Dans les Glénan, le fort Cigogne a mobilisé soixante ans de plans et de travaux sans jamais être achevé

Le fort Cigogne sur son îlot, dans l'archipel des Glénan
Le fort Cigogne, dans l'archipel des Glénan (Finistère). Photo : Yann Gwilhoù, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Un dessin militaire de 1857 porte ce titre : Terminer le fort Cigogne. Un siècle après le début du chantier, l’ouvrage n’était toujours pas fini. Il ne l’a jamais été.

En vidéo : le fort Cigogne, soixante ans de plans aux Glénan et une école de voile dans ses casemates

Le fort occupe un îlot au centre de l’archipel des Glénan, au large de Fouesnant. Le bastion qui devait protéger son entrée n’a jamais été bâti, les travaux se sont définitivement arrêtés à la fin de l’Empire, et la base du ministère de la Culture le décrit sans détour comme un ouvrage resté inachevé.

Un projet repris pendant quarante ans avant la première pierre

Tout commence en 1717, quand le maréchal de Montesquiou propose un fort aux Glénan. Le Conseil de Régence charge l’ingénieur Isaac Robelin de dresser une carte de l’archipel, et celui-ci désigne l’île Cigogne pour sa position centrale. Le projet n’aura pas de suite : faute de budget, écrit la commune de Fouesnant, il faut attendre 1754 pour qu’un fort aux Glénan revienne à l’ordre du jour.

Un autre projet suit en 1745, puis deux projets concurrents en 1754 et 1755, dont celui d’un ingénieur déjà intervenu à Port-Louis, Lorient et Concarneau, qui sera retenu. La visite du duc d’Aiguillon, commandant en chef en Bretagne, le 26 juillet 1755, débloque enfin les fonds. Selon les sources, les travaux commencent cette année-là ou l’année suivante : l’écart tient sans doute à la différence entre la décision et le premier coup de pioche, mais aucune des pages ne l’explique.

La suite est une succession de plans qui changent l’ouvrage en cours de route. En 1765, un plan transforme le chantier en batterie circulaire. D’autres suivent à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe, puis le 20 octobre 1817. Le dossier d’inventaire date la citerne de 1811 et la dit capable de contenir environ 288 000 litres. Il estime que la totalité du projet de construction a demandé une soixantaine d’années, mais le chantier proprement dit fut discontinu : une note de 1780 d’un ingénieur du Port-Louis le dit interrompu depuis 1758 après trois années de travaux, et de nouveaux travaux ont lieu de 1858 à 1860, sur le front est.

Ce que l’on défendait n’était pas les îles mais le mouillage qu’elles abritent, la Chambre, l’un des deux plans d’eau protégés de la houle du large.

Deux batteries imbriquées l’une dans l’autre

L’ouvrage est inhabituel et la description officielle le dit : le fort est une combinaison de deux batteries curvilignes imbriquées par des contre-courbes casematées. Il en résulte quatre faces convexes tournées vers l’extérieur, là où un fort classique présente des angles. Le front principal s’élève à environ sept mètres, les fronts latéraux à quatre, et douze casemates s’ouvrent en éventail sur le front est.

Le casernement est voûté et à l’épreuve, intégré au rempart, les canons prenant place sur une vaste plate-forme sommitale. Autour de la cour centrale se tiennent la caserne, le magasin à poudre, le corps de garde, une prison, un logement d’officiers et une boulangerie. Granite, pierre de taille, moellon et terre, couverture en terrasse sur voûtes en berceau, porte percée dans une courbe profonde et surmontée d’une bretèche.

La seule addition notable est venue bien plus tard : une tour bâtie par la Marine nationale en 1911 sur un saillant, servant d’amer pour les essais de vitesse des navires (la notice Mérimée la place au sud-est, le dossier d’inventaire de la Région Bretagne au sud-ouest). Le dossier d’inventaire note au passage une curiosité : aucun plan ne donne les mesures de l’ouvrage.

ÉlémentValeurSource
Premier projet1717, resté sans suitebase POP du ministère de la Culture
Fonds débloquésvisite du duc d’Aiguillon, 26 juillet 1755compte rendu d’un travail universitaire
Citerneachevée en 1811, environ 288 000 litresdossier de l’Inventaire général, Région Bretagne
Déclassementdécret de 1889dossier de l’Inventaire général
Classementarrêté du 14 février 2013, fort en totalitébase POP, notice PA29000067
Restauration5 291 795 euros hors taxes, 2019 à 2024ville de Fouesnant, maître d’ouvrage
L’inscription du 17 juillet 2009 a été expressément abrogée par le classement de 2013, ce que la notice précise elle-même.

Cinq millions, et un écart de 487 000 euros

Le fort a été restauré en six campagnes saisonnières de 2019 à 2024 et inauguré le 12 septembre 2024. Le maître d’ouvrage publie un budget de 5 291 795 euros hors taxes et détaille neuf financeurs au centime : l’État pour 1 399 600 euros, le département du Finistère, la région Bretagne, la commune, le Conservatoire du littoral, le centre nautique, un fonds européen, une fondation du patrimoine et une fondation d’entreprise.

Nous avons refait l’addition de ces neuf lignes : elle donne 4 805 034,01 euros, soit 486 761 euros de moins que le total annoncé, un peu plus de 9 pour cent du budget. Aucune des pages consultées ne nomme de financeur pour cet écart. Ce n’est pas une anomalie comptable démontrée, c’est une addition qui ne tombe pas juste et que personne n’explique.

La souscription publique, elle, a peu rapporté au regard de son objectif : 500 000 euros visés, 143 donateurs, et une collecte déclarée terminée. Les montants divergent d’ailleurs selon qui les publie, 33 930 euros pour la fondation qui portait la collecte et 75 520 euros pour la commune, pour le même nombre de donateurs.

Le désaccord que nous ne tranchons pas : la fondation écrit que le fort a été occupé par l’armée allemande de 1940 à 1944, texte que la commune reprend dans son dépliant de souscription, alors que sa page de projet parle seulement d’une petite garnison allemande pendant la Seconde Guerre mondiale. Un compte rendu publié dans une revue savante écrit que les soldats allemands se sont installés dans le réduit de Penfret en dédaignant l’île Cigogne. Les deux positions sont rapportées ici. Le dossier d’inventaire de la Région Bretagne note par ailleurs que le bâtiment de quart du rempart nord-ouest a été édifié par les Allemands pendant l’Occupation, ce qui indique une présence sur l’île sans en donner la durée. Il faudrait une pièce d’archives sur l’île elle-même pour trancher le reste.

Une école de voile dans les casemates

Déclaré inutile à la chute du Second Empire, déclassé par décret en 1889, le fort passe en 1891 du département de la Guerre à celui de l’Instruction publique, pour le laboratoire de zoologie marine de Concarneau. On y installe en 1904 et 1905 un poste d’observation océanographique et météorologique destiné à étudier les migrations de la sardine.

Puis viennent les habitants. Une famille s’installe à demeure dans les casemates en 1929, des pêcheurs y logent de façon saisonnière, le dernier quittant le fort en 1974. Et depuis 1957, c’est une école de voile qui l’occupe, par un bail renouvelé plusieurs fois. En 2015, l’ouvrage a été affecté au Conservatoire du littoral, sa gestion étant confiée à la commune.

La saison 2025 a vu les stages reprendre en mai, avec environ soixante-dix stagiaires par semaine et près de huit cents sur l’été, pour quatre-vingt-six personnes sur place, un mètre cube et demi d’eau consommé par jour, en autonomie d’eau et d’électricité. Les remparts restaurés sont désormais équipés de rigoles qui collectent la pluie sur six cents mètres carrés.

Les plans de site de l’office de tourisme ne proposent pas sa visite, mais la commune a annoncé son ouverture au public. Vu du ciel, il occupe une bonne moitié de son îlot, tourné vers le mouillage qu’il n’a finalement jamais eu à défendre.

Sources : base POP du ministère de la Culture, notice Mérimée PA29000067 ; dossier de l’Inventaire général du patrimoine culturel de la Région Bretagne IA29010121 et son sous-dossier IA29132186 ; ville de Fouesnant, page du projet et rubrique Budget, et dépliant de souscription de 2018 ; fiche projet de la Fondation du patrimoine ; compte rendu de Stéphane Perréon sur l’ouvrage de Stéphanie Stoll, Mémoires de la Société d’histoire et d’archéologie de Bretagne, 2022 ; Bateaux.com, 13 septembre 2024 ; France 3 Bretagne, 22 juin 2025 ; office de tourisme de Fouesnant pour les conditions d’accès.

Questions fréquentes

Pourquoi construire un fort sur cet îlot ?

Pour sa position centrale, qui permettait de couvrir tout l'archipel : c'est l'argument de l'ingénieur Isaac Robelin, chargé en 1717 par le Conseil de Régence de dresser une carte des Glénan. L'enjeu réel n'était pas les îles elles-mêmes mais le mouillage qu'elles abritent, appelé la Chambre, l'un des deux plans d'eau de l'archipel protégés de la houle du large, situé près de l'île Saint-Nicolas. Un ennemi qui s'y abritait se trouvait à portée immédiate de la côte.

Quand a-t-il été construit ?

La réponse courte est qu'il ne l'a jamais vraiment été. Le projet de 1717 reste sans suite, un autre suit en 1745, deux projets concurrents en 1754 et 1755, et c'est la visite du duc d'Aiguillon le 26 juillet 1755 qui débloque les fonds. Les sources datent le début des travaux de 1755 ou de 1756 selon qu'elles retiennent la décision ou la première pierre. Un plan de 1765 transforme le chantier en batterie circulaire, d'autres suivent en 1793, 1799 et 1817, et les travaux s'arrêtent définitivement à la fin de l'Empire. Un plan de 1857, dessiné par le capitaine du génie Rousseau, s'intitule encore Terminer le fort Cigogne.

Quelle garnison y tenait ?

Trois chiffres circulent et ils ne mesurent pas la même chose, ce qu'aucune source ne précise. Cent hommes correspondent à la capacité prévue. Quatre-vingts hommes à un effectif parfois constaté jusqu'en 1814. La commission de 1818 recommandait 120 à 150 hommes, et en 1841 la garnison est fixée à une vingtaine, avec quatre canons de 30 livres puis un mortier de 32 centimètres. Deux canons étaient encore en place en 1876, alors que le fort n'était plus retenu par la commission de défense des côtes.

Les Allemands l'ont-ils occupé ?

Les sources ne disent pas la même chose et nous ne tranchons pas. La fondation qui a porté la souscription écrit que le fort a été occupé par l'armée allemande de 1940 à 1944, un texte que reprend le dépliant de souscription hébergé par la commune. La page de projet de la commune parle, sans dates, d'une petite garnison allemande pendant la Seconde Guerre mondiale qui aménage les casemates, reprend le dallage et fixe de quoi pendre des hamacs, alors que le dossier d'inventaire de la Région Bretagne date les traces de hamacs du milieu du XIXe siècle. Un compte rendu publié dans une revue savante écrit que les soldats allemands se sont installés dans le réduit de Penfret en dédaignant l'île Cigogne. Le même dossier d'inventaire note que le bâtiment de quart du rempart nord-ouest a été édifié par les Allemands pendant l'Occupation, ce qui indique une présence sur l'île sans en donner la durée, et qu'à Penfret ils ont logé des servants de pièces antiaériennes dans le corps de garde du fort, ce qui rejoint le compte rendu cité. Il faudrait une pièce d'archives sur l'île elle-même pour trancher le reste.

Peut-on le visiter ?

Pas en visite libre, d'après les trois plans de site de l'office de tourisme local consultés le 22 octobre 2026, qui ne comportent aucune fiche d'offre de visite du fort. L'ouest de l'île Cigogne est fermé en période de nidification et le bâtiment est occupé par une école de voile. Mais la commune annonçait en 2024 l'ouverture prochaine au public du fort réhabilité, et Bateaux.com évoque des visites guidées organisées par la municipalité et une ouverture lors des Journées du patrimoine : mieux vaut se renseigner auprès de la mairie de Fouesnant avant de compter sur une visite.
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