Un dessin militaire de 1857 porte ce titre : Terminer le fort Cigogne. Un siècle après le début du chantier, l’ouvrage n’était toujours pas fini. Il ne l’a jamais été.
Le fort occupe un îlot au centre de l’archipel des Glénan, au large de Fouesnant. Le bastion qui devait protéger son entrée n’a jamais été bâti, les travaux se sont définitivement arrêtés à la fin de l’Empire, et la base du ministère de la Culture le décrit sans détour comme un ouvrage resté inachevé.
Un projet repris pendant quarante ans avant la première pierre
Tout commence en 1717, quand le maréchal de Montesquiou propose un fort aux Glénan. Le Conseil de Régence charge l’ingénieur Isaac Robelin de dresser une carte de l’archipel, et celui-ci désigne l’île Cigogne pour sa position centrale. Le projet n’aura pas de suite : faute de budget, écrit la commune de Fouesnant, il faut attendre 1754 pour qu’un fort aux Glénan revienne à l’ordre du jour.
Un autre projet suit en 1745, puis deux projets concurrents en 1754 et 1755, dont celui d’un ingénieur déjà intervenu à Port-Louis, Lorient et Concarneau, qui sera retenu. La visite du duc d’Aiguillon, commandant en chef en Bretagne, le 26 juillet 1755, débloque enfin les fonds. Selon les sources, les travaux commencent cette année-là ou l’année suivante : l’écart tient sans doute à la différence entre la décision et le premier coup de pioche, mais aucune des pages ne l’explique.
La suite est une succession de plans qui changent l’ouvrage en cours de route. En 1765, un plan transforme le chantier en batterie circulaire. D’autres suivent à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe, puis le 20 octobre 1817. Le dossier d’inventaire date la citerne de 1811 et la dit capable de contenir environ 288 000 litres. Il estime que la totalité du projet de construction a demandé une soixantaine d’années, mais le chantier proprement dit fut discontinu : une note de 1780 d’un ingénieur du Port-Louis le dit interrompu depuis 1758 après trois années de travaux, et de nouveaux travaux ont lieu de 1858 à 1860, sur le front est.
Ce que l’on défendait n’était pas les îles mais le mouillage qu’elles abritent, la Chambre, l’un des deux plans d’eau protégés de la houle du large.
Deux batteries imbriquées l’une dans l’autre
L’ouvrage est inhabituel et la description officielle le dit : le fort est une combinaison de deux batteries curvilignes imbriquées par des contre-courbes casematées. Il en résulte quatre faces convexes tournées vers l’extérieur, là où un fort classique présente des angles. Le front principal s’élève à environ sept mètres, les fronts latéraux à quatre, et douze casemates s’ouvrent en éventail sur le front est.
Le casernement est voûté et à l’épreuve, intégré au rempart, les canons prenant place sur une vaste plate-forme sommitale. Autour de la cour centrale se tiennent la caserne, le magasin à poudre, le corps de garde, une prison, un logement d’officiers et une boulangerie. Granite, pierre de taille, moellon et terre, couverture en terrasse sur voûtes en berceau, porte percée dans une courbe profonde et surmontée d’une bretèche.
La seule addition notable est venue bien plus tard : une tour bâtie par la Marine nationale en 1911 sur un saillant, servant d’amer pour les essais de vitesse des navires (la notice Mérimée la place au sud-est, le dossier d’inventaire de la Région Bretagne au sud-ouest). Le dossier d’inventaire note au passage une curiosité : aucun plan ne donne les mesures de l’ouvrage.
| Élément | Valeur | Source |
|---|---|---|
| Premier projet | 1717, resté sans suite | base POP du ministère de la Culture |
| Fonds débloqués | visite du duc d’Aiguillon, 26 juillet 1755 | compte rendu d’un travail universitaire |
| Citerne | achevée en 1811, environ 288 000 litres | dossier de l’Inventaire général, Région Bretagne |
| Déclassement | décret de 1889 | dossier de l’Inventaire général |
| Classement | arrêté du 14 février 2013, fort en totalité | base POP, notice PA29000067 |
| Restauration | 5 291 795 euros hors taxes, 2019 à 2024 | ville de Fouesnant, maître d’ouvrage |
Cinq millions, et un écart de 487 000 euros
Le fort a été restauré en six campagnes saisonnières de 2019 à 2024 et inauguré le 12 septembre 2024. Le maître d’ouvrage publie un budget de 5 291 795 euros hors taxes et détaille neuf financeurs au centime : l’État pour 1 399 600 euros, le département du Finistère, la région Bretagne, la commune, le Conservatoire du littoral, le centre nautique, un fonds européen, une fondation du patrimoine et une fondation d’entreprise.
Nous avons refait l’addition de ces neuf lignes : elle donne 4 805 034,01 euros, soit 486 761 euros de moins que le total annoncé, un peu plus de 9 pour cent du budget. Aucune des pages consultées ne nomme de financeur pour cet écart. Ce n’est pas une anomalie comptable démontrée, c’est une addition qui ne tombe pas juste et que personne n’explique.
La souscription publique, elle, a peu rapporté au regard de son objectif : 500 000 euros visés, 143 donateurs, et une collecte déclarée terminée. Les montants divergent d’ailleurs selon qui les publie, 33 930 euros pour la fondation qui portait la collecte et 75 520 euros pour la commune, pour le même nombre de donateurs.
Le désaccord que nous ne tranchons pas : la fondation écrit que le fort a été occupé par l’armée allemande de 1940 à 1944, texte que la commune reprend dans son dépliant de souscription, alors que sa page de projet parle seulement d’une petite garnison allemande pendant la Seconde Guerre mondiale. Un compte rendu publié dans une revue savante écrit que les soldats allemands se sont installés dans le réduit de Penfret en dédaignant l’île Cigogne. Les deux positions sont rapportées ici. Le dossier d’inventaire de la Région Bretagne note par ailleurs que le bâtiment de quart du rempart nord-ouest a été édifié par les Allemands pendant l’Occupation, ce qui indique une présence sur l’île sans en donner la durée. Il faudrait une pièce d’archives sur l’île elle-même pour trancher le reste.
Une école de voile dans les casemates
Déclaré inutile à la chute du Second Empire, déclassé par décret en 1889, le fort passe en 1891 du département de la Guerre à celui de l’Instruction publique, pour le laboratoire de zoologie marine de Concarneau. On y installe en 1904 et 1905 un poste d’observation océanographique et météorologique destiné à étudier les migrations de la sardine.
Puis viennent les habitants. Une famille s’installe à demeure dans les casemates en 1929, des pêcheurs y logent de façon saisonnière, le dernier quittant le fort en 1974. Et depuis 1957, c’est une école de voile qui l’occupe, par un bail renouvelé plusieurs fois. En 2015, l’ouvrage a été affecté au Conservatoire du littoral, sa gestion étant confiée à la commune.
La saison 2025 a vu les stages reprendre en mai, avec environ soixante-dix stagiaires par semaine et près de huit cents sur l’été, pour quatre-vingt-six personnes sur place, un mètre cube et demi d’eau consommé par jour, en autonomie d’eau et d’électricité. Les remparts restaurés sont désormais équipés de rigoles qui collectent la pluie sur six cents mètres carrés.
Les plans de site de l’office de tourisme ne proposent pas sa visite, mais la commune a annoncé son ouverture au public. Vu du ciel, il occupe une bonne moitié de son îlot, tourné vers le mouillage qu’il n’a finalement jamais eu à défendre.
Sources : base POP du ministère de la Culture, notice Mérimée PA29000067 ; dossier de l’Inventaire général du patrimoine culturel de la Région Bretagne IA29010121 et son sous-dossier IA29132186 ; ville de Fouesnant, page du projet et rubrique Budget, et dépliant de souscription de 2018 ; fiche projet de la Fondation du patrimoine ; compte rendu de Stéphane Perréon sur l’ouvrage de Stéphanie Stoll, Mémoires de la Société d’histoire et d’archéologie de Bretagne, 2022 ; Bateaux.com, 13 septembre 2024 ; France 3 Bretagne, 22 juin 2025 ; office de tourisme de Fouesnant pour les conditions d’accès.

