Au pont Valentré, où le diable arrachait une pierre chaque nuit, une console est tombée de 25 mètres en 2021

Une tour carrée du pont Valentré à Cahors, avec ses machicoulis et son toit de lauzes, au-dessus d'une arche du pont
Une des trois tours du pont Valentré, à Cahors, avec ses machicoulis sous le toit. Photo : Krzysztof Golik, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

En 2021, une console de pierre s’est détachée d’un machicoulis du pont Valentré, à Cahors, et a chuté de 25 mètres de hauteur. La ville a dû intervenir en urgence et déposer le machicoulis entier. Sur ce pont du Lot, la légende raconte qu’un diablotin venait chaque nuit desceller une pierre de la tour centrale.

L’incident n’a rien de surnaturel, mais il résume la situation d’un monument qui a plus de 700 ans. Selon la page que la ville de Cahors consacre à la restauration du pont, l’ouvrage n’a connu aucune campagne de travaux d’une telle ampleur depuis celle menée entre 1879 et 1882 par l’architecte Paul Gout. C’est précisément ce chantier du XIXe siècle qui a installé au sommet de la tour centrale la petite statue de diable que les visiteurs photographient aujourd’hui. Le pont où le diable arrachait une pierre chaque nuit perd aujourd’hui les siennes pour des raisons beaucoup plus prosaïques : le gel, l’eau et le temps.

Une console tombée de 25 mètres, et un diagnostic établi en 2019

Avant même la chute de 2021, l’état du pont inquiétait. Selon la fiche du projet publiée par la Fondation du patrimoine, une étude sanitaire exhaustive a été confiée en 2019 à Frédéric Martorello, architecte du patrimoine, et à Rémy Fromont, architecte en chef des monuments historiques. Elle relève des faiblesses sur les couvertures, des décollements d’enduits avec pertes de matière et des désordres sur les piles causés par les embâcles, ces amas de branches et de débris que la rivière charrie lors des crues.

Les investigations par géoradar et l’analyse visuelle subaquatique des piles n’ont pas révélé de faiblesse structurelle majeure. Mais sur les piles, les réparations du XIXe siècle disparaissent au gré des crues, et la restauration complète est jugée indispensable. La plupart des tuiles en pierre des toitures, les lauzes, ont gelé.

L’étude de 2019 dresse, tour par tour et pile par pile, la liste des interventions à prévoir. Parmi les principales :

  • la réparation des charpentes et la réfection générale des couvertures en lauze des tours ;
  • la restauration des machicoulis, avec des pierres de parement plus résistantes ;
  • la mise en sécurité des escaliers extérieurs qui mènent aux tours ;
  • la reprise des avant-becs et des talons des piles, attaqués par le courant ;
  • la suppression des réparations au ciment du parapet et de la chaussée, remplacées par de la pierre.

Ce que la légende raconte, et ce que l’histoire établit

Selon la légende que reprend la ville, le maître d’œuvre, désespéré par la lenteur du chantier, aurait promis son âme au diable en échange de son aide. Les travaux avancent alors très vite. Au moment de payer, l’homme se ravise et confie au diable une tâche impossible : aller chercher de l’eau pour les ouvriers dans une passoire. Dupé, le diable se venge en envoyant chaque nuit un petit démon arracher la dernière pierre de la tour centrale, pour que le pont ne soit jamais tout à fait achevé.

L’histoire retient des dates, qui ne concordent pas toutes. La notice Wikipédia, appuyée sur la bibliographie ancienne, indique que les consuls décident la construction en 1306, que la première pierre est posée le 17 juin 1308 et que l’ouvrage est achevé en 1378. La ville de Cahors et la Fondation du patrimoine donnent un début en 1308 et un achèvement supposé vers 1385.

Ce qui ralentit réellement le chantier, selon la ville, tient au contexte. L’accession au trône pontifical en 1316 d’un Cadurcien, Jacques Duèze, devenu le pape Jean XXII, attire une partie de l’élite de la ville en Avignon. La guerre de Cent Ans et la grande peste de 1348 ravagent ensuite la cité. Le site municipal le dit sans détour : c’est en l’absence de certitude sur la fin du chantier qu’une légende fondée sur l’intervention du diable s’est formée au fil des siècles.

  • Légende : un pacte avec le diable, une passoire, une pierre arrachée chaque nuit.
  • Histoire : une décision des consuls, un chantier ouvert en 1308, des guerres et une épidémie qui retardent l’achèvement.
  • Point de rencontre : une statue de diablotin, sculptée à la demande d’un architecte du XIXe siècle.

1879 à 1882 : le chantier de Paul Gout, qui a posé le diable sur la tour

Pendant des siècles, le pont sert surtout à la desserte locale et souffre, selon la ville, d’une absence d’entretien. Tout change avec la naissance de la notion de monument historique. Le pont figure sur la première liste de classement, dressée en 1840, comme le confirme sa notice PA00095027 de la base Mérimée, qui précise qu’il est propriété de la commune.

Ce classement ouvre la voie au premier grand chantier de restauration. Il intervient à l’occasion de l’installation du système d’adduction et de distribution d’eau potable de Cahors : le pont est alors utilisé comme aqueduc. Les travaux, menés de 1879 à 1882, sont confiés à Paul Gout, architecte en chef des monuments historiques et ancien élève de Viollet-le-Duc.

C’est dans ce contexte, marqué par le goût du XIXe siècle pour les contes et le passé médiéval, que Paul Gout fait sculpter un petit diable au sommet de la tour centrale. D’après Wikipédia, la figure occupe l’emplacement laissé vide, de sorte que le diable, en passant vérifier que le pont reste inachevé, croit voir l’un des siens à l’ouvrage. La même notice rappelle que l’aspect initial du pont a été sensiblement modifié par cette restauration. Nous avions raconté la légende elle-même dans notre article sur les soixante-dix ans de chantier du pont Valentré.

Le chantier qui s’annonce : calendrier, budget et financeurs

La ville de Cahors a officiellement lancé le projet en 2024. La maîtrise d’œuvre a été attribuée au cabinet de l’architecte Stéphane Thouin, notifié au début de l’année 2025. L’étude de 2019 avait établi une première estimation des dépenses à 6 860 000 euros.

La ville répartit la charge entre plusieurs partenaires publics : 30 % pour l’État par la DRAC Occitanie, 20 % pour la Région Occitanie, 10 % pour le Département du Lot et 40 % pour la commune. Le reste à charge prévisionnel était évalué à environ 2 800 000 euros hors taxes avant l’étude du maître d’œuvre. La Fondation du patrimoine est partenaire depuis le 20 septembre 2024.

Le pont a ensuite été retenu parmi les projets emblématiques du Loto du patrimoine 2025, porté par la Mission Patrimoine de Stéphane Bern. Selon la Fondation du patrimoine, ce dispositif lui a attribué 500 000 euros, auxquels s’ajoutent 180 000 euros de mécénat et d’autres aides, et 46 611 euros de dons au 26 août 2026. Le 4 février 2026, Radio Totem rapportait la remise d’un chèque de 40 000 euros par le Crédit Agricole Nord Midi-Pyrénées. Le maire, Jean-Luc Marx, y rappelait que « rien ne se fera sans l’aval de l’architecte en chef des monuments historiques ».

RepèreChiffreCe que cela indique
Longueur du pont172 m, dont 125 m environ au-dessus du LotUn ouvrage long, restauré en partie depuis des barges
Arches6, de 16,40 m d’ouvertureCinq piles restent en permanence dans l’eau
Chute de 2021une console tombée de 25 mUn machicoulis a dû être déposé en urgence
Restauration de Paul Gout1879 à 1882La dernière campagne de cette ampleur
Estimation de 20196 860 000 €Premier chiffrage, révisé depuis
Loto du patrimoine 2025500 000 €La plus grosse aide obtenue via la Fondation
Chiffres de la ville de Cahors et de la Fondation du patrimoine.

Un pont classé en 1840 et inscrit sur la route de Compostelle en 1998

Le pont Valentré porte deux protections. La première, nationale, date de 1840. La seconde est internationale : depuis 1998, il fait partie, avec la cathédrale Saint-Étienne de Cahors, du bien en série n° 868, « Les chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle en France », inscrit au patrimoine mondial de l’UNESCO. Il se trouve sur la voie du Puy, empruntée par les pèlerins qui passent aussi par Conques, dont l’abbatiale Sainte-Foy a bâti sa fortune sur des reliques.

Cette double reconnaissance pèse sur la manière de restaurer. Le programme doit préserver l’authenticité de l’ouvrage. Le pont étant entièrement piéton, les échafaudages devront permettre la continuité des usages.

Ce que l’on ne sait pas encore

Plusieurs points restent flous, et les sources ne s’accordent pas toujours. La date d’achèvement du pont oscille entre 1378 et un achèvement « supposé vers 1385 », ce qui change la durée du chantier de soixante-dix à près de quatre-vingts ans. La notice Mérimée, qui reprend un arrêté ancien, indique par ailleurs le XVIe siècle comme siècle de la campagne principale de construction, une mention isolée que toutes les autres sources contredisent.

Le calendrier des travaux a aussi bougé. La page municipale annonçait un lancement en mars 2026 et une fin prévisionnelle en 2031. En février 2026, Radio Totem évoquait un chantier estimé à 8 millions d’euros, prévu de 2027 à 2030. Nous n’avons pas trouvé de source publique confirmant le début effectif des travaux à la date de cet article. Une chose est sûre : la seule pierre que le diable n’arrachera pas date du chantier de Paul Gout.

Le pont où le diable arrachait une pierre chaque nuit perd aujourd’hui les siennes pour des raisons beaucoup plus prosaïques : le gel, l’eau et le temps.

Questions fréquentes

Pourquoi le pont Valentré doit-il être restauré ?

L'étude sanitaire de 2019 a relevé des couvertures en mauvais état, des enduits qui se détachent et des piles abîmées par les embâcles. En 2021, une console de machicoulis est tombée de 25 mètres. Aucune faiblesse structurelle majeure n'a toutefois été détectée.

Le pont Valentré va-t-il fermer pendant les travaux ?

La ville indique que les échafaudages devront permettre la continuité des usages, le pont étant entièrement piéton. Aucune fermeture n'est annoncée dans les sources consultées.

Qui a ajouté la statue du diable sur le pont ?

C'est l'architecte Paul Gout, chargé de la restauration de 1879 à 1882, qui a fait sculpter un petit diable au sommet de la tour centrale. La statue illustre la légende du diablotin qui descellait chaque nuit une pierre.

Le pacte avec le diable a-t-il une base historique ?

Non. Selon la ville de Cahors, la légende est née de l'incertitude sur la date d'achèvement du pont. Le chantier a surtout été ralenti par la guerre de Cent Ans et la peste de 1348.

Combien coûte la restauration du pont Valentré ?

L'étude de 2019 l'estimait à 6 860 000 euros. En février 2026, un média local évoquait un montant de 8 millions d'euros. Le Loto du patrimoine a apporté 500 000 euros.

Depuis quand le pont Valentré est-il protégé ?

Il est classé monument historique par la liste de 1840. Il est inscrit depuis 1998 au patrimoine mondial de l'UNESCO au titre des chemins de Saint-Jacques-de-Compostelle en France.
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