Le 27 mars 1904, un membre de la Société de géographie de Paris meurt en laissant 400 000 francs à l’État pour bâtir un phare dans la mer d’Iroise. Son testament impose un délai : six à sept ans à compter de son décès. Selon la notice de l’Inventaire, c’est la trop rapide exécution du chantier, imposée par ce délai, qui explique la fragilité de l’ouvrage.
Le donateur s’appelait Charles Eugène Potron, et deux sources institutionnelles relatent son testament : la notice de l’Inventaire général, rédigée conjointement avec le Bureau des phares et balises, qui le cite entre guillemets, et une exposition des archives départementales du Finistère, qui en résume la clause principale.
Le legs n’a pas seulement payé le phare, il en a changé la nature
Le point est contre-intuitif et c’est le cœur de l’affaire. Une décision ministérielle du 20 février 1904 avait déjà tranché : il y aurait sur le rocher de la Jument une simple tourelle en béton à feu automatique. Cinq semaines plus tard, le donateur meurt en léguant 400 000 francs, le ministère accepte l’offre et l’administration opte pour un grand phare habité en pierres de taille.
Autrement dit, le programme change du tout au tout dans un délai qui, lui, ne change pas. Selon la notice de l’Inventaire, la trop rapide exécution a conduit les ingénieurs à réduire les dimensions du soubassement, et c’est de là que viendront les vibrations, puis les renforcements.
Sur la clause elle-même, deux précisions s’imposent. Le testament, tel que la notice nationale le cite, parle de six à sept ans depuis la date de mon décès, et non des sept ans ronds que l’on lit souvent, même si un passage de cette notice emploie lui-même l’expression délai de sept ans. Et la pénalité, un reversement intégral à une société de sauvetage des naufragés, était assortie d’une réserve que la notice nationale coupe et que restitue un magazine nautique qui cite le testament : elle ne jouait que dans l’absolue impossibilité de réaliser ma première intention. Nous n’avons pas pu consulter le testament lui-même. Le couperet était moins net que la légende ne le dit.
Sept mois de retard par rapport aux exigences du testament. Le legs est toutefois conservé.
Deux institutions, deux versions du délai
Le phare est allumé le 15 octobre 1911, les intérieurs étant achevés trois ans plus tard. Le délai a-t-il été tenu ? Les deux institutions se contredisent frontalement. La notice nationale écrit que oui. Les archives départementales écrivent le contraire, et avancent un chiffre : sept mois de retard par rapport aux exigences du testament, le legs étant toutefois conservé.
Une lecture réconcilierait les deux, en plaçant la borne haute du délai en mars 1911 et l’allumage en octobre. Mais aucune des deux sources ne l’écrit, et nous ne la leur prêtons pas. Le désaccord reste un désaccord.
Deux mois après l’allumage, la tempête
La vérification arrive vite. Selon les archives départementales du Finistère, une tempête du 21 au 23 décembre 1911, deux mois après la mise en service, ébranle l’édifice et révèle la faiblesse du socle. La notice nationale ne date pas cet épisode. S’ensuit un chantier de confortement qui durera jusqu’en 1924 : assise surélevée et élargie, chemisage de béton armé. Pendant la Première Guerre, la tour est cuirassée et le feu éteint.
Et en 1934, la solution la plus singulière. Trois câbles d’une trentaine de mètres sont scellés au rocher et mis en tension à l’intérieur même de la tour, par un procédé que les archives départementales disent, semble-t-il, inspiré de l’ancrage des barrages en montagne. La notice nationale nomme l’ingénieur, les archives départementales nomment le barrage. Le phare est, depuis, littéralement retenu de l’intérieur.
| Élément | Fait | Source |
|---|---|---|
| Legs | 400 000 francs, décès le 27 mars 1904 | deux sources institutionnelles citant le testament |
| Délai | six à sept ans à compter du décès | formule exacte des deux sources |
| Allumage | 15 octobre 1911 | les deux sources |
| Tempête révélatrice | du 21 au 23 décembre 1911 | archives départementales seules |
| Câbles tendus | trois, une trentaine de mètres, 1934 | notice nationale et archives |
| Protection | inscrit le 31 décembre 2015, classé le 20 avril 2017 | notice PA29000084 |
La protection est d’ailleurs récente et formulée avec soin. Le phare est inscrit le 31 décembre 2015 puis classé le 20 avril 2017, en totalité, y compris son soubassement. L’export national des immeubles protégés, corpus fermé de 46 761 notices, montre par ailleurs qu’Ouessant ne compte que quatre notices de monuments historiques, et que toutes les quatre sont des phares.
Deux chiffres que nous ne reprenons pas : les 47 mètres de hauteur de tour, que nous n’avons trouvés que dans la presse et des sites spécialisés, alors que la notice donne 42,65 mètres de hauteur focale et les archives 42,60 mètres au-dessus de la mer, des mesures qui ne sont peut-être pas les mêmes ; et les 361 personnes à bord du Drummond Castle, alors que les comptes publiés tournent autour de 245.
La photographie, et ce qu’elle ne montre pas
Reste l’image qui a fait connaître le lieu dans le monde entier, celle du gardien dans l’embrasure tandis qu’une lame enveloppe la tour. Elle est de Jean Guichard, qui la date du 21 décembre 1989 sur son propre site, et le gardien s’appelait Théodore Malgorn. Il est rentré : la rumeur du gardien emporté est fausse.
Un point reste ouvert, et il vaut d’être dit. L’archive du concours international où la photographie a été primée range le second prix dans l’édition de 1991, mais date l’image du 1er février 1990 et la légende par une tempête de février. Nous signalons la contradiction sans la résoudre.
Quant à la mer elle-même, elle a été mesurée. Dans le cadre du projet DIME, lancé en 2017 avec le Cerema et les Phares et balises sous la coordination de France Énergies Marines, une vague déferlante de 24,6 mètres de crête à creux a été observée lors de la deuxième campagne hivernale de mesures, selon le communiqué de 2021. L’article scientifique correspondant, publié en 2019 dans une revue de la Royal Society, l’académie des sciences britannique, parle de vagues individuelles atteignant 24 mètres et d’une vague géante de 19 mètres qui a frappé la tour au-dessus du soubassement. Le phare a été électrifié en 1990 et automatisé le 26 juillet 1991 : il n’y a plus de gardien dans l’embrasure.
Une confusion fréquente mérite enfin d’être levée. Un autre phare de la même mer, Kéréon, doit en partie son ampleur à un don privé, celui de Mme Lebaudy, 585 000 francs, accepté en 1910 pour un chantier mené de 1907 à 1916. Le mécanisme est voisin, un don qui transforme une tourelle automatique en phare habité, mais il s’agit d’un don entre vifs et non d’un legs, et la notice de l’Inventaire de Kéréon ne mentionne aucune clause de délai.
Sources : notice IA29000453 de l’Inventaire général et du Bureau des phares et balises, rédacteurs Dreyer et Fichou ; exposition d’archives du département du Finistère, dont les photographies du procédé d’ancrage portent la cote 25 S 496 ; notice PA29000084 de l’export national des immeubles protégés du ministère de la Culture ; site de Jean Guichard pour la datation de la photographie ; archive du concours World Press Photo pour la contradiction de date ; communiqué de France Énergies Marines du 19 février 2021 sur le projet DIME et article de J.-F. Filipot et collaborateurs dans les Philosophical Transactions of the Royal Society A, 2019 ; Cerema, 5 décembre 2018, pour l’étude de modélisation de l’École polytechnique fédérale de Lausanne en 2013. La réserve sur la clause de substitution est restituée par une source spécialisée là où la notice nationale la coupe. Le testament lui-même n’a pas pu être consulté : la bibliothèque numérique a refusé l’accès et le dossier de protection est un document numérisé sans couche de texte, consultable sur place uniquement.

