rouen.

Le chiffre vient d’un relevé topographique publié en 2022 dans une revue scientifique, appuyé sur 1 629 stations de mesure. Il donne douze kilomètres de galeries, 212 648 mètres carrés au sol et plus de 1,6 million de mètres cubes excavés, pour environ 273 000 mètres cubes de pierre effectivement vendable. Le reste, les cinq sixièmes, était du déchet, et l’étude estime que 59 à 67 % de ce déchet est ressorti des galeries pour être réemployé.

Une homonymie, et une rivière de trop

La confusion géographique est double, et elle s’explique. Le Calvados a compté deux communes de Caumont : Caumont-sur-Orne, supprimée au 1er janvier 2016 en entrant dans la commune nouvelle du Hom, et Caumont-l’Éventé, devenue Caumont-sur-Aure au 1er janvier 2017. Ni l’un ni l’autre n’est relié par la littérature scientifique à la pierre dite de Caumont. Et le transport de cette pierre se faisait par la Seine, sur des gribanes, non par l’Orne.

La seconde confusion est plus intéressante, parce qu’elle concerne un fait que tout le monde répète : l’exportation vers l’Angleterre. On lit régulièrement que la pierre de Caumont a servi à Cantorbéry ou à la Tour de Londres. Aucune analyse publiée ne l’établit. L’université de Rouen Normandie, qui a piloté le programme d’analyses, s’en tient au conditionnel : on y lit qu’on soupçonne l’usage de la pierre de Caumont sur la Tour de Londres. Le reste est une phrase sans référence sur un site documentaire d’amateur.

Ce qui est documenté, en revanche, c’est l’exportation de la pierre de Caen, du Calvados, transportée par l’Orne, et attestée à Cantorbéry, à Westminster et à la Tour de Londres. Deux noms voisins, deux rivières, deux carrières : il a suffi d’un glissement pour transférer à l’une le palmarès de l’autre.

Deux homonymies, de commune et de rivière, ont suffi pour transformer un soupçon de chercheur en palmarès de carrière.

Ce que la géochimie a réellement établi

Il existe pourtant une façon rigoureuse de savoir d’où vient la pierre d’un monument : l’analyse géochimique, qui compare la signature d’un échantillon à celle des carrières connues. Un programme universitaire a appliqué cette méthode à 22 monuments normands, avec 65 échantillons prélevés sur les bâtiments, et publié ses résultats en 2022.

Trois emplois de la pierre de Caumont en sortent établis : la cathédrale de Rouen, un édifice de Saint-Ouen-de-Thouberville, et le château dit de la Butte au Diable, à Maulévrier-Sainte-Gertrude. D’autres monuments sont probables mais n’ont pas été échantillonnés, comme l’abbaye de Jumièges ou Saint-Georges de Boscherville. Et plusieurs attributions courantes, dont Chartres et les églises gothiques parisiennes, doivent être écartées faute de preuve.

AffirmationStatutFondement
12 kilomètres de galeriesétablirelevé topographique publié en 2022
110 mètres sous le plateauétablimême relevé
Cathédrale de Rouenétablianalyse géochimique, 2022
Abbaye de Jumiègesprobable, non analyséaucun échantillon publié
Cantorbéry, Tour de Londresnon établiaucune analyse publiée, soupçon non testé pour la Tour de Londres, pierre de Caen documentée aux deux
Les 14, 15 ou 16,5 kilomètres que l’on rencontre viennent de comptes spéléologiques qui additionnent les carrières et les conduits karstiques naturels recoupés.

Quatorze carrières et six cents ouvriers

L’exploitation a été industrielle avant de disparaître. La commune donne quatorze carrières en activité et cinq à six cents ouvriers en 1808. En 1861, il en reste huit. En 1905, une seule. La commune situe l’arrêt en 1910, l’étude de 2022 en 1906, et ce 1906 vient des travaux historiques qu’elle cite, non de ses datations.

Ces datations portent sur des stalagmites formées dans des galeries déjà creusées : la plus ancienne démarre vers 1219, à plus de quatre siècles près, et les auteurs en concluent que l’extraction avait commencé au plus tard au haut Moyen Âge. La roche est une craie du Coniacien inférieur, tendre, facile à scier sur place et à charger directement sur le fleuve, et c’est la combinaison de ces trois conditions qui a fixé là une industrie de longue durée.

La pierre partait par bateau. Les gribanes, chalands à fond plat de la basse Seine, chargeaient au pied du coteau et remontaient ou descendaient le fleuve selon la marée. Une carrière à flanc de vallée avec un quai sous elle n’a pas besoin de route, et c’est ce qui a permis d’alimenter Rouen et ses grands chantiers pendant des siècles.

Ce que les sources ne tranchent pas : l’étage géologique, donné comme Coniacien par l’étude de 2022 et comme Cénomanien par d’autres documents ; la gélivité de la pierre, non gélive selon la commune et gélive selon un tailleur de pierre ; et les dimensions de l’installation allemande établie dans les galeries pendant la Seconde Guerre mondiale, décrite à 211 mètres par la commune et à 300 mètres ailleurs.

Le rapport entre ce qui sort et ce qui reste mérite un instant d’attention. Sur plus de 1,6 million de mètres cubes excavés, environ 273 000 étaient vendables, soit un sixième. Le reste, la craie trop tendre, trop fissurée ou mal orientée, est devenu du remblai, dont l’étude estime que 59 à 67 % est ressorti et a été réemployé, en moellons, en chaux ou en lest de bateaux. C’est la règle de ce genre d’exploitation : on ne vend pas une carrière, on vend les blocs qu’elle accepte de donner, et le volume creusé mesure l’effort, pas la production.

Les galeries ont connu un usage militaire pendant la Seconde Guerre mondiale. L’organisation Todt arrive en septembre 1943 pour bâtir dans les Grandes Carrières une usine d’oxygène liquide, comburant des fusées V2, sous le nom de code Steinkohle ; elle n’a jamais été achevée et n’a jamais produit. Le Bas-Caumont devient zone interdite le 23 décembre 1943 et ses habitants sont évacués en vingt-quatre heures. La date de janvier 1943 que l’on rencontre ailleurs est incompatible avec l’arrivée des Allemands sur le chantier en septembre. Une champignonnière a ensuite occupé les mêmes carrières de 1963 à 1966.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, on ne voit qu’un coteau boisé au bord d’un méandre de la Seine, avec un village au pied et un plateau agricole au-dessus. Les douze kilomètres de galeries courent sous ce plateau, et peu de choses les signalent en surface : les entrées en pied de falaise, dont quatre sont obstruées par des éboulis, et trois anciennes exploitations à ciel ouvert relevées par l’étude.

C’est la signature des carrières de craie de la basse Seine : on a attaqué le banc par le flanc de la vallée, à hauteur du fleuve, puis on a progressé horizontalement sous le plateau en laissant des piliers pour tenir le ciel. Le volume extrait dépasse un million et demi de mètres cubes. Une partie du déchet est restée dans les galeries, où il couvre le sol sur jusqu’à sept mètres d’épaisseur, mais l’étude décrit aussi de gros dépôts ressortis au dehors.

Les galeries ne sont pas protégées au titre des monuments historiques : les deux protections de la commune concernent une croix et une auberge. Elles figurent en revanche à l’inventaire national du patrimoine naturel, comme zone naturelle d’intérêt écologique, faunistique et floristique de type 1, sous l’intitulé des carrières souterraines de Caumont, sur 46,5 hectares, à l’initiative de la DREAL Normandie. Une partie du réseau sert aujourd’hui à l’initiation à la spéléologie, les plus grandes carrières étant fermées pour raisons de sécurité.

Sources : revue Archaeometry, relevé topographique et datations publiés en 2022 ; revue Geoarchaeology, programme d’analyse géochimique de la provenance des pierres de 22 monuments normands, 2022 ; commune de Caumont, dans l’Eure ; base POP du ministère de la Culture pour les protections de la commune ; office de tourisme pour les conditions d’accès actuelles.

Questions fréquentes

Où se trouvent exactement ces carrières ?

Dans l'Eure, sur la commune de Caumont, rive gauche de la Seine entre La Bouille et Mauny, à 25 kilomètres au sud-ouest de Rouen selon l'étude de 2022, une quinzaine en ligne droite. C'est une confusion fréquente : le Calvados a compté deux communes de Caumont, qui ne portent plus ce nom seul, mais aucune littérature scientifique ne les relie à la pierre dite de Caumont, et le transport de cette pierre se faisait par la Seine, non par l'Orne.

Quelle est l'étendue du réseau ?

Douze kilomètres de galeries, jusqu'à 110 mètres sous le plateau, selon un relevé topographique publié en 2022 dans la revue Archaeometry et appuyé sur 1 629 stations de mesure. Le même travail donne 212 648 mètres carrés au sol et plus de 1,6 million de mètres cubes excavés, pour environ 273 000 mètres cubes de pierre vendable. Des spéléologues avancent 14, 15 ou 16,5 kilomètres, mais ils additionnent les carrières et les conduits karstiques naturels qu'elles recoupent : les 12 kilomètres sont la longueur des galeries creusées de main d'homme, mesurée au topomètre laser.

La pierre de Caumont a-t-elle servi en Angleterre ?

Aucune analyse publiée ne l'établit, et les seuls emplois identifiés par géochimie sont normands. L'université de Rouen Normandie mentionne bien la Tour de Londres, mais au conditionnel : son chercheur y dit qu'on soupçonne l'usage de la pierre de Caumont sur la Tour de Londres. C'est une hypothèse non testée, et l'autre trace est une phrase sans référence sur un site documentaire d'amateur. L'étude scientifique de 2022 ne dit pas que Caumont a fourni l'Angleterre : elle dit que les chantiers normands et anglais avaient besoin de pierre fournie par des carrières comme celle-là. La confusion vient de la pierre de Caen, du Calvados, transportée par l'Orne, qui est elle bien documentée à Cantorbéry, à Westminster et à la Tour de Londres. Même type de nom, autre rivière, autre carrière.

Pour quels monuments a-t-elle été employée ?

Trois emplois sont établis par analyse géochimique, dans le cadre d'un programme universitaire portant sur 22 monuments et 65 échantillons, publié en 2022 : la cathédrale de Rouen, un édifice de Saint-Ouen-de-Thouberville et le château dit de la Butte au Diable, à Maulévrier-Sainte-Gertrude. D'autres sont probables mais n'ont pas été analysés, dont Jumièges et Saint-Georges de Boscherville. En revanche, Chartres et les églises gothiques parisiennes doivent être écartées faute de preuve.

Quand l'exploitation s'est-elle arrêtée ?

Au début du XXe siècle. La commune donne quatorze carrières et cinq à six cents ouvriers en 1808, huit carrières en 1861, une seule en 1905, et un arrêt en 1910. L'étude de 2022 retient une activité du Moyen Âge à 1906, d'après les travaux historiques qu'elle cite. Ses datations par uranium-thorium portent sur des stalagmites formées dans des galeries déjà ouvertes : la plus ancienne démarre vers 1219, à plus de quatre siècles près, ce qui conduit les auteurs à placer le début de l'extraction au plus tard au haut Moyen Âge.
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