En 1066, une flotte mouille dans un estuaire picard avant de mettre le cap sur l’Angleterre. Guillaume le Conquérant part du port de Saint-Valery, au fond de ce que l’on appelle aujourd’hui la baie de Somme. Le mot est d’ailleurs abusif : il s’agit d’un estuaire, et même de deux estuaires emboîtés, qui se comblent lentement.
L’espace naturel protégé s’étend sur 70 km2 sur le littoral de la Picardie, entre la pointe du Hourdel au sud et la pointe de Saint-Quentin-en-Tourmont au nord. La Somme, fleuve qui a donné son nom au département, s’y jette dans la Manche. Le site est réputé pour sa richesse écologique, notamment comme haut lieu ornithologique.
Trois paysages révélés par la marée
La baie est constituée de deux estuaires emboîtés : celui de la Somme au sud, et celui de la Maye, petit fleuve côtier, au nord. Le rythme des marées y crée un contraste entre trois types de paysages découverts.
- La partie basse de l’estuaire, qui ne se découvre qu’avec les marées de vives-eaux.
- La slikke, zone de vasières recouverte par la mer deux fois par jour.
- Le schorre, appelé localement mollières, que la mer ne couvre que lors des grandes marées.
La baie encadre par ailleurs trois entités paysagères distinctes. Au nord, la plaine littorale du Marquenterre, paysage de bas-champs, ce nom picard désignant les basses terres anciennement submergées par la mer et poldérisées dès le XIIe siècle, avec ses dunes et ses marais arrière-littoraux. Au nord-ouest, le plateau de Ponthieu, prolongement des collines de l’Artois. Au sud, les Bas-Champs de Cayeux, vaste remblaiement du Quaternaire délimité à l’ouest par un cordon littoral de galets de silex.
Dénommée abusivement baie alors qu’il s’agit d’un estuaire, elle s’étend sur 70 km2.
Un estuaire qui se referme sur lui-même
La baie de Somme est le plus grand des trois grands estuaires picards, et elle obéit à une mécanique littorale précise. La dérive du sud vers le nord entraîne une opposition entre les pouliers, zones d’accumulation en rive sud, et les musoirs, zones d’érosion en rive nord.
Ce mouvement produit un comblement naturel, lié à l’asymétrie des marées, que les activités humaines ont accentué depuis des siècles : la périphérie de la baie et de son estuaire a fait l’objet de drainages et d’aménagements successifs. C’est ce processus que l’on nomme ensablement, et il modifie le paysage à l’échelle d’une vie humaine.
L’eau, elle, joue un rôle biologique majeur. L’eau douce du fleuve devient saumâtre et forme un fleuve côtier qui remonte vers le nord le long du littoral, entretenu par les apports de l’Authie puis de la Canche. Ces eaux moins salées sont appréciées des alevins et des adultes de nombreuses espèces de poissons, et constituent une sorte de sous-corridor biologique.
| Repère | Donnée | Ce que cela implique |
|---|---|---|
| Superficie | 70 km2 | le plus grand des trois estuaires picards |
| Nature du site | deux estuaires emboîtés | celui de la Somme au sud, celui de la Maye au nord |
| Paysages découverts | trois, selon la marée | estuaire bas, slikke et schorre |
| Récolte de salicorne | 400 à 600 tonnes par an | sur près de 300 hectares, 90 % de la production française |
| Protection des phoques | annexe III de la convention de Berne, 1979 | distance recommandée de 300 mètres |
| Réserve naturelle nationale | 1968 puis 1994 | le parc du Marquenterre en fait partie |
Neuf cents ans d’histoire sur une même rive
Le site est habité et utilisé depuis très longtemps. Vers 615, Valery de Leuconay fonde l’abbaye de Saint-Valery-sur-Somme, qui donnera son nom au port.
En 1066, Guillaume le Conquérant fait mouiller sa flotte dans la baie et part de ce port pour conquérir l’Angleterre. Trois siècles et demi plus tard, en décembre 1430, Jeanne d’Arc, prisonnière des Anglais, est détenue au Crotoy, traverse la baie jusqu’à Saint-Valery, puis est conduite à Rouen pour son procès.
Aujourd’hui, la baie se parcourt autrement. Une piste cyclable permet d’en faire le tour, du Crotoy à Saint-Valery, et le chemin de fer de la baie de Somme assure la liaison entre Le Crotoy, Noyelles, Saint-Valery et Cayeux. Les traversées à pied se font avec des guides, en raison des courants et des sables mouvants.
Salicorne, phoques et oiseaux
L’économie du lieu tient en partie à une plante. Au début du XXIe siècle, 400 à 600 tonnes de salicorne sont récoltées chaque année sur près de 300 hectares en baie de Somme, qui concentre près de 90 % de la production nationale française.
Ce tonnage diminue pourtant, sous l’effet de trois facteurs : l’ensablement de la baie, le développement d’hybrides de spartine qui étouffent la plante, et une concurrence jugée déloyale, avec de la salicorne de culture hors-sol produite en Hollande, en Israël, au Portugal ou dans d’autres exploitations françaises, vendue sans indication d’origine.
La faune, elle, a bénéficié d’une protection ancienne. Une réserve nationale de chasse a été créée en 1968 dans la partie nord, à l’embouchure de la Maye, transformée en réserve naturelle nationale en 1994, et le parc du Marquenterre en fait partie. Les phoques sont protégés depuis 1979 par l’annexe III de la convention de Berne, et il est recommandé de ne pas les approcher à moins de 300 mètres, les femelles effrayées abandonnant leur petit, qui se laisse dériver et s’échoue.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, la baie change deux fois par jour. À marée haute, c’est une nappe d’eau de 70 km2 ouverte sur la Manche ; à marée basse, un labyrinthe de chenaux serpentant entre les bancs de sable, avec la slikke luisante au centre et les mollières vert sombre sur les bords.
La vue aérienne rend surtout visible le comblement, qui est l’enjeu du siècle à venir pour ce paysage. On voit les pouliers s’étendre en rive sud, du côté du Hourdel, et l’érosion travailler la rive nord : la baie ne se remplit pas uniformément, elle bascule.
On comprend enfin pourquoi le lieu est surnommé la Camargue du Nord, et pourquoi il porte un périmètre ZNIEFF : entre les vasières, les mollières, les dunes du Marquenterre et les marais arrière-littoraux, quatre milieux se succèdent sur quelques kilomètres. À une heure de là, la cité souterraine de Naours raconte un tout autre usage du sous-sol picard.
À voir autour
- La cité souterraine de Naours : la craie picarde creusée en refuge, à 14 km d’Amiens
- La baie du Mont-Saint-Michel : l’autre grande baie française et ses marées
- Les marais salants de Guérande : exploiter un estran, version atlantique
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Vu du ciel.
Sources : notice de la baie de Somme, Wikipédia en français ; Réserve naturelle nationale de la baie de Somme.
