Le 2 janvier 1910, une femme écrit au ministre des Travaux publics pour lui offrir 585 000 francs. Sa condition : que le phare qu’on bâtit en mer d’Iroise porte le nom de son grand-oncle. Le ministère accepte vingt-neuf jours plus tard, et le projet change de nature.
Avant cette lettre, l’ouvrage prévu sur la roche Men-Tensel était une tourelle en béton, dont les fondations étaient déjà en cours. Le legs permet d’y construire à la place une tour habitée en pierre de taille. La donatrice, que l’État connaît sous le nom de madame Jules le Baudry, demande que l’édifice porte le nom de Charles Marie Le Dall de Kéréon, officier de marine.
Un chantier qui se compte en accostages
Bâtir sur un rocher de la mer d’Iroise ne se mesure pas en mois mais en occasions de débarquer. L’été 1907, le chantier enregistre quarante-trois accostages, pour soixante mètres cubes de maçonnerie posés. L’année suivante, cent quarante mètres cubes. Au total, le phare représentera près de trois mille mètres cubes de maçonnerie, là où le phare de la Jument, voisin, en a demandé mille sept cent vingt.
La chronologie administrative suit le même rythme contraint. Une reconnaissance de la roche est menée à l’été 1906, l’autorisation de la Commission des phares est donnée le 17 juin 1907, et le feu n’est allumé que le 25 octobre 1916, soit neuf ans plus tard, guerre comprise.
Le nom du rocher dit assez l’endroit. Men-Tensel se traduit officiellement par la Pierre Hargneuse, dans un chenal réputé pour ses courants. Un chantier à terre était installé à Argenton, en Landunvez, et un poste de mouillage fixe tenu aux abords de la roche par le baliseur Léon Bourdelles. Le parement est en pierre de taille de granite de l’aber Ildut, avec des encadrements de baies en kersanton.
Quarante-trois accostages en un été, pour soixante mètres cubes de maçonnerie : le chantier se comptait en jours volés à la mer.
Le phare français le plus cher
Le seul superlatif que les sources officielles portent sur Kéréon est financier. Les 585 000 francs du legs sont complétés par l’État, le total du projet passant à 750 000 francs dès janvier 1910, puis à 975 000 francs après deux relèvements de crédit accordés par décisions ministérielles, le 9 août 1915 et le 13 décembre 1916. L’État le qualifie alors de phare français le plus cher.
En revanche, deux superlatifs que l’on lit partout ne résistent pas à la lecture des documents. Kéréon est régulièrement présenté comme le dernier phare en mer construit en France. Les formulations officielles sont plus étroites : le dernier phare-monument construit en France pour l’inventaire du patrimoine, le dernier phare monument érigé en mer pour le gestionnaire. La nuance compte, car le phare de Nividic, lui aussi en mer d’Iroise, a été érigé entre 1912 et 1936 et allumé en 1936, et la brochure du ministère chargé de la mer écrit du phare du Planier qu’il est le dernier très grand phare construit en France, allumé en 1959.
Quant au phare le plus luxueux de France ou d’Europe, aucune source identifiable ne l’écrit. Le gestionnaire écrit que la tour est l’une des plus luxueusement aménagées, l’inventaire du patrimoine parle d’un intérieur véritablement somptueux qui ne fut jamais égalé, et la DRAC Bretagne d’un ouvrage particulièrement luxueux quant à son aménagement intérieur : ce sont des jugements d’experts, datés, et ils suffisent.
| Élément | Valeur | Source |
|---|---|---|
| Legs initial | 585 000 francs, lettre du 2 janvier 1910 | gestionnaire et inventaire |
| Total du projet en janvier 1910 | 750 000 francs | décision ministérielle du 31 janvier 1910 |
| Total après crédits de 1915 et 1916 | 975 000 francs | inventaire du patrimoine |
| Maçonnerie | près de 3 000 mètres cubes | inventaire du patrimoine |
| Allumage | 25 octobre 1916 | gestionnaire |
| Fin du gardiennage | 29 janvier 2004 | gestionnaire |
Ce qu’il y a dans la tour
La tour mesure 47,25 mètres de hauteur totale, pour un plan focal à 40,95 mètres. Le feu présente une signature à deux occultations suivies d’une, avec un secteur blanc de 229 degrés portant à dix-sept milles et un secteur rouge de 131 degrés. Il fonctionne aujourd’hui avec une lampe à diodes de 35 watts.
Les niveaux intérieurs sont ce qui a fait la réputation du lieu. La salle d’honneur occupe le cinquième niveau et porte l’étoile des phares en relief. Le vestibule abrite une plaque commémorative en porphyre vert, qui rappelle l’origine du financement. C’est l’intérieur d’un phare conçu comme un monument, non comme un simple support de lanterne, et c’est exactement ce que le legs de 1910 a rendu possible.
Ce que les sources ne tranchent pas : la hauteur au-dessus de la mer, donnée à 37,15 mètres par le dossier d’inventaire mis à jour en 2023 et à 40,90 par la notice POP plus ancienne ; la portée du secteur rouge, 14 milles sur la fiche du gestionnaire actualisée en décembre 2024 et 10 milles sur la fiche de protection de la DRAC Bretagne d’avril 2017 ; l’année de l’électrification, 1972 pour le gestionnaire, 1973 pour l’inventaire comme pour la DRAC. Autant de divergences entre documents officiels, qui n’affectent pas l’essentiel mais interdisent d’écrire ces chiffres sans réserve. La portée de 7 milles pour le secteur rouge, elle, ne figure dans aucun document officiel.
Classé en 2017, après une inscription de 2015
La protection a été prononcée en deux temps rapprochés. Le phare est d’abord inscrit au titre des monuments historiques le 31 décembre 2015, puis classé le 20 avril 2017, en totalité, soubassement compris. La notice de protection précise que l’arrêté d’inscription de 2015 a été annulé, le classement s’y substituant. La notice du ministère de la Culture a été rédigée en 2015 et modifiée encore récemment, et le dossier d’inventaire, établi lors d’une enquête de 2001 et mis à jour en 2023, porte la mention bon état de conservation.
Le phare appartient à l’État et reste un ouvrage de signalisation en service, géré par le service des phares et balises. Ce double statut, monument historique et aide à la navigation en service, s’est répandu avec la campagne de protection menée entre 2008 et 2012 : près de cent phares français sont aujourd’hui inscrits ou classés, selon la brochure du ministère chargé de la mer. Kéréon, lui, reste un ouvrage opérationnel, référencé comme établissement de signalisation maritime numéro 627/000.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, Kéréon est une tour seule au milieu de l’eau, sans île sous elle. Elle est posée sur un écueil, Men-Tensel, que la DRAC Bretagne décrit comme la pointe avancée des écueils de Molène, et c’est ce qui donne à la photographie aérienne son effet : un bâtiment de pierre de taille posé sur rien, dans le passage du Fromveur, au sud-est d’Ouessant, au coeur d’une zone maritime que la même fiche compte parmi les plus fréquentées et les plus dangereuses d’Europe.
Autour, la mer d’Iroise concentre plusieurs de ces ouvrages, dont la Jument et Nividic. Ils forment un alignement de phares en mer bâtis en une trentaine d’années, et Kéréon en est à la fois le plus coûteux et le plus soigné.
Reste l’histoire qui rend ce phare singulier. Un ouvrage public bâti grâce à un don privé, à la condition qu’il porte le nom d’un officier de marine du XVIIIe siècle, et dont l’intérieur a été traité comme celui d’un monument parce qu’une philanthrope l’avait voulu ainsi. La lettre du 2 janvier 1910 est le document fondateur du lieu, et elle tient en une page.
Sources : fiche officielle du gestionnaire des phares et balises, direction interrégionale de la mer Nord Atlantique Manche Ouest ; dossier de l’Inventaire général du patrimoine culturel de Bretagne consacré au phare de Kéréon, enquête de 2001 mise à jour en 2023 ; base POP du ministère de la Culture, notices de protection et d’inventaire ; fiche de protection de la direction régionale des affaires culturelles de Bretagne, conservation régionale des monuments historiques, avril 2017 ; brochure du ministère chargé de la mer sur les phares ; question écrite au gouvernement de 2003 et réponse de mars 2004.

