Le diable l’aurait bâti en une nuit : une quittance de 1321 nomme ceux qui ont lancé le pont de Céret sur le Tech

Le vieux pont de Céret, dit pont du Diable, et sa grande arche unique, avec les montagnes du Vallespir en arrière-plan
Le pont du Diable à Céret. Photo : Fabricio Cardenas, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Le 3 septembre 1321, à Céret, un notaire nommé Raymond d’Argelès enregistre en latin une quittance de quelques lignes. Le pont qui doit franchir le Tech au pied de la ville est alors, selon les termes de l’acte, déjà commencé et en construction. Sept siècles plus tard, la tradition locale attribue toujours l’ouvrage au diable, qui l’aurait élevé en une seule nuit.

Ce parchemin, conservé aux archives municipales de Prats-de-Mollo, a été publié en 1892 par l’érudit Albert Salsas dans une brochure intitulée La construction du vieux pont de Céret en 1321. Il donne ce que la légende ne donne pas : une date, des noms, une somme d’argent et même une contrepartie négociée. Le vieux pont de Céret, plus connu sous le nom de pont du Diable, franchit le fleuve d’une seule arche, et c’est elle que la légende attribue au diable.

Une arche unique de 45,45 mètres au-dessus du Tech

Les dimensions publiées par Albert Salsas ne sont pas des estimations. Il les reprend d’une note de Georges Sorel parue dans le XXXIIe bulletin de la Société agricole, scientifique et littéraire des Pyrénées-Orientales, qui précise qu’elles ont été relevées « avec le plus grand soin » par un ingénieur des Ponts et Chaussées nommé Drogue. L’arche mesure 45,45 mètres d’ouverture et 22,30 mètres de flèche, et la partie centrale du pont fait 4 mètres de large.

L’Agence de développement touristique des Pyrénées-Orientales arrondit ces chiffres sur sa fiche consacrée au pont du Diable : une arche de 45 mètres enjambe le Tech, et la clef de voûte se situe à 22,30 mètres de hauteur. La même fiche indique que le pont a été bâti en 1321, sous le règne des rois de Majorque, et que l’accès est gratuit, depuis la place du Pont.

  • Ouverture de l’arche : 45,45 mètres, selon le relevé de l’ingénieur Drogue cité par Georges Sorel puis par Albert Salsas.
  • Flèche de l’arche : 22,30 mètres, valeur reprise par l’office de tourisme départemental pour la hauteur de la clef de voûte.
  • Largeur de la partie centrale : 4 mètres, ce qui en fait un passage étroit.
  • Protection : classement au titre des monuments historiques par la liste de 1840, d’après la notice PA00103991 de la base Mérimée.

La notice du ministère de la Culture désigne l’ouvrage sous un nom bien plus sobre que celui de la légende : « Pont sur le Tech ». Elle confirme son classement par la liste de 1840 et mentionne un acte publié au Journal officiel le 18 avril 1914.

Ce que raconte la quittance de 1321

Albert Salsas présente cette quittance et une seconde, datée de 1341, comme les deux seuls documents connus sur les origines du pont. La pièce de 1321 est un parchemin de vingt-trois lignes, d’une écriture cursive, et c’est elle qui permet de dater le chantier. Avant sa découverte, un Essai monographique sur le pont de Céret, publié en 1883 par le Courrier de Céret, se contentait de situer la construction entre 1320 et 1340.

L’acte nomme les responsables de l’entreprise, que le texte latin appelle operarii, terme que Salsas traduit par fabriciens ou maîtres d’œuvre. Il s’agit d’administrateurs du chantier plutôt que d’architectes au sens moderne, et le nom de celui qui a dessiné l’arche n’y figure pas.

  • Arnaud Batlle, sacristain de l’église Saint-Pierre de Céret, et frère Raymond de Saint-Paul, commandeur de l’hôpital de la ville, administrateurs de l’œuvre du pont.
  • Les deux consuls de Céret en exercice, Guillaume Thoyr et Guillaume Donat, ce dernier représenté par son fils Jean.
  • Pierre Draper, premier consul de Prats-de-Mollo, au nom de la communauté qui verse l’argent.
  • Les seigneurs de Céret, Guillaume Roger, Arnaud Biure et Raymond Marqués, qui approuvent et ratifient les engagements pris.

Le cœur de l’acte est une transaction. Prats-de-Mollo, en amont dans la vallée, donne quinze livres de Barcelone pour aider à la construction. En échange, les constructeurs promettent à perpétuité de ne rien exiger des habitants de Prats, déclarés exempts de tout droit de barra, c’est-à-dire du péage levé sur les personnes, les animaux et les marchandises au passage d’un pont.

Salsas voit dans ce privilège la preuve que l’entreprise manquait d’argent dès ses débuts, et un encouragement adressé aux autres villages riverains du Tech pour qu’ils suivent l’exemple. Il tente même une conversion : selon son calcul, le don de Prats représenterait environ 248 francs de 1892, une estimation fondée sur la valeur de l’argent à son époque, pas sur un pouvoir d’achat médiéval.

Vingt ans de chantier, ou une arche bâtie vite ?

La seconde quittance, datée du 6 des calendes de décembre 1341, fait état de 59 livres barcelonaises payées à un certain Guillaume Eres et à ses compagnons. L’auteur de l’essai de 1883 en avait conclu que la construction avait duré vingt ans, de 1321 à 1341. Albert Salsas juge cette hypothèse « peu probable ».

Son argument tient à la forme même de l’ouvrage : pour lui, l’arche en plein cintre porte la meilleure preuve d’une édification rapide. Il observe que, dans la construction primitive, les pieds-droits des petites arches latérales descendaient presque jusqu’au lit du Tech, et qu’elles ont ensuite été en partie bouchées par d’importants massifs de maçonnerie. Les 59 livres de 1341 pourraient, suggère-t-il, avoir payé ces travaux postérieurs plutôt que le grand œuvre.

La question n’est pas tranchée pour autant. L’article de l’encyclopédie Wikipédia consacré au pont retient une construction de 1321 à 1341 et signale plusieurs campagnes de réparations au XVIIIe siècle, entre 1718 et 1762, sur la culée sud, le pavage, les murs de tête et les murs de soutènement des deux rives.

La légende : un pont surgi en une seule nuit

La version que diffuse aujourd’hui l’office de tourisme tient en une phrase : selon la tradition locale, le diable lui-même aurait bâti le pont en une seule nuit. Les récits plus détaillés varient selon les auteurs. L’article Wikipédia en recense plusieurs, depuis le géographe Piganiol de La Force en 1722, qui rapporte qu’on attribuait l’ouvrage au diable dans le pays, jusqu’à Onésime Reclus au début du XXe siècle.

  • Chez Victor Dujardin, en 1890, Satan renverse plusieurs fois le pont en enlevant la nuit la pierre principale d’une pile.
  • Chez Bosch de la Trinxeria, en 1896, le démon n’a pas le temps de poser la dernière pierre.
  • Dans une version contemporaine relayée par des sites de vulgarisation, le diable réclame l’âme du premier qui traversera, et c’est un chat qu’on envoie en tête.

Le motif de la pierre qui manque revient dans plusieurs de ces récits. Il rappelle de près celui du pont Valentré de Cahors, dont la légende accuse le diable de soixante-dix ans de chantier, où un diablotin vient desceller chaque nuit la dernière pierre d’une tour. À Cahors, une pierre sculptée à l’effigie d’un diablotin a été posée lors d’une restauration en 1879, et le pont a de nouveau fait parler de lui quand une console du pont Valentré est tombée de 25 mètres en 2021.

Le diable n’apparaît pas dans la quittance de 1321 publiée par Salsas : on y lit les noms d’un sacristain, d’un commandeur d’hôpital, de consuls et de seigneurs. Les deux ponts diffèrent aussi par leur architecture : Valentré aligne six arches et trois tours, tandis que Céret franchit le Tech d’une seule arche.

Le diable n’apparaît pas dans la quittance de 1321 publiée par Salsas : on y lit les noms d’un sacristain, d’un commandeur d’hôpital, de consuls et de seigneurs.

Les chiffres clés du vieux pont de Céret

RepèreValeurSource
Quittance la plus ancienne3 septembre 1321Albert Salsas, 1892
Ouverture de l’arche45,45 mRelevé Drogue, cité par G. Sorel et A. Salsas
Flèche de l’arche22,30 mIdem, et office de tourisme départemental
Largeur au centre4 mAlbert Salsas, 1892
Don de Prats-de-Mollo15 livres de BarceloneQuittance de 1321
Classement monument historiqueListe de 1840Base Mérimée PA00103991

Ce que l’on ignore encore

Le premier angle mort est l’auteur de l’arche. Les quittances nomment des administrateurs, des consuls, des seigneurs et un Guillaume Eres payé en 1341 avec ses compagnons, mais aucun document publié par Salsas ne désigne le maître maçon qui a conçu l’ouvrage. La page catalane de Wikipédia classe d’ailleurs l’architecte comme inconnu.

Le second porte sur la place du pont dans l’histoire des records. L’article Wikipédia en français affirme que l’arche de Céret a détenu le record de la plus longue arche en pierre de 1341 à 1356, avant d’être dépassée par le pont Scaliger de Vérone, dont la plus grande arche mesure 48,70 mètres. Cette affirmation ne figure ni dans la brochure de Salsas ni sur la fiche de l’office de tourisme, et elle dépend de la date d’achèvement retenue pour Céret : elle doit être prise avec prudence.

La durée du chantier reste elle aussi discutée : vingt ans selon l’essai de 1883, beaucoup moins selon Albert Salsas. Les dates des réparations du XVIIIe siècle proviennent de compilations récentes, pas de documents publiés ici. Quant à la légende, elle n’a pas de texte fondateur daté du Moyen Âge : la plus ancienne mention recensée par Wikipédia date de 1722.

Reste ce que les documents établissent : en 1321, Céret avait engagé, avec l’aide financière de Prats-de-Mollo, le chantier d’une arche de plus de quarante-cinq mètres au-dessus du Tech, et cette arche est toujours debout, classée monument historique depuis 1840.

Questions fréquentes

Quand le pont du Diable de Céret a-t-il été construit ?

Une quittance du 3 septembre 1321 atteste que le chantier était alors en cours. Une seconde quittance date de 1341, et la durée exacte des travaux reste discutée : vingt ans selon un essai de 1883, beaucoup moins selon Albert Salsas.

Quelle est la portée de l'arche du pont de Céret ?

L'arche mesure 45,45 mètres d'ouverture et 22,30 mètres de flèche, selon un relevé de l'ingénieur des Ponts et Chaussées Drogue cité par Georges Sorel et Albert Salsas. La partie centrale fait 4 mètres de large.

Pourquoi l'appelle-t-on pont du Diable ?

Selon la tradition locale, le diable l'aurait bâti en une seule nuit. Plusieurs versions circulent, avec une pierre manquante ou un chat envoyé en premier pour tromper le diable.

Qui a payé le pont de Céret ?

La ville de Céret a lancé l'entreprise avec ses administrateurs et ses consuls. Prats-de-Mollo a donné quinze livres de Barcelone, en échange de l'exemption perpétuelle du péage pour ses habitants.

Peut-on traverser le pont du Diable aujourd'hui ?

Oui, l'office de tourisme des Pyrénées-Orientales indique un accès gratuit depuis la place du Pont, à Céret. Le pont est classé monument historique depuis 1840.

Quel lien avec le pont Valentré de Cahors ?

Les deux ponts portent une légende du diable, avec le motif d'une pierre qui manque. Leur architecture diffère : Valentré aligne plusieurs arches et des tours, Céret une seule grande arche.
PartagerFacebookXWhatsAppLinkedInE-mail
Retour en haut