Le 11 juillet 1905, les coureurs du Tour de France quittent Nancy à 3 heures du matin pour rejoindre Besançon. Dans la journée, René Pottier atteint le sommet du Ballon d’Alsace sans jamais descendre de son vélo, à 20 km/h de moyenne. Sur la montagne qu’il franchit, le versant alsacien est alors allemand depuis 1871.
Le Ballon d’Alsace culmine à 1 247 mètres, selon la carte de l’IGN, au point où se touchent les départements du Territoire de Belfort, des Vosges et du Haut-Rhin. La fiche que la DREAL de Franche-Comté consacre au site classé insiste sur cette singularité : le point culminant forme la jonction des limites administratives de trois départements et, au moment où la fiche a été rédigée, de trois régions, une caractéristique qu’elle qualifie d’unique en France. Entre 1871 et 1918, l’une de ces limites a été une frontière d’État.
Une frontière issue du traité de Francfort du 10 mai 1871
La fiche pédagogique des musées de Belfort consacrée au siège de 1870-1871 résume l’accord qui a dessiné cette ligne. Le traité de Francfort, signé le 10 mai 1871, met fin à la guerre franco-prussienne : la France cède à l’Allemagne l’Alsace et une partie de la Lorraine. Un territoire de 600 km², formé de 106 communes de l’ancien arrondissement de Belfort, est toutefois détaché du département du Haut-Rhin devenu allemand et reste français.
Le site classé du Ballon d’Alsace s’étend sur trois communes : Lepuix-Gy dans le Territoire de Belfort, Saint-Maurice-sur-Moselle dans les Vosges et Sewen dans le Haut-Rhin. Après 1871, Lepuix-Gy reste française, tandis que Sewen appartient à l’Empire allemand jusqu’à la fin de la Première Guerre mondiale. Selon le diocèse de Belfort-Montbéliard, la frontière allemande sépare alors le Ballon d’Alsace en deux.
La guerre de 1870 a laissé d’autres traces dans l’Est, comme le siège de sept mois de la citadelle de Bitche, et l’annexion a marqué des monuments alsaciens tels que le Haut-Koenigsbourg, offert à l’empereur allemand en 1899 et rendu à la France en 1919.
Sur le terrain, le sommet garde plusieurs témoins de son histoire :
- une ancienne borne frontière, photographiée en mai 2024 sur la commune de Lepuix ;
- la Vierge du Ballon, élevée en 1860 à la suite d’un vœu ;
- la statue équestre de Jeanne d’Arc, inaugurée le 19 septembre 1909 ;
- la stèle de René Pottier et le monument aux démineurs morts pour la France.
Une Jeanne d’Arc à cheval offerte par la famille Marchal en 1909
La fiche de l’office de tourisme des Ballons des Hautes Vosges attribue la statue au sculpteur Mathurin Moreau et son financement à l’industriel Napoléon Marchal, de Saint-Amé. Elle devait d’abord être installée au rocher des Evaux, dont l’accès s’est révélé impossible pour une telle sculpture. Elle a finalement pris place sur la chaume de la Jumenterie, sur le versant est, à 1 242 mètres d’altitude, et a été inaugurée le 19 septembre 1909. Une carte postale ancienne porte la même date et la mention de la famille Nap. Marchal.
Le sens de l’œuvre ne laisse guère de doute. Le document de la pastorale du sport du diocèse de Belfort-Montbéliard la décrit comme le symbole de la perte de l’Alsace-Moselle depuis 1871. Selon l’office de tourisme, Mathurin Moreau voulait défier la Prusse et encourager les Lorrains et les Alsaciens installés dans la vallée de la Moselle après 1871. La même source indique que la statue, foudroyée l’année de son cinquantième anniversaire, a été réparée à Saint-Maurice-sur-Moselle avant de retrouver sa place.
La Vierge du Ballon est plus ancienne. Le diocèse rapporte qu’elle a été élevée en 1860 à la suite du vœu d’un fermier perdu dans le brouillard, qui avait demandé le secours de Marie et fit ériger la statue après avoir retrouvé son chemin.
Le 11 juillet 1905, René Pottier franchit le Ballon sans mettre pied à terre
Le diocèse de Belfort-Montbéliard rappelle que la presse locale de juillet 1905 s’intéresse davantage aux clous jetés sur la route qu’à l’exploit sportif. Le même document présente le Ballon comme la première étape de montagne du Tour depuis sa création. René Pottier, monté depuis Saint-Maurice, franchit l’obstacle sans descendre de son vélo, à 20 km/h de moyenne.
L’article de Wikipédia consacré au coureur, labellisé par l’encyclopédie, détaille la montée : quatre hommes sont en tête au pied du col, puis Louis Trousselier, Hippolyte Aucouturier et Henri Cornet lâchent prise l’un après l’autre, et Pottier passe seul au sommet. C’est pourtant Aucouturier qui remporte l’étape à Besançon. Pottier abandonne la course au départ de la troisième étape.
Il revient l’année suivante. Lors du Tour 1906, il passe de nouveau en tête au Ballon d’Alsace, puis s’impose à Dijon après 200 kilomètres seul en tête. Il remporte ce Tour 1906, avec cinq victoires d’étape. Il meurt le 25 janvier 1907, à 27 ans. Quelques semaines plus tard, Henri Desgrange, directeur du Tour, fait élever une stèle en sa mémoire au col du Ballon d’Alsace, qu’il a été le premier cycliste à franchir dans l’histoire de l’épreuve.
Une route ouverte en 1753 et un col repris par le Tour 2026
La route qui franchit le Ballon est bien antérieure au vélo. En août 1751, Jean-Baptiste de Clinchamp, directeur des Ponts et Chaussées de l’intendance d’Alsace, vient évaluer la faisabilité d’une voie entre la vallée de Saint-Maurice et celle de Giromagny, rapporte le diocèse. Son rapport met en avant le commerce des grains et du sel lorrain vers la Suisse. Les travaux débutent en 1753 grâce aux corvées et, de 1780 à 1784, de nouvelles campagnes adoucissent les pentes, rectifient les virages et remplacent certains ponts de bois par des ouvrages de pierre.
Le Tour de France 2026 est repassé par ces pentes. Selon la fiche officielle de la treizième étape, de Dole à Belfort, le Ballon d’Alsace, placé à 1 173 mètres, était franchi au kilomètre 175,9 après 8,8 km de montée à 6,9 %, en première catégorie. La quatorzième étape, de Mulhouse au Markstein Fellering, l’empruntait aussi, au kilomètre 94,4. Le diocèse note que le parcours du 17 juillet reprend le tracé qui fit traverser le département au Tour pour la première fois en 1905.
Novembre 1944, un monument aux démineurs et un site classé en 1982
Le sommet a aussi connu les combats de la Libération. Le site de l’ordre de la Libération indique que le premier maître Yves Nonen, du 1er régiment de fusiliers marins, y est tué le 24 novembre 1944, d’une balle dans la tête, à la tête de son peloton. La notice qualifie ces combats de décisifs pour l’entrée de sa division en Alsace.
Après la guerre, d’anciens démineurs décident dès 1947 d’élever un monument à la mémoire des volontaires morts pour la France dans le Haut-Rhin, les Vosges, le Doubs, la Haute-Saône et le Territoire de Belfort. D’après le diocèse, il est inauguré le 6 juillet 1952 en présence de Claudius Petit, ministre de la Reconstruction et du Logement.
Le massif, lui, est protégé pour son paysage. Le site a été classé par décret du 5 juillet 1982 ; sa partie franc-comtoise couvre 602,2 hectares selon la DREAL. La fiche de la zone naturelle publiée par l’INPN précise que ce classement au titre de la loi de 1930 interdit notamment toute opération d’aménagement et de réalisation de travaux lourds ou dégradants. La DREAL décrit des chaumes à la végétation uniquement herbacée, cernées de hêtraies sapinières denses. Au sud, le sommet forme un balcon sur la trouée de Belfort et le Jura ; à l’est, la Forêt-Noire ferme l’horizon.
Entre 1871 et 1918, l’une de ces limites a été une frontière d’État.
| Repère | Donnée |
|---|---|
| Altitude du sommet (IGN) | 1 247 mètres |
| Traité de Francfort | 10 mai 1871 |
| Partie de l’arrondissement de Belfort restée française | 106 communes, 600 km² |
| Première ascension par le Tour | 11 juillet 1905, 20 km/h de moyenne |
| Inauguration de la statue de Jeanne d’Arc | 19 septembre 1909 |
| Classement du site | décret du 5 juillet 1982 |
Ce que les sources ne tranchent pas
Plusieurs chiffres varient d’un document à l’autre, et quelques détails répétés partout manquent de source officielle.
- l’altitude : 1 247 mètres pour l’IGN, mais 1 256 mètres sur une carte postale ancienne du sommet et de sa borne-frontière, éditée par Paul Testart à Épinal ;
- la statue : le diocèse la dit construite en 1907, alors que l’office de tourisme et les cartes postales anciennes donnent une inauguration le 19 septembre 1909 ;
- le monument aux démineurs : inauguré en 1952 selon le diocèse, daté de 1950 par Wikipédia ;
- le col : 1 173 mètres sur la fiche du Tour de France, 1 171 mètres dans Wikipédia ;
- les régions : la fiche de la DREAL parlait de trois régions, mais le sommet ne relève plus que du Grand Est et de la Bourgogne-Franche-Comté.
Les marques gravées sur les bornes, F côté France et D côté Allemagne, ne sont décrites que par Wikipédia, sans source citée, et la page précise qu’elles sont souvent effacées. Elles n’ont pas été vérifiées ici sur le terrain.

