Au hameau de l’Aubérie, dans le Champsaur, une chapelle de village porte sur sa façade des bustes de saints logés dans des niches. On les appelle les pétètes, ce qui veut dire les poupées.
Elle a été classée au titre des monuments historiques par arrêté du 19 mai 1994. Et la notice officielle porte, dans son champ Observations, une mention brève : inscription du 12 juillet 1973, arrêté, annulée.
La notice ne dit ni quand ni pourquoi cette inscription a été annulée, et rien n’y indique que l’édifice soit resté sans protection entre les deux dates. Le cas n’a d’ailleurs rien d’exceptionnel : dans le même export national, 3 076 notices sur 46 761, soit 6,58 pour cent, portent une mention d’annulation dans leur champ d’observations ou de précision de la protection, et la formulation la plus fréquente est exactement celle-ci, une inscription annulée par arrêté. C’est notre propre décompte, et il vaut pour ces deux champs.
Des poupées de pierre, dans les niches d’une chapelle de hameau.
Ce que dit l’acte, et à quel niveau
Il faut commencer par écarter une erreur qui circule. Plusieurs pages qui recopient la fiche du ministère écrivent que l’édifice est inscrit aux monuments historiques depuis 1994. Il est classé, ce qui n’est pas le même niveau de protection dans le code du patrimoine.
Le document qui fait foi le dit sans ambiguïté. La notice du ministère de la Culture porte elle-même sa mention de portée : elle reprend intégralement les termes de l’arrêté de protection, elle répond à l’obligation d’établir la liste générale des immeubles protégés, elle est opposable et fait foi juridiquement. Son champ sur la précision de la protection énonce : chapelle, parcelle ZD 17, classement par arrêté du 19 mai 1994.
Le département des Hautes-Alpes confirme le millésime depuis une autre institution, en écrivant que cet édifice est classé monument historique depuis 1994. C’est la seconde source du fait pivot, et elle émane d’une autre institution, mais sa fiche ne cite aucune référence et nous ne savons pas d’où elle tient son information.
Ce que la seconde source ne dit pas : le département ne dit rien de 1973. La date précise du 19 mai 1994 et l’annulation de l’inscription du 12 juillet 1973 ne sont portées que par le ministère. Nous n’avons pas lu l’arrêté d’annulation lui-même, et nous ne connaissons pas son motif : la notice signale l’annulation sans l’expliquer. Le dossier complet est annoncé consultable en salle de lecture, à Charenton-le-Pont, et nous ne l’avons pas consulté.
Au moment de la protection, la chapelle se trouvait sur la commune de Bénévent-et-Charbillac. Celle-ci a depuis fusionné : le hameau de l’Aubérie relève aujourd’hui de Saint-Bonnet-en-Champsaur, deux mille quatre-vingt-six habitants.
Quatre dates pour un seul bâtiment
Sur l’âge de la chapelle, les institutions ne s’accordent pas, et c’est précisément en mettant leurs versions côte à côte qu’on voit laquelle repose sur quelque chose.
| Date | Ce qu’elle désigne | Source et appui |
|---|---|---|
| 1743 | l’année de construction retenue par l’arrêté | ministère de la Culture, notice de protection |
| 1741 et 1743 | deux campagnes, avec la mention date portée sur l’édifice | ministère de la Culture, Inventaire général |
| 1741 | la date gravée sur la croix monumentale plantée devant la porte | Inventaire général |
| J.P. 1743 | une inscription relevée à l’intérieur, sous la fenêtre de gauche | Inventaire général ; c’est elle qui fonde l’attribution à Jacques Pascal |
| 1730, achevé en 1741 | un ouvrage de onze années, dans un récit introduit par on raconte | parc national des Écrins |
| vers 1740 | la sculpture des statuettes pour l’office de tourisme, la construction de la chapelle pour l’Inventaire | office de tourisme local ; Inventaire général |
Le récit du parc national des Écrins vaut d’être rapporté, à condition de garder ses trois premiers mots. Il raconte qu’en l’an 1730, un berger du nom de Pascal, maçon à ses heures, se mit à tailler des pierres tout un hiver, creusa la terre, posa pierre sur pierre, dota le hameau d’une chapelle, et ménagea dans la façade des sortes de niches qu’il remplit ensuite de statues taillées avec plus de minutie. Après onze années de travail, ajoute le parc, il finit son ouvrage en 1741, date à laquelle il plaça une croix monumentale devant la chapelle.
C’est une belle histoire, et le parc la présente comme une tradition. Citer 1730 et les onze années sans le on raconte qui les introduit transformerait une mémoire orale en date d’archive.
Le ministère, lui, est beaucoup plus sec, et ne parle pas de berger : chapelle construite par un maçon-charpentier habitant le hameau de l’Aubérie, et le mot pétète signifie poupée en langue populaire. Deux versions du même homme, l’une pastorale, l’autre professionnelle, et nous donnons les deux.
Ce que le voisinage raconte, et qui n’est pas prouvé
L’office de tourisme local, dont la fiche est reprise par le département et par le comité régional de tourisme, ajoute trois éléments que ni le ministère ni le parc ne portent. Nous les donnons comme ce qu’ils sont, des traditions rapportées.
- Les statuettes y sont décrites comme de petites statues blanches aux visages ronds et poupins, dotées d’yeux de fer forgé.
- Les petites têtes rondes représenteraient des âmes perdues en quête du purgatoire, tandis que les grandes figures représenteraient des saints.
- Une légende veut que Pascal ait entrepris l’ouvrage pour séduire une jeune bergère, et l’édifice est surnommé la chapelle des amoureux, parce qu’on venait y confier ses vœux à saint Grégoire.
Nous ne pouvons pas dire combien il y a de statuettes, ni combien de niches. Aucune des sources lues ne le donne, et la base nationale qui documente le décor sculpté nous a rendu une page de requête bloquée. Nous n’avons pas changé notre identification pour passer outre, et nous ne donnerons donc pas de nombre.
Un retable du dix-septième siècle se trouve à l’intérieur, qualifié de récemment restauré par la même fiche, qui ne date pas la restauration.
Six protections pour vingt-cinq communes
Nous avons interrogé nous-mêmes, le 1er novembre 2026, l’export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, 46 761 notices, sur les vingt-cinq communes de la communauté de communes Champsaur-Valgaudemar.
Il en rend six, et deux classements seulement.
- La chapelle des Pétètes, classée le 19 mai 1994.
- L’église de Saint-Maurice-en-Valgodemard, classée le 29 novembre 1948.
- Les ruines du château de Lesdiguières, au Glaizil, inscrites le 27 juillet 1978.
- Un ancien moulin à eau, à Villar-Loubière, inscrit le 21 mars 1983.
- Le manoir de Prégentil, à Saint-Jean-Saint-Nicolas, inscrit le 13 septembre 1988.
- Le château de Saint-Léger, à Saint-Léger-les-Mélèzes, inscrit partiellement le 13 janvier 1997.
Les deux classements se partagent les deux branches de la vallée : les Pétètes sur le Drac, côté Champsaur, l’église de Saint-Maurice dans le Valgaudemar. Sur le Champsaur proprement dit, c’est-à-dire la vallée du Drac et non celle de la Séveraisse qui forme le Valgaudemar, la chapelle est donc le seul édifice classé, les autres protections de ce versant n’étant qu’inscrites.
Dix-neuf des vingt-cinq communes ne portent aucune notice dans cet export : Orcières, Saint-Firmin, Ancelle, Champoléon, Chabottes et quatorze autres. Nous l’avons vérifié commune par commune, puis recoupé en extrayant les cent soixante-treize notices du département, où aucun autre nom de commune du Champsaur n’apparaît. Deux décomptes non nuls obtenus en recherche libre portaient sur des homonymes d’autres départements.
Conséquence directe, et c’est une absence établie dans un corpus fermé et téléchargeable : l’église paroissiale de Saint-Bonnet-en-Champsaur n’est pas protégée au titre des monuments historiques, sous aucune des graphies que nous avons testées. Cela ne dit rien d’une éventuelle étude par l’Inventaire général, que nous n’avons pas cherchée pour cet édifice.
Vu du ciel, une chapelle de hameau et quarante et un mètres d’écart
L’édifice est modeste et son relevé le dit : gros œuvre en pierre et moellon enduit, plan allongé, un seul vaisseau, voûte d’arêtes, toit à longs pans avec pignon couvert, chœur à l’ouest, clocher mur à une baie en façade. Elle est implantée, selon le vocabulaire de l’Inventaire, en écart, c’est-à-dire à l’écart du bourg, et elle appartient à la commune.
Son aspect a changé. Sur des photographies du début du vingtième siècle, note l’Inventaire général, la toiture était en chaume et les murs n’étaient pas enduits. La couverture en tuile en écaille que l’on voit aujourd’hui date d’une réfection située vers 1920.
Reste la question de l’altitude, et elle illustre à elle seule pourquoi il ne faut pas opposer deux chiffres sans savoir ce qu’ils mesurent. L’office de tourisme annonce mille deux cent soixante mètres pour le hameau de l’Aubérie, sans préciser à quel point du hameau il se réfère. Nous avons interrogé nous-mêmes le modèle altimétrique de l’IGN au point dont la notice officielle donne les coordonnées : il rend mille deux cent dix-huit mètres et soixante et onze centimètres.
Quarante et un mètres d’écart. Cela peut vouloir dire que l’une des deux valeurs est fausse, mais cela peut tout aussi bien signifier que le point de la notice ne tombe pas sur le seuil de la chapelle, ou que l’office de tourisme donne l’altitude d’un autre endroit du hameau. Il faudrait une carte pour trancher, nous n’en avons pas consulté, et nous ne tranchons pas.
Les hameaux voisins donnent l’échelle du relief : le parc national des Écrins situe les Infournas-bas à mille deux cent quarante-cinq mètres et les Infournas-hauts à mille trois cent soixante-treize, et compte sept kilomètres jusqu’à Saint-Bonnet-en-Champsaur. Cent vingt-huit mètres de dénivelé entre le bas et le haut d’un même lieu-dit, c’est la définition d’une vallée de montagne.
Un dernier mot sur l’orthographe, qui varie d’une institution à l’autre : Pétètes chez le ministère et au département, Petètes dans le titre de la notice de l’Inventaire, Pétêtes chez le parc national. Nous avons retenu la graphie de l’acte de protection.
Sources : notice de protection PA00080524 du ministère de la Culture, qui précise reprendre intégralement les termes de l’arrêté et faire foi juridiquement, lue en ligne et dans l’export national téléchargé, pour le classement du 19 mai 1994, la parcelle ZD 17, l’annulation de l’inscription du 12 juillet 1973, la datation de 1743, le maçon-charpentier, le sens du mot pétète, les bustes de saints et la commune au moment de la protection ; département des Hautes-Alpes, fiche patrimoine, pour la confirmation du classement et du millésime 1994 ; notice IA00070577 de l’Inventaire général, diffusée par le ministère de la Culture et portant le copyright de la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur, enquête de 1986, pour les deux campagnes de 1741 et 1743, la date portée sur l’édifice, la croix datée de 1741, l’inscription J.P. 1743, l’attribution par signature, la description architecturale et la réfection de la couverture vers 1920 ; parc national des Écrins, base Geotrek, pour le récit introduit par on raconte, le sens du mot pétêtes, les onze années de travail, la croix de 1741 et les altitudes des Infournas ; office de tourisme du Champsaur Valgaudemar, repris par le département et le comité régional de tourisme, pour la datation des statuettes vers 1740, leur description, les traditions de la bergère et des amoureux, l’altitude de 1 260 mètres et le retable du dix-septième siècle ; export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, 46 761 notices, interrogé par nos soins le 1er novembre 2026, pour les six protections des vingt-cinq communes, les deux classements et les dix-neuf communes sans notice ; interface publique des données communales pour la population de Saint-Bonnet-en-Champsaur ; service de calcul altimétrique de l’IGN pour l’altitude au point des coordonnées de la notice. L’arrêté d’annulation de 1973 n’a pas été lu, et la base nationale des objets mobiliers protégés n’a pas pu être interrogée.

