Huit cent quarante millimètres relevés, et un pluviomètre qui a débordé quatre fois : la Llau, en Vallespir

Les versants boisés du haut Vallespir et la vallée du Tech en contrebas
Le haut Vallespir : c'est sur ces versants qu'il est tombé huit cent quarante millimètres de pluie en vingt-quatre heures. Photo : Bertrand GRONDIN  → (Talk), CC BY-SA 3.0, via Wikimedia Commons.

Le 17 octobre 1940, le pluviomètre installé au hameau de la Llau, sur la commune du Tech dans le haut Vallespir, a relevé huit cent quarante millimètres de pluie en vingt-quatre heures.

Ce chiffre n’est pas le total de ce qui est tombé. C’est le total de ce que l’appareil a pu contenir.

Météo-France précise que le pluviomètre a débordé quatre fois pendant l’épisode. La valeur est donc sous-estimée, et le relevé le plus souvent cité pour cet événement est un plancher, pas un plafond.

Un appareil qui déborde quatre fois cesse de mesurer : il témoigne.

Trois sources, un chiffre, et un désaccord sur ce qu’il vaut

Le chiffre lui-même est solidement établi. La note de présentation de l’aléa du plan de prévention des risques d’inondation du bassin du Tech, publiée par la préfecture des Pyrénées-Orientales, écrit que cette quantité d’eau tombée en quatre jours, et plus particulièrement dans la journée du 17 octobre, est officialisée comme étant le record européen en la matière, avec huit cent quarante millimètres relevés au pluviomètre de la Llau, dans le bassin de la Coumelade.

Météo-France donne la même valeur, relevée à la station électrique, et ajoute la précision du débordement. Un article paru dans les Annales de Géographie en 1997, consacré à la crue dans la basse vallée du Tech d’après les dossiers des sinistrés, reprend la hauteur et la qualifie de record européen de pluie en vingt-quatre heures.

C’est sur le statut de ce chiffre que les trois sources divergent, et la nuance mérite d’être posée.

  • La préfecture écrit record européen, sans réserve.
  • L’article scientifique de 1997 écrit record européen de pluie en vingt-quatre heures.
  • Météo-France, en 2020, se limite à un record local et à l’un des plus forts cumuls de vingt-quatre heures à l’échelle européenne, sans affirmer le record continental.

L’institution la mieux placée pour en juger est l’opérateur météorologique, et c’est la plus réservée des trois. Nous reprenons donc le chiffre, qui ne fait aucun doute, et nous laissons à chaque source son appréciation de ce qu’il représente.

Où se trouve exactement ce point : nous avons vérifié la localisation indépendamment des trois sources. Le géocodeur de la Géoplateforme de l’IGN place La Llau sur la commune du Tech, code postal 66230, et le service altimétrique rend, au même point, une altitude de huit cent quatre-vingt-trois mètres. La commune du Tech compte aujourd’hui quatre-vingt-quinze habitants pour deux mille six cent trente-huit hectares, selon l’interface publique des données communales, qui ne précise pas le millésime du recensement.

Ce qui est mesuré, et ce qui est estimé

Autour de ces huit cent quarante millimètres circulent d’autres chiffres, et il faut dire lesquels sont des mesures.

ValeurNaturePérimètre et source
840 mm en 24 hmesure, sur un appareil qui a débordéle pluviomètre de la Llau, bassin de la Coumelade, préfecture et Météo-France
environ 1 m en 24 hestimation de secteur, aucun poste nomméles hauts bassins de la Coumelade et de Saint-Laurent-de-Cerdans, préfecture
1 930 mm en 4 joursestimation de secteurla région de Saint-Laurent-de-Cerdans, préfecture
3 500 m3 par secondeestimation postérieure, 1941au Boulou, par l’hydrologue Maurice Pardé
4 600 m3 par secondeestimation postérieure, rapport du 2 août 1941à Arles-sur-Tech, par un inspecteur général du ministère de l’agriculture
10 à 15 millions de tonnesestimation de charriagele Tech seul, préfecture
Aucun des deux débits n’est une mesure de station : ce sont des reconstitutions faites après l’événement, à deux endroits différents, et elles ne se recoupent pas.

Sur le cumul de Saint-Laurent-de-Cerdans, les deux institutions n’ont d’ailleurs pas la même confiance. La préfecture donne environ un mètre en vingt-quatre heures sans réserve ; Météo-France donne environ mille millimètres signalés, et ajoute que la valeur est moins certaine, cette station ne faisant pas partie de son réseau d’observation.

La durée de l’épisode varie aussi d’une source à l’autre, de peu : quatre jours du 17 au 20 octobre pour la préfecture, du 16 au 20 pour Météo-France. Les deux s’accordent sur le 17 comme journée décisive.

L’éboulement qu’on accuse depuis quatre-vingts ans

Il existe, pour cet événement, une explication qui circule depuis l’époque : la crue aurait été brutale parce qu’un éboulement avait formé un barrage en amont, lequel aurait cédé d’un coup. L’éboulement en question est celui de la Baillanouse.

L’hydrologue Maurice Pardé a écrit le contraire dès 1941, et son texte est repris intégralement par la préfecture. Le voici.

Point n’est besoin, écrit-il, de recourir à d’autres explications que celle de la quantité de précipitations tombées. Si la rapidité de l’inondation a surpris en plaine, notamment sur le territoire d’Ortaffa, on ne doit pas l’attribuer, comme on le fait parfois, à la rupture de barrages formés en amont par des éboulements qui auraient brusquement lâché dans les vallées de grandes quantités d’eau. D’une part, l’onde formée par de tels barrages s’atténue très rapidement vers l’aval, d’autant plus que la vallée s’élargit. D’autre part, l’éboulement habituellement mis en cause, celui de la Baillanouse, s’est produit le 18 octobre, donc après que la plus forte pointe de crue eut atteint la plaine.

La portée exacte de ce passage : il écarte l’éboulement comme explication de la soudaineté de l’inondation en plaine, à Ortaffa notamment. Il ne dit pas que l’éboulement de la Baillanouse n’a rien produit en haut Vallespir, et il ne dit pas qu’il n’a pas eu lieu. Élargir cette phrase à toute la vallée serait un contresens, et nous nous en tenons donc à ce qu’elle dit. Pour situer le lieu, le géocodeur de l’IGN place une prise d’eau de la Baillanouse sur la commune de Prats-de-Mollo-la-Preste, à six cent quarante-trois mètres d’altitude.

Ce que Pardé propose à la place est plus simple et plus inquiétant. Le principal déluge, au soir du 17, écrit-il, frappa un sol extrêmement saturé et ruissela aussitôt avec une perte infime par évaporation et infiltration. Les masses liquides ainsi lancées vers les talwegs s’y superposèrent à des débits déjà très considérables, cause classique d’aggravation pour les crues. Autrement dit : il avait déjà beaucoup plu, et la terre ne prenait plus rien.

La chronologie de la crue elle-même est donnée par la préfecture : le Tech commence à monter le 17 dans l’après-midi et atteint son maximum pendant la nuit du 17 au 18. L’eau baisse le 18, remonte le 19, moins fort, et le cours redevient normal le 20 octobre.

Quarante-huit personnes dans la vallée du Tech

Le bilan humain se dit avec autant de précaution que les hauteurs de pluie, parce que les périmètres s’emboîtent. La préfecture écrit que quarante-huit personnes perdent la vie dans la vallée du Tech. Météo-France donne environ cinquante personnes pour l’ensemble des Pyrénées-Orientales, surtout dans la vallée du Tech, et plus de trois cents en Catalogne. Ces trois chiffres ne s’additionnent pas.

L’épisode a changé l’échelle de référence du département. Jusqu’en 1940, l’aiguat du 24 août 1842 était considéré comme le plus meurtrier de tous les temps, avec au moins dix-huit victimes sur le bassin du Tech. La préfecture écrit que la crue de 1940, qui a ravagé tout le département à l’exception de quelques secteurs, constitue désormais la crue de référence.

Pardé terminait son texte par une phrase qui n’a pas vieilli : on sera plus craintif, désormais, jusqu’à ce que le souvenir de l’événement s’estompe. Il sera d’ailleurs bon de rafraîchir les mémoires et de protéger les hommes contre leur imprudence en leur interdisant de bâtir en des lieux que peuvent atteindre les crues comparables à celle de 1940.

La suite lui a donné raison d’une manière inattendue. En 1977, la pile de rive gauche d’un pont à Elne s’est affaissée, sous-cavée. La préfecture y lit l’effet d’une érosion régressive vraisemblablement déclenchée en 1964 par des extractions de matériaux incontrôlées, venue à bout en moins de quinze ans d’un pont qui avait survécu à 1940.

Vu du ciel, une vallée qui monte vite

La géographie explique la hauteur d’eau. Le haut Vallespir est une vallée étroite et raide, ouverte vers l’est, qui reçoit de plein fouet les remontées d’air humide de Méditerranée quand elles butent sur le relief. La Llau est à huit cent quatre-vingt-trois mètres, sur un versant, dans le bassin d’un affluent du Tech ; Arles-sur-Tech, en aval, est à deux cent soixante-neuf mètres pour son ancien carreau minier.

Le site du pluviomètre n’était d’ailleurs pas neuf dans les annales. La préfecture mentionne, pour la crue des 15 et 16 décembre 1932, des eaux ayant du mal à s’écouler par les pertuis de l’usine électrique de la Llau. C’est le même lieu, huit ans avant.

Le Tech a aussi emporté une industrie, et c’est le dernier fil de cette histoire. Une étude publiée dans une revue régionale de patrimoine raconte que la crue d’octobre 1940 a endommagé la ligne de chemin de fer, définitivement interrompue à Céret, et que le minerai de Batère a dès lors été transporté par camion depuis les installations d’Arles-sur-Tech jusqu’à la gare de Céret. Ce minerai descendait des concessions, entre mille deux cents et mille six cents mètres d’altitude, par un transporteur aérien d’environ neuf kilomètres deux installé entre 1898 et 1900, qui comptait à l’origine quatre-vingt-dix-huit pylônes. Tous ces chiffres viennent de cette seule publication, et nous le disons.

Le carreau minier qui recevait ce câble vient d’entrer au patrimoine protégé. Nous avons vérifié dans l’export national des immeubles protégés, 46 761 notices, interrogé le 1er novembre 2026 : les vestiges du carreau minier d’Arles-sur-Tech sont inscrits au titre des monuments historiques par arrêté du 17 septembre 2025, en totalité pour l’estacade, le monte-charge, les trémies et les fours de grillage, et pour les seules façades et toitures des anciens bureaux et ateliers de forge, des anciens magasins et préau, de l’ancienne station électrique, des anciens vestiaires et laboratoire. La liste annuelle publiée au Journal officiel du 23 juin 2026 porte la même inscription. Ces deux publications émanent du même ministère, et nous n’avons trouvé ni article de presse ni communiqué de la commune : cela ne prouve pas qu’il n’en existe pas.

Un dernier décompte, pour situer ce que la vallée a gardé de ses ouvrages d’art. Dans ce même export, huit notices seulement portent, pour les Pyrénées-Orientales, une dénomination contenant le mot pont. Dans le haut Vallespir, le seul pont protégé en dehors de celui de Céret est le pont Sainte-Lucie de Prats-de-Mollo-la-Preste, classé par décret du 4 mai 1922. Cette absence vaut pour ce corpus fermé, pas pour le terrain.

Sources : note de présentation de l’aléa inondation du plan de prévention des risques d’inondation du bassin du Tech, préfecture des Pyrénées-Orientales, téléchargée et extraite en texte, pour les 840 millimètres au pluviomètre de la Llau, la mention du record européen, le mètre en vingt-quatre heures et les 1 930 millimètres en quatre jours, la chronologie de la crue, les débits estimés par Maurice Pardé au Boulou et par un inspecteur général à Arles-sur-Tech, le charriage, les quarante-huit victimes de la vallée du Tech, les citations de Pardé sur le mécanisme de la crue et sur l’éboulement de la Baillanouse, l’aiguat de 1842, la crue de 1932 à l’usine électrique de la Llau et l’affaissement du pont d’Elne en 1977 ; Météo-France, page publiée en 2020 sur les quatre-vingts ans de l’épisode, pour les 840 millimètres relevés à la station électrique, les quatre débordements du pluviomètre, le record local, la réserve sur la station de Saint-Laurent-de-Cerdans, la durée du 16 au 20 octobre et les bilans d’environ cinquante victimes dans le département et de plus de trois cents en Catalogne ; Nicolas Jacob, article paru dans les Annales de Géographie en 1997, pour la hauteur et la qualification de record européen ; géocodeur et service de calcul altimétrique de l’IGN, interrogés par nos soins, pour la localisation de la Llau et son altitude de 883 mètres, et pour celle de la Baillanouse ; interface publique des données communales pour la population et la superficie de la commune du Tech ; Lisa Caliste, « Le carreau minier d’Arles-sur-Tech (Pyrénées-Orientales) », revue Patrimoine du Sud, numéro 16, 2022, source unique, pour le transporteur aérien, ses pylônes, les concessions et l’effet de la crue de 1940 sur la ligne de chemin de fer ; export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, 46 761 notices, interrogé le 1er novembre 2026, pour l’inscription du 17 septembre 2025 et le décompte des ponts protégés ; liste annuelle des immeubles protégés en 2025, publiée au Journal officiel du 23 juin 2026. Les ouvrages de N. Jacob de 1995 et de G. Soutadé de 1993 n’ont pas été lus, et le rapport de 1941 de l’inspecteur général non plus.

Questions fréquentes

Que s'est-il passé à la Llau le 17 octobre 1940 ?

Le pluviomètre installé sur ce hameau de la commune du Tech, dans le haut Vallespir, a relevé huit cent quarante millimètres de pluie en vingt-quatre heures. La note de présentation de l'aléa du plan de prévention des risques d'inondation du bassin du Tech, publiée par la préfecture des Pyrénées-Orientales, et Météo-France donnent l'une et l'autre ce chiffre, et un article paru dans les Annales de Géographie en 1997 le reprend.

Pourquoi dit-on que ce chiffre est sous-estimé ?

Parce que l'appareil a débordé. Météo-France précise que le pluviomètre de la Llau a débordé quatre fois pendant l'épisode, ce qui signifie que la hauteur réellement tombée est supérieure à celle qui a pu être lue. Les huit cent quarante millimètres sont donc un minimum établi, pas un total.

Est-ce un record d'Europe ?

Les sources ne disent pas la même chose, et c'est l'opérateur météorologique qui est le plus prudent. La préfecture écrit que la quantité est officialisée comme étant le record européen en la matière. Un article scientifique de 1997 parle d'un record européen de pluie en vingt-quatre heures. Météo-France, en 2020, se limite à un record local et à l'un des plus forts cumuls de vingt-quatre heures à l'échelle européenne, sans affirmer le record continental. Nous donnons donc les trois formulations avec leur auteur, et nous ne tranchons pas.

L'éboulement de la Baillanouse a-t-il provoqué l'inondation ?

Pas celle de la plaine, et c'est l'hydrologue Maurice Pardé qui l'écrit dès 1941. Son texte, repris par la préfecture, indique que l'éboulement habituellement mis en cause, celui de la Baillanouse, s'est produit le 18 octobre, donc après que la plus forte pointe de crue eut atteint la plaine, et que l'onde formée par de tels barrages s'atténue très rapidement vers l'aval. Attention à la portée exacte : ce raisonnement porte sur la soudaineté de l'inondation en plaine, notamment à Ortaffa. Il ne dit rien de ce que cet éboulement a pu produire en haut Vallespir.

Combien de victimes ?

Trois chiffres circulent, et ils ne portent pas sur le même territoire. La préfecture écrit que quarante-huit personnes ont perdu la vie dans la vallée du Tech. Météo-France donne environ cinquante personnes pour les Pyrénées-Orientales, surtout dans la vallée du Tech, et plus de trois cents en Catalogne. Ces périmètres sont emboîtés ou distincts, et il ne faut en aucun cas les additionner.
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