Une voûte romaine de 14,50 mètres a servi de grange, d’écurie puis d’atelier de tonnelier

Les vestiges des thermes romains de Cluny, à Paris
Les thermes de Cluny, à Paris. Photo : Chabe01, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Au milieu du Quartier latin se dresse une voûte romaine de 14,50 mètres, l’une des plus hautes de l’Occident romain encore en élévation. Elle a traversé dix-huit siècles en servant tour à tour de grange, d’écurie pour les diligences de Chartres, de remise de carrosses et d’atelier de tonneliers.

Les thermes de Cluny, aujourd’hui intégrés au musée de Cluny, datent des Ier et IIe siècles de notre ère. Les bâtiments visibles ne sont que la partie conservée d’un ensemble beaucoup plus étendu, qui occupait probablement plusieurs hectares.

À l’angle des deux grandes rues de Lutèce

Les thermes du Nord, dits de Cluny, sont construits à la fin du Ier siècle ou au début du IIe sur la rive gauche de la Seine, exactement à l’angle du cardo et du décumanus, les deux axes majeurs de Lutèce. C’est l’emplacement le plus central que pouvait occuper un équipement public.

Leur première destruction probable survient en 275, lors de l’invasion de Paris par les Francs et les Alamans. Le bâtiment ne disparaît pas pour autant : au VIe siècle, Venance Fortunat le désigne comme arx celsa, un vaste palais où réside Childebert Ier, roi de Paris de 511 à 558, et où sa veuve, la reine Ultrogothe, habite ensuite avec ses filles.

Les sièges vikings de 845, 856, 861 et 885 causent probablement d’autres dégâts, et celui d’Otton II incendie la partie sud de la ville en 978. Au XIIe siècle pourtant, Jean d’Hauville décrit encore dans son poème Architrenius un palais des rois dont la façade, les cours et les ailes embrassent tout le pourtour de la montagne, avec une infinité de réduits sinueux qu’il juge favorables aux crimes secrets.

Sa voûte d’arêtes atteint 14,50 mètres, ce qui en fait l’une des plus hautes voûtes de l’Occident romain encore en élévation.

Comment un monument romain devient une grange

La suite est une leçon d’archéologie urbaine. Le domaine passe de main en main : le palatium de Terminis appartient à Simon III de Poissy en mars 1218, quand Philippe Auguste le donne à perpétuité à son chambellan Henri, en récompense de ses services. L’enceinte du même roi réunit ensuite le secteur à la ville, en réutilisant d’ailleurs certaines parties des thermes dans sa construction.

En 1340, Pierre de Châtelus, abbé de Cluny, achète le palais des Thermes et ses dépendances au nom de son ordre. Les abbés construisent leur hôtel contre les thermes, dont une partie des salles leur sert de granges, puis élèvent entre 1485 et 1510 l’hôtel de Cluny que l’on voit aujourd’hui.

La salle centrale, elle, enchaîne les usages. Grange en 1456, elle est occupée en 1691 par les écuries et les remises des diligences en direction de Chartres et de Laval. Un loueur de carrosses s’y installe vers 1750, puis un aubergiste, et enfin les tonneliers Falaise et Garnier à partir de 1781. C’est précisément cette occupation continue qui a maintenu la toiture, donc la voûte.

ÉlémentDonnéeCe que cela nous apprend
Constructionfin du Ier ou début du IIe siècleà l’angle du cardo et du décumanus
Voûte du frigidarium14,50 m de hauteurseule couverture d’origine conservée
Maçonnerieopus vittatum mixtumalternance de briques et de moellons enduits
Débit de l’aqueducenviron 2 000 m3 par jourcapté au plateau de Wissous, via Arcueil
Dernier usage privétonneliers, à partir de 1781bail résilié en 1819 contre 26 000 livres
Classementliste des monuments historiques de 1862cession à l’État en 1843
Les thermes de Cluny, seul grand édifice antique debout à Paris avec les arènes.

Le parcours thermal, du portique au bassin froid

La construction utilise la pente naturelle de la colline, la future montagne Sainte-Geneviève. Les thermes comportaient une partie sud bâtie sur hypocauste, donc chauffée par le sol, et une partie nord sans chauffage.

Le parcours du baigneur est reconstituable. Au sud, l’accès à la palestre se faisait par un portique bordé de boutiques, à l’emplacement de l’actuelle rue des Écoles. On commençait par l’apodyterium, le vestiaire, puis on passait soit aux palestres pour les activités sportives, soit aux salles tièdes et chaudes, tepidarium et caldarium, pourvues de bassins, avant de terminer par le frigidarium.

Les deux caldariums, l’un à l’ouest le long de l’actuel boulevard Saint-Michel, l’autre au sud, sont en partie ruinés depuis le XVIIIe siècle. Leurs murs en élévation ont gardé leur structure d’origine, reconnaissable à l’emploi de petites pierres carrées séparées à intervalles réguliers par des rangs de briques. À l’intérieur, ils étaient couverts de mosaïque, de marbre ou de peinture.

Le frigidarium, lui, est construit en opus vittatum mixtum, alternance de briques et de moellons recouverts de plusieurs couches d’enduit. On y a récemment retrouvé des traces de pigment bleu sur la voûte et d’ocre rouge sur les murs, et son bassin, autrefois rempli d’eau froide, conserve son système d’évacuation.

Un aqueduc de 2 000 mètres cubes par jour

L’alimentation en eau est à l’échelle du monument. L’eau arrivait par un aqueduc depuis les sources du plateau de Wissous, au sud de Paris, en passant par Arcueil. À Wissous, elle était recueillie dans un bassin de captage d’où partait vers Lutèce une canalisation dont le débit avoisinait 2 000 m3 par jour.

Le tracé franchissait la vallée de la Bièvre, au val d’Arcueil-Cachan, grâce à un ouvrage d’art dont on a retrouvé des traces. À l’autre bout de la chaîne, l’évacuation des eaux usées se faisait par un égout qui encerclait les thermes et se jetait dans un collecteur situé sous l’actuel boulevard Saint-Michel.

Sous le musée subsiste par ailleurs un ensemble de caves et de galeries voûtées en petits moellons maçonnés au mortier. Ces souterrains servent aujourd’hui de pièces techniques, et l’on y voit encore le passage de la vidange de la piscine du frigidarium.

Deux siècles de dégagement

Le sauvetage commence en 1810, quand la ville de Paris décide d’établir un musée des antiquités dans le frigidarium et entreprend de dégager les thermes des constructions insalubres qui s’y appuyaient.

L’étape décisive est franchie en 1819. Après un plaidoyer de l’architecte Quatremère de Quincy, le ministre de l’Intérieur de Louis XVIII, Élie Decazes, fait résilier le bail du tonnelier installé dans le frigidarium contre une indemnité de 26 000 livres. Il ordonne la démolition des maisons bâties sur les ruines en bordure de la rue de la Harpe, et fait enlever les jardins-terrasses et la terre qui pesaient sur les voûtes.

Les ruines sont dégagées et fouillées par l’architecte Louis Moreau entre 1820 et 1826, la restauration étant confiée à Étienne-Hippolyte Godde et Charles Rohault de Fleury. En 1843, la ville cède gratuitement les thermes à l’État, qui les associe au musée de Cluny. Les campagnes de fouilles se sont succédé depuis : Théodore Vacquer à la fin du XIXe siècle, Paul-Marie Duval de 1946 à 1957, puis Jean-Pierre Adam.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, on comprend ce qui a disparu. Le bloc du frigidarium et les murs des caldariums forment un îlot au milieu du tissu haussmannien, coincé entre le boulevard Saint-Michel et la rue Du Sommerard, alors que l’ensemble antique s’étendait probablement sur plusieurs hectares. Ce que l’on visite est un fragment.

La vue aérienne montre aussi l’imbrication avec l’hôtel de Cluny, bâti entre 1485 et 1510 contre les thermes. Les deux monuments, séparés de treize siècles, partagent des murs, et c’est cette cohabitation qui explique la conservation de l’ensemble : les abbés avaient intérêt à entretenir ce qui leur servait de granges.

Reste la pente, presque invisible aujourd’hui. Les thermes exploitaient le dénivelé naturel de la montagne Sainte-Geneviève pour étager les salles chauffées et non chauffées, et cette logique de terrain se lit encore dans les niveaux du musée. Le même principe de survie par réemploi a sauvé les arènes de Nîmes, devenues village fortifié.

À voir autour

Pour aller plus loin : Le dossier La France vue du ciel et la rubrique Archéologie.

Sources : notice des thermes de Cluny, Wikipédia en français ; Jean-Pierre Adam, Les Thermes antiques de Lutèce, 1996.

Questions fréquentes

De quand datent ces thermes ?

Les thermes du Nord, dits de Cluny, sont construits à la fin du Ier siècle ou au début du IIe, sur la rive gauche de la Seine, à l'angle du cardo et du décumanus de Lutèce. Ils subissent une première destruction probable en 275, lors de l'invasion de Paris par les Francs et les Alamans.

Qu'est-ce que le frigidarium ?

La salle froide du parcours thermal. C'est la seule pièce des thermes de Cluny à avoir conservé sa couverture d'origine, une voûte d'arêtes de 14,50 mètres de hauteur, l'une des plus hautes voûtes de l'Occident romain encore en élévation.

D'où venait l'eau ?

D'un aqueduc alimenté par les sources du plateau de Wissous, au sud de Paris, via Arcueil. L'eau était recueillie dans un bassin de captage d'où partait une canalisation dont le débit avoisinait 2 000 m3 par jour, franchissant la vallée de la Bièvre par un ouvrage d'art.

Comment le bâtiment a-t-il survécu ?

En servant. La salle centrale est utilisée comme grange en 1456, puis occupée en 1691 par les écuries et remises des diligences vers Chartres et Laval, par un loueur de carrosses vers 1750, un aubergiste, et enfin les tonneliers Falaise et Garnier à partir de 1781.

Quand est-il devenu un musée ?

La ville de Paris décide dès 1810 d'établir un musée des antiquités dans le frigidarium. Les ruines sont dégagées et fouillées entre 1820 et 1826, et c'est en 1843 que la ville cède gratuitement les thermes à l'État, qui les associe au musée de Cluny.
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