Le 15 août 1945, au lendemain de son procès, le maréchal Pétain est conduit dans un fort de montagne accroché à une falaise des Pyrénées. On l’installe dans la cellule qu’avait occupée Georges Mandel, l’un des hommes que son régime y avait fait enfermer et qui venait d’être assassiné. Il y restera trois mois.
Le fort du Portalet se trouve dans les Pyrénées-Atlantiques, sur la commune d’Etsaut, à la limite administrative d’Urdos. Bâti sur une falaise dominant le gave d’Aspe, face au chemin de la Mâture, il était chargé de protéger la route du col du Somport.
Un verrou dans une vallée étroite
La position est spectaculaire et parfaitement fonctionnelle. Le fort s’étage à une altitude comprise entre 700 et 800 mètres, en rive droite du gave, à la confluence avec le torrent du Sescoué, sur un versant raide exposé à l’ouest-nord-ouest. On y accède par un pont enjambant la rivière et par le chemin de la Mâture.
Les distances disent sa fonction : le pont se situe à environ trois kilomètres en amont du centre d’Etsaut, deux kilomètres en aval d’Urdos, et à seize kilomètres du col du Somport, c’est-à-dire de la frontière espagnole. La route d’accès part du sixième lacet du chemin de la Mâture.
L’organisation intérieure suit la pente. Dans la partie basse se trouvent une caserne sur trois niveaux, dont le plus bas est le pavillon des officiers. Au-dessus est construit un fortin composé de trois bastions armés de batteries pour canons, le fort en ayant compté une dizaine. Ces bastions protègent le chemin du plateau du Rouglan et celui de la Mâture, tandis que des galeries creusées dans la roche, crénelées ou à meurtrières, couvrent la route descendant d’Urdos et du Somport.
Une des défenses les plus abouties de toutes les fortifications des Pyrénées.
Arrêté de classement du 30 novembre 2005
Vingt-huit ans de chantier
La construction commence le 22 juillet 1842, sur instruction du roi Louis-Philippe. Il s’agit de remplacer le fortin du Poutou, un ancien poste de péage médiéval situé au bord de la route impériale, cent mètres au nord, et que la dénomination d’ensemble fortifié du Portalet englobe toujours.
À cette époque, il est jugé impératif de tenir la route du Somport en cas de guerre avec l’Espagne. Les travaux se déroulent dans un environnement pénible, entre les rochers, le climat et les abords du gave, et ils durent jusqu’en 1870. Le fort prend le nom de l’ancien péage de la vallée d’Aspe, le Portalet.
Il est conçu pour abriter quatre cents hommes, capables de résister à un siège d’au moins une semaine. Le 18e régiment d’infanterie de Pau l’occupe de 1871 à 1925. À cette date, l’armée l’abandonne et le loue à une colonie de vacances, qui l’utilise jusqu’en 1939.
| Date | Usage du fort | Ce que cela révèle |
|---|---|---|
| 22 juillet 1842 | début de la construction | verrouiller la route du Somport face à l’Espagne |
| 1871 à 1925 | garnison du 18e régiment d’infanterie | un fort conçu pour 400 hommes |
| 1925 à 1939 | colonie de vacances | l’armée s’en désintéresse |
| 1941 à 1943 | prison politique de Vichy | Daladier, Reynaud, Blum, Mandel, Gamelin |
| 15 août au 16 novembre 1945 | détention du maréchal Pétain | avant son transfert à l’île d’Yeu |
| 30 novembre 2005 | classement monument historique | ouverture à la visite après restauration |
La prison de la République, puis celle de Vichy
C’est sous le régime de Vichy que le fort change de nature. De 1941 à 1943, il sert de prison politique à des personnalités de la IIIe République : Édouard Daladier, Paul Reynaud, Léon Blum, Georges Mandel, le général Gamelin. Après l’occupation allemande de la zone libre, ces détenus sont envoyés en Allemagne, et le fort abrite alors une garnison allemande.
Il est repris par les maquisards en 1944. L’année suivante, l’histoire se retourne : gardé par un peloton de gardes mobiles, le maréchal Pétain y est détenu trois mois, du lendemain de son procès, le 15 août 1945, jusqu’à son transfèrement à la forteresse de l’île d’Yeu, le 16 novembre 1945.
Le détail qui frappe les visiteurs est celui de la cellule. Pétain occupe celle de Georges Mandel, ministre juif de la IIIe République qu’il avait fait interner là et qui avait été assassiné en juillet 1944. Peu avant son transfert à l’île d’Yeu, le maréchal aurait confié à ses avocats que sans les barreaux à la fenêtre, il se serait jeté dans le gave.
Vendu aux enchères, puis racheté
Après la guerre, le 18e régiment d’infanterie réoccupe les lieux jusqu’en 1952. Le fort est officiellement démilitarisé par le ministère de la Défense en 1962, puis racheté lors d’une vente aux enchères par un particulier, en 1966, pour 171 000 francs.
Les projets immobiliers de cet acquéreur ne voient jamais le jour, et rien n’est entrepris pour l’entretien du site. C’est dans un certain état d’abandon qu’il est racheté par la communauté de communes de la Vallée d’Aspe en 1999.
La remise en état se fait par étapes, au rythme des financements. Le chemin d’accès est d’abord restauré pour en sécuriser l’usage, puis des travaux sur les toitures et les terrasses ont préservé le site des infiltrations d’eau, avant d’autres chantiers de mise en sécurité destinés à permettre la visite. Le classement du 30 novembre 2005 est motivé par un constat : il s’agit d’une des défenses les plus abouties de toutes les fortifications des Pyrénées, un jalon important dans l’histoire des fortifications du XIXe siècle, qui s’insère de façon exceptionnelle dans son environnement paysager.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, ou depuis le chemin de la Mâture en face, la logique du lieu est immédiate : le fort n’est pas sur une hauteur mais collé à une paroi, à mi-pente, au-dessus d’une gorge. Il ne domine pas un panorama, il surveille un passage de quelques dizaines de mètres de large.
La vue d’ensemble montre aussi l’étagement, qui est la vraie originalité de l’ouvrage. Caserne en bas, fortin à trois bastions au-dessus, galeries de tir creusées dans le rocher encore plus haut : les niveaux se superposent au lieu de s’étaler, faute de place.
Enfin, elle explique le choix de Vichy. Pour enfermer des personnalités encombrantes sans les exposer, il fallait un lieu difficile d’accès, à l’écart de tout, mais relié par une route. Ce fort des Pyrénées remplissait exactement ce cahier des charges, comme la forteresse de Salses l’avait fait trois siècles plus tôt, à l’autre extrémité de la chaîne.
À voir autour
- La forteresse de Salses : l’autre verrou pyrénéen, côté Méditerranée
- Le château fort de Lourdes : contrôler l’entrée des vallées, mille ans plus tôt
- Le Hackenberg : la fortification du XXe siècle et ses kilomètres de galeries
Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Lieux oubliés.
Sources : notice du fort du Portalet, Wikipédia en français ; arrêté de classement du 30 novembre 2005.
