Au début des années 1980, sur une île du golfe du Morbihan, les archéologues du ministère de la Culture dégagent le dessus de la dalle qui couvre la chambre du cairn de Gavrinis, une face restée enfouie sous les pierres depuis le Néolithique. Au bord d’une cassure apparaissent une grande hache gravée et les longues cornes arquées d’un animal. En 1983, ces tracés sont raccordés à ceux du plafond de la Table des Marchands, un dolmen de Locmariaquer situé à 5 km de là, de l’autre côté de la rivière d’Auray.
Les deux dalles n’en formaient qu’une. Selon le site du ministère de la Culture consacré aux mégalithes du Morbihan, elles proviennent d’un même monolithe gravé qui pouvait mesurer près de 14 mètres de long et peser environ 65 tonnes avant d’être abattu, découpé et réparti entre plusieurs tombes. La pierre qui ferme la chambre de Gavrinis n’a pas été choisie dans une carrière : elle a été prélevée sur un monument plus ancien.
Un cairn de 5 000 m3 autour d’une chambre de moins de 10 m3
Gavrinis est une petite île de la commune de Larmor-Baden. Son cairn, un amas de pierres sèches structuré par des parements maçonnés, renferme un dolmen à long couloir. D’après la page du ministère sur son architecture extérieure, des éclats d’une dolérite exploitée à partir de 4200 av. J.-C. à Plussulien, dans les Côtes-d’Armor, ont été retrouvés à la base de la façade : le cairn ne peut donc pas être plus ancien. Il a été édifié à la fin du Ve millénaire ou au début du IVe millénaire avant notre ère.
Les proportions surprennent. Pour l’Armorique, Gavrinis possède le couloir le plus long de sa catégorie, plus de 13 mètres, et l’une des chambres les plus petites, moins de 10 m3. La chambre mesure 2,55 m de long, 2,1 à 2,45 m de large et 1,7 m de haut ; son sol est fait d’une seule dalle ajustée entre les parois.
Le décor, lui, n’a pas d’équivalent dans la région. Sur 29 dalles formant les parois, 23 sont ornées, dont 21 presque entièrement couvertes sur leur face visible. On y reconnaît des signes récurrents de l’art mégalithique armoricain :
- des « écussons », motif central de plusieurs piliers, parfois emboîtés les uns dans les autres ;
- des haches, seules, appariées ou emmanchées ;
- des crosses et des serpentiformes dressés.
Quelques siècles après sa construction, le monument a été condamné. Devant la façade, une structure légère en bois a brûlé, et une datation au radiocarbone place cet incendie entre 3400 et 2900 av. J.-C. Un épais placage de pierres et de sable a ensuite recouvert l’entrée : le volume total est passé à près de 5 000 m3, contre moins de 3 000 m3 pour le cairn initial.
Le décor caché sur le dessus de la dalle de couverture
La face supérieure de la dalle qui coiffe la chambre, noyée dans la masse du cairn, a été mise au jour par les fouilles conduites par le ministère de la Culture de 1979 à 1984. Charles-Tanguy Le Roux en a publié la description en 1984 dans le Bulletin de la Société préhistorique française.
La dalle dessine à peu près un trapèze rectangle de 3,7 m de hauteur pour des bases de 3,1 et 2,5 m. Deux figures piquetées y dominent. Une « hache-charrue » de 2,8 m de long barre en écharpe toute la partie nord, et une grande silhouette d’animal passant vers la gauche occupe le centre, avec des cornes longues d’un mètre, parallèles et régulièrement arquées.
Le détail décisif est ailleurs : ce décor est recoupé par des traces de débitage. Autrement dit, la gravure existait avant que la pierre soit taillée aux dimensions de la chambre. Pour le ministère, cette pierre provient du dépeçage d’une grande stèle ornée dont le principal fragment recouvrait encore la Table des Marchands, à Locmariaquer.
1983 : le raccord avec le plafond de la Table des Marchands
La page du Centre des monuments nationaux consacrée au monument rappelle qu’en levant la tête, on voit au plafond une gravure qui semble avoir perdu sa moitié, et que la seconde partie se trouve au cairn de Gavrinis. Cette dalle de couverture est énorme : 7 m de long, 4 m de large et jusqu’à 0,8 m d’épaisseur, en orthogneiss, une roche qui n’existe pas sur place. Sa cassure, au-dessus du couloir, avait déjà été notée par les fouilleurs de 1811.
En 1983, cette cassure a pu être raccordée virtuellement à la couverture de Gavrinis. Les décors se complètent : sur la Table des Marchands figure une hache emmanchée, l’un des exemplaires les plus achevés de ce signe, surmontée d’une grande crosse. Sur la dalle de Gavrinis, les cornes arquées et une ligne d’échine prolongent le dessin pour former un grand animal aux cornes hypertrophiées. Au-dessus, un second animal à cornes divergentes présente, selon la notice du ministère sur la grande stèle, une morphologie de boviné. La plupart de ces signes mesurent près de 2 m de long.
| Repère | Donnée | Ce que cela implique |
|---|---|---|
| Longueur reconstituée de la stèle | près de 14 m | un monolithe comparable aux plus grands menhirs du secteur |
| Masse estimée | environ 65 tonnes | un transport à la portée des bâtisseurs du Grand Menhir |
| Distance Locmariaquer, Gavrinis | 5 km | traversée de la rivière d’Auray, sans doute par flottage |
| Dalle de la Table des Marchands | 7 m sur 4 m | le plus gros fragment, resté à Locmariaquer |
| Raccord des deux décors | 1983 | pendant les fouilles de Gavrinis (1979-1984) |
| Dalles ornées à Gavrinis | 23 sur 29 | un décor sans équivalent en Armorique |
Un troisième fragment à Er Grah, et l’ombre du Grand Menhir
Il manque un morceau. Le ministère avance que le troisième fragment du monolithe est peut-être la dalle qui couvre le caveau du tumulus d’Er Grah, un long monument de 140 m qui fait partie du même site de Locmariaquer. Ce caveau de 3,9 m de long, couvert d’une grande dalle d’orthogneiss, reste inaccessible depuis l’extérieur.
Cette hypothèse conduirait à reconstituer un « second grand menhir », dressé à Locmariaquer à côté du Grand Menhir brisé, plus grand mégalithe d’Europe. Les fouilles menées de 1986 à 1994 ont en effet dégagé 18 fosses de calage de taille décroissante, alignées sur plus de 55 m vers le nord à partir de la base du géant, d’après la page du ministère sur le Grand Menhir. Elles correspondent à autant de menhirs arrachés à la fin du Ve millénaire avant notre ère. La grande stèle gravée a pu appartenir à cet alignement avant d’être abattue avec les autres.
Précision utile : la stèle partagée n’est pas un morceau du Grand Menhir lui-même, qui gît toujours sur place en quatre fragments, mais une autre pierre qui se tenait probablement dans sa file. La chronologie va dans ce sens :
- l’alignement du Grand Menhir est démonté à la fin du Ve millénaire avant notre ère ;
- la Table des Marchands est construite au tout début du IVe millénaire, à un moment où cet alignement semble déjà avoir disparu ;
- le fragment destiné à Gavrinis a parcouru plus de 4 km et franchi la rivière d’Auray, ce qui suppose le recours au flottage.
De la crypte de 1832 au patrimoine mondial
Selon l’historique publié par le ministère, l’histoire moderne de Gavrinis commence en 1832, quand le propriétaire de l’île fait vider la galerie bourrée de pierrailles. Prosper Mérimée visite les lieux en 1835, Gustave de Closmadeuc les fouille entre 1881 et 1886. Le Département du Morbihan en est propriétaire depuis 1961 ; le cairn est aujourd’hui géré par la Compagnie des ports du Morbihan.
Le 12 juillet 2025, les mégalithes de Carnac et des rives du Morbihan ont été inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco, selon le communiqué de la préfecture du Morbihan. L’inscription couvre plus de 550 sites et monuments répartis sur 28 communes, dont Gavrinis et Locmariaquer, voisins des grands cairns à couloir comme celui de Barnenez dans le Finistère.
Le cairn n’est accessible qu’en bateau, notamment depuis Larmor-Baden ; le site officiel du cairn indique une ouverture de mi-mars au 30 septembre.
Ce que l’on ne sait pas encore
Le raccord entre Gavrinis et la Table des Marchands est solide : les décors et les cassures se correspondent. Le reste relève davantage de l’hypothèse :
- la longueur de près de 14 m suppose que la couverture d’Er Grah soit bien le fragment manquant, ce qui n’a pas été démontré ;
- l’emplacement d’origine de la stèle dans l’alignement du Grand Menhir reste une proposition, fondée sur la proximité et la nature de la roche ;
- la lecture des animaux comme des bovinés est discutée, comme le sens de la hache-charrue ou des écussons ;
- les dates du cairn reposent sur des indices indirects, un éclat de roche datée et une seule fourchette radiocarbone pour l’incendie.
Les bâtisseurs ont-ils simplement récupéré des blocs commodes sur un monument démonté, ou ont-ils voulu incorporer à chaque tombe une part d’une pierre qui comptait pour eux ? Le ministère laisse les deux lectures ouvertes.
La pierre qui ferme la chambre de Gavrinis n’a pas été choisie dans une carrière : elle a été prélevée sur un monument plus ancien.
