La fille de Davout a légué 300 000 francs pour un phare : à Penmarc’h, il porte le nom d’une bataille en Bavière

Le phare d'Eckmühl, l'ancien phare de Penmarc'h et le sémaphore à la pointe de Saint-Pierre, à marée basse
Le phare d'Eckmühl, à Penmarc'h, photographié le 21 octobre 2012. Photo : Jean-Jacques Abalain, CC BY 2.0, via Wikimedia Commons.

Le 7 octobre 1892, Adélaïde-Louise Davout, marquise de Blocqueville, meurt dans son hôtel parisien. Son testament, daté du 2 février 1885, consacre 300 000 francs à un phare qui devra porter le nom de la victoire de son père. En 1897, une tour de granit de 64,80 mètres s’allume à la pointe de Penmarc’h, dans le Finistère.

Le phare d’Eckmühl doit son nom à la bataille remportée en 1809 en Bavière par le maréchal d’Empire Louis-Nicolas Davout, fait ensuite prince d’Eckmühl. Il doit à la fille du maréchal une partie de son financement et le choix de sa pierre. Les deux notices de la base Mérimée, celle des Monuments historiques et celle de l’Inventaire général du patrimoine, documentent cette histoire ; celle de l’Inventaire la retrace en détail, du testament jusqu’à la mise en service.

Un testament qui fixe le lieu, la pierre et le nom

La marquise nomme dans son testament un exécuteur pour tout ce qui concerne le phare : M. Le Myre de Vilers, ancien gouverneur de la Cochinchine. Elle y écrit sa volonté qu’un phare soit élevé « sur un point dangereux des côtes de France, non miné par la mer », et précise qu’elle le veut sur un terrain solide et granitique. Elle cite les conseils d’un vieil ami, le baron Baude, selon qui bien des anses des côtes bretonnes restaient obscures et dangereuses.

Le texte, reproduit par l’Inventaire et par la commune de Penmarc’h, donne aussi le sens du geste : les larmes versées par les guerres, que la testatrice dit redouter et détester, seront « rachetées par les vies sauvées de la tempête ». Elle demande enfin qu’une plaque de marbre rappelle que le phare a été élevé à la mémoire du maréchal par son fils unique et par sa fille, tous deux morts sans enfant.

Le ministre des Travaux publics réunit alors une commission pour décider s’il faut accepter le legs et comment l’employer. Deux sites sont étudiés, l’île Vierge, au nord du Finistère, et Penmarc’h. Penmarc’h obtient la majorité des suffrages.

  • 2 février 1885 : date du testament de la marquise de Blocqueville.
  • 7 octobre 1892 : mort de la marquise dans son hôtel parisien.
  • 22 décembre 1892 : signature de la convention entre l’État et les représentants du legs.
  • 16 mars 1893 : décret qui valide l’accord et le nom officiel de phare d’Eckmühl.
  • Septembre 1893 : ouverture du chantier, confié à l’entreprise parisienne Vabre.

Penmarc’h avait déjà un phare, jugé trop bas

Depuis le 20 novembre 1835, un phare de 40 mètres en pierres de taille éclaire la pointe. La loi du 3 avril 1882 lance un programme d’électrification des grands feux d’atterrissage des côtes de France, porté par l’ingénieur Émile Allard, et Penmarc’h fait partie des tours retenues. Les nouvelles règles demandent de placer les appareils à plus de 60 mètres au-dessus des plus hautes mers.

D’après l’Inventaire, l’ingénieur chargé des études juge impossible de surélever d’une vingtaine de mètres une tour trop âgée, au sommet trop étroit pour porter la nouvelle lanterne. La Commission des phares retient donc une construction neuve. Un premier projet, présenté en 1890, prévoit une dépense de 110 000 francs. La convention signée avec les représentants du legs rend caducs les travaux préparatoires de ce projet, et la nouvelle tour est implantée à 122 mètres à l’est de l’ancienne.

L’ancien phare n’a pas été démoli. Éteint après l’allumage du phare d’Eckmühl en 1897, il est aujourd’hui protégé avec lui, dans le même arrêté de classement.

Kersanton, bronze et milliers de carreaux d’opaline

Les plans sont dressés par les ingénieurs du Service central des phares, Bourdelles et Charles Ribière, sous la direction du directeur Bernard. L’Inventaire relève que, pour la première fois dans l’histoire moderne des phares, ils s’adjoignent un architecte parisien diplômé, Paul Marbeau, surtout pour répondre aux exigences du testament. Les dépenses sont estimées à 450 000 francs.

Pour respecter la volonté de la testatrice, la tour octogonale est entièrement montée en pierre de Kersanton, que la notice décrit comme la plus belle et la plus chère. La notice des Monuments historiques détaille l’intérieur :

  • un escalier en bronze et laiton, que la notice qualifie d’extrêmement soigné ;
  • un parement intérieur revêtu de milliers de carreaux d’opaline ;
  • une chambre de veille lambrissée de chêne naturel ciré, presque une salle d’honneur ;
  • une sculpture en bronze du maréchal Davout, signalée par l’Inventaire ;
  • une lanterne équipée, aujourd’hui encore, de l’optique double d’origine.

L’opaline couvre donc les murs de la cage d’escalier, pas les marches elles-mêmes. La page de la mairie compte 307 marches pour une tour de 65 mètres ; le site du tourisme du Finistère précise que le visiteur en gravit 290 jusqu’à la plateforme.

Un chantier difficile, un feu électrique dès 1897

Les ingénieurs ont présenté l’ouvrage comme un modèle. L’Inventaire nuance : les pierres livrées depuis la rade de Brest arrivent difficilement et leur prix augmente, les équipes de maçons et de poseurs manquent parfois, et certaines plaques d’opaline sont de qualité douteuse, si bien que l’entrepreneur doit en acheter davantage que prévu. Ses réclamations aboutissent à un règlement à l’amiable.

L’inauguration, prévue en septembre 1895, n’a eu lieu que le 17 octobre 1897, date de la mise en service du feu.

L’inauguration, prévue en septembre 1895, n’a eu lieu que le 17 octobre 1897, date de la mise en service du feu. La notice de l’Inventaire conclut que, grâce à ce legs, un phare breton porte le nom, « bien que mal orthographié », d’un village de Basse-Bavière. Le village s’écrit Eggmühl en allemand. En 1997, pour le centenaire du phare, Penmarc’h s’est jumelée avec Schierling-Eggmühl.

Sur le plan technique, le phare est conçu pour fonctionner à l’électricité. Deux machines à vapeur de 12 chevaux, dont une de secours, entraînent des alternateurs ; les lampes sont des lampes à arc. L’Inventaire indique une portée de 100 kilomètres à l’origine et un feu à éclats toutes les 5 secondes, produit par une optique double fournie par Sautter-Harlé. Le phare était alors tenu par un maître de phare et cinq gardiens.

Le feu bat toujours au même rythme. La commune décrit aujourd’hui un éclat blanc toutes les 5 secondes, avec une portée lumineuse de 45 km ; l’Inventaire donne 25 milles et signale une lampe halogène de 650 W.

RepèreValeurSource
Legs de la marquise300 000 francsTestament cité par l’Inventaire et la commune
Dépenses estimées du chantier450 000 francsInventaire général
Hauteur totale64,80 m (65 m selon la commune)Inventaire général, commune
Hauteur du feu au-dessus de la mer60 mInventaire général
Marches307, dont 290 gravies par le publicCommune, tourisme du Finistère
Mise en service17 octobre 1897Inventaire général
Chiffres clés du phare d’Eckmühl.

Monument historique et site fermé jusqu’au 30 octobre 2026

Le phare appartient à l’État. Inscrit en 2005, il est classé monument historique par arrêté du 23 mai 2011, avec l’ancien phare, les façades et toitures de leurs bâtiments annexes, les murs, grilles et terrains de leurs enclos. La notice précise que l’inscription de 2005 a été annulée.

Avant de prévoir une montée, un point pratique compte. La mairie de Penmarc’h annonce que le site des phares est exceptionnellement fermé du 1er septembre au 30 octobre 2026 en raison d’exercices militaires. En temps normal, la visite coûte 4 euros pour un adulte, 40 personnes au plus peuvent être dans la tour en même temps, et le chemin de ronde ferme par temps d’orage ou quand le vent dépasse 50 km/h.

Le phare d’Eckmühl n’est pas le seul feu du Finistère à avoir une histoire singulière : en mer, au large du raz de Sein, le phare de Tévennec a vu se succéder vingt-trois gardiens en trente-cinq ans. Autre tour monumentale de la côte atlantique, le phare de Cordouan a été construit en pleine mer à partir de 1584.

Ce que les sources ne tranchent pas

Les documents ne s’accordent pas sur tous les points. La notice des Monuments historiques indique une construction à partir de 1892, alors que l’Inventaire situe le début des travaux en septembre 1893. L’Inventaire mentionne par ailleurs une approbation des plans le 25 mai 1892, sans expliquer l’écart. La hauteur varie aussi selon les sources, 64,80 m pour l’Inventaire, 65 m pour la commune.

La part exacte du legs dans le coût final reste floue : la commune écrit que le legs a financé la construction en partie, l’Inventaire précise que l’État prenait en charge les dépenses déjà prévues pour le projet de 1890, mais aucune des deux sources consultées ne donne de bilan comptable définitif. Enfin, les portées annoncées, 25 milles pour l’Inventaire et 45 km pour la commune, ne se contredisent pas : 25 milles marins font environ 46 km.

Questions fréquentes

Pourquoi un phare breton porte-t-il un nom allemand ?

Il porte le nom de la bataille d'Eckmühl, gagnée en 1809 en Bavière par le maréchal Davout, fait ensuite prince d'Eckmühl. Sa fille, la marquise de Blocqueville, a exigé ce nom dans son testament. Le village bavarois s'écrit Eggmühl.

Combien de marches compte le phare d'Eckmühl ?

La commune de Penmarc'h indique 307 marches. Le site du tourisme du Finistère précise que les visiteurs en montent 290 jusqu'à la plateforme.

Quelle est la hauteur du phare d'Eckmühl ?

L'Inventaire général donne une hauteur totale de 64,80 mètres, avec un feu à 60 mètres au-dessus de la mer. La commune arrondit à 65 mètres.

L'escalier est-il en opaline ?

Non. Selon la notice des Monuments historiques, l'escalier est en bronze et laiton. Ce sont les murs intérieurs de la tour qui sont revêtus de milliers de carreaux d'opaline.

Peut-on visiter le phare d'Eckmühl en octobre 2026 ?

La mairie de Penmarc'h annonce que le site des phares est exceptionnellement fermé du 1er septembre au 30 octobre 2026 en raison d'exercices militaires. Hors fermeture, l'entrée adulte coûte 4 euros.

Depuis quand le phare est-il monument historique ?

Il a été inscrit en 2005, puis classé par arrêté du 23 mai 2011, avec l'ancien phare de Penmarc'h et leurs enclos.
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