Deux mille personnes cachées à 33 mètres sous la colline : la cité souterraine de Naours

Une galerie de la cité souterraine de Naours, dans la Somme
Une galerie de la cité souterraine de Naours, dans la Somme. Photo : Zairon, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

À quatorze kilomètres au nord d’Amiens, sous une colline de craie, un village entier pouvait disparaître. Vingt-huit galeries, environ 130 pièces, des chambres de famille, des étables avec leurs auges, et des cheminées dont la fumée ressortait dans celles des maisons d’en haut : la cité souterraine de Naours pouvait abriter près de 2 000 personnes.

Le site, dans la Somme, n’a rien d’un caprice. La Picardie a connu les guerres et les invasions de l’Antiquité romaine au XXe siècle, et sa population a pris l’habitude de se réfugier sous terre. Ces refuges portent un nom en picard : les muches, c’est-à-dire les cachettes.

Une carrière devenue abri

La partie carrière a probablement commencé à être creusée vers le XIIe siècle, pour la craie. Ce n’est qu’au XVIe siècle qu’elle est agrandie sous la forme d’un refuge, au moment des invasions, pour les villageois et leur cheptel. La transformation dit tout : on ne creuse plus pour extraire, on creuse pour se cacher.

L’archéologie a permis de préciser l’usage le plus intense. Les recherches de l’INRAP confortent la thèse d’une importante occupation au début du XVIIe siècle, pendant la guerre de Trente Ans, attestée par des inscriptions, des pièces de monnaie, des poteries et des balles de mousquets. Un peu partout sur les parois se lisent des inscriptions et des signes religieux dont les dates s’échelonnent de 1340 à 1792.

Le dernier usage clandestin est plus inattendu. Sous le règne de Louis XVI, les muches servirent aux contrebandiers du sel, les faux-saulniers, pour échapper à la gabelle. Ils y établirent un dépôt de sel. Puis les refuges furent de moins en moins occupés, et tombèrent dans l’oubli, les entrées se rebouchant dès le début du XIXe siècle.

Les cheminées à fumée du souterrain ressortaient dans celles des maisons du village.

Le curé qui a passé vingt-cinq ans sous terre

C’est le 15 décembre 1887 que le curé de Naours, Ernest Danicourt, retrouve l’entrée de la ville souterraine, aidé de ses paroissiens. Il avait entrepris de localiser un site dont plus personne ne connaissait l’accès.

Il s’y consacre ensuite jusqu’en 1912, explorant le réseau de galeries et le remettant en état. Il y découvre une grande quantité d’objets usuels qui lui permettent de dater l’occupation, ainsi que des ossements d’animaux et des fossiles. Le 3 juillet 1893, la Société française d’archéologie, à laquelle appartenait l’érudit abbé, tient séance dans les grottes, en présence de la Société d’émulation d’Abbeville et des membres de la Société des antiquaires de Picardie.

Danicourt est aussi le premier à ouvrir le souterrain au public, qui n’a plus cessé d’y venir depuis, à l’exception de la Seconde Guerre mondiale. Depuis 2014, la communauté de communes du Territoire Nord Picardie gère le domaine.

RepèreDonnéeCe que cela implique sur place
Galeries28environ 130 pièces réparties le long du réseau
Profondeur moyenne33 m sous la collineaucune trace visible en surface
Hauteur des galeriesde 1,60 m à 2 mon circule courbé dans une partie du parcours
Température9,5 °C toute l’annéedes conditions stables, exploitées pour le stockage
Capacitéprès de 2 000 personneschambres de famille, étables et auges
Inscriptions relevéesde 1340 à 1792quatre siècles et demi d’occupations successives
Un village de substitution creusé dans la craie, sous le village réel.

Les graffitis des soldats de 1916

La Première Guerre mondiale ajoute une couche inattendue à ce palimpseste. Entre 1915 et 1918, le souterrain est visité par des troupes alliées, et de nombreux soldats laissent leur nom sur les parois, en simples touristes, à quelques kilomètres du front de la Somme. Ce ne sont pas des inscriptions de combattants terrés, mais de permissionnaires en visite.

Ces noms sont devenus un objet de recherche. Les fouilles menées par l’INRAP de 2014 à 2016 tentent d’identifier ces soldats, et un centre d’interprétation sur les graffitis de la Grande Guerre a été mis en place sur le site. Chaque signature est une archive : un nom, une unité, parfois une date et une provenance.

La Seconde Guerre mondiale, elle, militarise le lieu pour de bon. Les grottes sont d’abord occupées par les troupes britanniques comme réserve à matériel et à carburant. Puis, en 1941, l’armée allemande les utilise comme entrepôt à munitions, et en 1943 comme base défensive en liaison avec le mur de l’Atlantique. De gros travaux de maçonnerie y sont alors réalisés.

Ce que la craie a conservé

Le sous-sol lui-même raconte une histoire beaucoup plus ancienne. Des fossiles d’inocérames et d’ammonites, ces grosses huîtres du Crétacé, sont incrustés dans la craie des parois. Les bâtisseurs de la carrière médiévale ont creusé dans un fond marin vieux de dizaines de millions d’années.

La visite se termine aujourd’hui par un petit musée présentant les métiers d’autrefois autour de quatorze personnages de cire dans leurs environnements typiques. Le parc en contrebas, douze hectares boisés, accueille une plaine de jeux, un parcours accrobranche de 55 ateliers, un petit parc animalier et un restaurant.

Au-dessus des grottes, sur la colline du Guet, deux moulins à vent à pivot complètent le site. Le moulin du Belcan, ancien moulin à huile venu de Linselles dans le Nord, est inscrit monument historique depuis 1961. Le Westmolen, moulin à grain du XVIe siècle venu de Stavele en Belgique, l’est depuis 1976.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, il n’y a rien à voir, et c’est exactement le sujet. Une colline boisée, deux moulins, un village de Picardie : la surface ne trahit pas les 130 pièces creusées dessous. C’est la condition même d’un refuge, et la raison pour laquelle le site a pu être oublié pendant presque un siècle.

Ce que la vue aérienne aide à comprendre, en revanche, c’est la géographie du danger. Naours se trouve sur un plateau de craie, en Picardie, sur les routes d’invasion du nord de la France, à quatorze kilomètres d’Amiens. Se cacher n’était pas une précaution exceptionnelle, c’était une pratique régulière, et les muches se comptent par dizaines dans la région.

Le principe est le même que sous Paris, où les anciennes carrières ont servi à tout autre chose : les catacombes montrent comment un vide d’extraction se recycle selon les besoins d’une époque. À Naours, l’usage est resté le même pendant quatre siècles : disparaître.

À voir autour

Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Lieux oubliés.

Sources : notice de la cité souterraine de Naours, Wikipédia en français ; travaux de l’INRAP, 2014 à 2016.

Questions fréquentes

Qu'est-ce qu'une muche ?

Le mot picard signifie cachette. À partir du XVe siècle, la population de Picardie utilisa régulièrement ces souterrains comme refuges lors des guerres et des invasions, avec de nombreux stratagèmes pour éviter d'être repérée.

Combien de personnes pouvait abriter le site ?

Près de 2 000, avec leur bétail. Les galeries desservent les chambres des différentes familles, mais aussi des étables équipées d'auges, des cheminées d'aération et des cheminées à fumée.

Comment la fumée pouvait-elle passer inaperçue ?

Les cheminées à fumée du souterrain ressortaient dans celles des maisons du village. Vue de l'extérieur, la fumée semblait donc sortir d'un foyer ordinaire.

Qui a redécouvert les grottes ?

Le curé de Naours, Ernest Danicourt, le 15 décembre 1887, avec l'aide de ses paroissiens. Les entrées avaient été rebouchées dès le début du siècle. Il consacra ensuite vingt-cinq ans à l'exploration du réseau.

Que cherchent les archéologues aujourd'hui ?

À identifier les soldats de la Première Guerre mondiale qui ont laissé leur nom sur les parois entre 1915 et 1918, lors de visites en simples touristes. L'INRAP a mené des fouilles de 2014 à 2016 et un centre d'interprétation est consacré à ces graffitis.
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