À Superdévoluy, dans les Hautes-Alpes, on pouvait acheter en 1967 huit jours, quinze jours ou un mois de vacances. Pas un appartement : une durée.
La formule est celle d’un reportage de télévision du 18 décembre 1967, cité par une historienne dans un ouvrage universitaire consacré à l’aménagement et à l’environnement. Nous n’avons pas vu le reportage, seulement cette citation.
Ce qu’elle décrit porte un nom devenu courant : la multipropriété. Et le Sénat, dans un rapport de 1997, écrit que cette formule est née là.
Mille quatre-vingt-trois studios, un tiers vendus en multipropriété, et jusqu’à vingt propriétaires pour un seul studio.
Ce que dit le Sénat, et ce qu’il ne dit pas
Le texte est précis. Un rapport fait au nom de la commission des Lois, enregistré à la présidence du Sénat le 23 avril 1997, portant sur la transposition d’une directive européenne, affirme que la formule est à l’origine une invention française, qu’elle est née en 1967 dans les Hautes-Alpes, et que la Société des Grands Travaux de Marseille l’a lancée dans la station de Superdévoluy.
Nous rapportons cette phrase en l’attribuant, et pas autrement. Un rapport parlementaire n’est pas un acte de droit, il ne constate rien : il expose l’analyse d’un rapporteur. Le texte n’indique pas la source de sa date, et nous n’avons pas retrouvé de document d’époque de la société qui l’établisse.
Un second texte de la même session, l’exposé des motifs du projet de loi n° 208, écrit que l’idée est née en France en 1965, à l’occasion de l’aménagement de la station. Celui-là n’est pas du Sénat : c’est un texte du gouvernement, présenté par le Premier ministre sur le rapport du garde des Sceaux, et déposé au Sénat. Les deux dates ne se contredisent pas : l’une porte sur une idée, l’autre sur une formule mise en vente. Encore faut-il ne pas les confondre.
Une station ouverte à Noël 1966
Le reste de l’histoire vient d’une notice que le ministère de la Culture consacre à l’ensemble, rédigée par un architecte des bâtiments de France. Elle donne des dates et des dimensions, et c’est la source principale de ce qui suit.
La station ouvre à Noël 1966 avec quatre remontées mécaniques. L’aménagement et l’exploitation du site sont confiés pour trente ans à la Société des Grands Travaux de Marseille. Les mille premiers lits sont livrés l’année suivante. Le projet est porté, au milieu des années 1960, par la commune de Saint-Étienne-en-Dévoluy.
Le plan d’ensemble est signé Henry Bernard, premier grand prix de Rome, associé à Maurice Fournier. La notice rappelle que le premier a réalisé, entre 1952 et 1963, la Maison de la radio à Paris. Deux chantiers difficiles à rapprocher, et pourtant la même main.
Deux cents mètres de long, cinquante-six travées
La résidence du Bois d’Aurouze, construite de 1967 à 1972, est décrite par la notice comme un bâtiment-bloc de deux cents mètres de long, de cinquante-six travées de trois mètres cinquante de large, et de douze à quatorze niveaux. Les studios y mesurent de vingt-trois à trente et un mètres carrés, pour quatre personnes.
Nous avons fait la multiplication : cinquante-six travées de trois mètres cinquante font cent quatre-vingt-seize mètres, ce qui concorde avec les deux cents mètres annoncés. La résidence des Issarts suit, de 1975 à 1977.
Le bâtiment a un surnom, que la notice attribue au Figaro sans donner de date : la deux-chevaux des neiges. La même notice en emploie un autre, entre guillemets et sans en donner la source, le paquebot des neiges, que l’office de tourisme reprend. Nous n’avons lu ni l’article du Figaro ni l’origine de ce second surnom.
| Élément | Valeur | Source |
|---|---|---|
| Ouverture | Noël 1966, quatre remontées | ministère de la Culture |
| Achèvement | 1977 | même source |
| Studios | 1 083 | même source |
| Part en multipropriété | un tiers | même source |
| Multipropriétaires | jusqu’à 20 par studio, 6 000 au total | même source |
| Label | commission du 9 avril 2015 | même source |
| Protection | ensemble non protégé | même source |
| Monuments historiques dans le Dévoluy | une notice | export national, vérifié par nous |
Mille quatre-vingt-trois studios, six mille propriétaires
L’ensemble est achevé en 1977. Il compte alors mille quatre-vingt-trois studios, dont un tiers est commercialisé en multipropriété, avec jusqu’à vingt multipropriétaires par studio et six mille au total.
Ces chiffres se vérifient entre eux, et nous avons fait le calcul. Un tiers de mille quatre-vingt-trois représente environ trois cent soixante studios. Pour y loger six mille acheteurs, il faut une moyenne d’environ dix-sept par studio. Le chiffre de vingt est donc bien un maximum, et non une règle. C’est notre division, pas celle du ministère.
La notice ajoute que la capacité d’hébergement est passée de cinq mille à douze mille lits à partir de 1990, et que le domaine skiable a fusionné dans les années 1980 avec celui de la station voisine de la Joue du Loup, ouverte en décembre 1976 selon l’office de tourisme.
Labellisé en 2015, et non protégé
La même page du ministère porte deux mentions qu’il faut lire ensemble. Label patrimoine du vingtième siècle, accordé à la suite d’une commission régionale du patrimoine et des sites réunie le 9 avril 2015. Et, à la ligne protection : ensemble non protégé.
Le mot à ne pas reprendre : un document de promotion touristique écrit que la résidence est aujourd’hui classée au patrimoine remarquable du vingtième siècle. Au sens des monuments historiques, la page du ministère dit exactement le contraire. Un label et un classement ne sont pas la même chose, et la page du ministère ne range pas la station parmi les immeubles protégés au titre des monuments historiques.
Nous n’allons pas plus loin. Nous n’avons lu aucun texte de droit sur ce que le label permet ou interdit, et la page du ministère ne le dit pas non plus. Elle date le label par une séance de commission, pas par un arrêté que nous aurions pu lire.
Une seule notice pour tout le Dévoluy
Nous avons interrogé nous-mêmes, le 30 octobre 2026, l’export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, qui compte 46 761 notices. Pour la commune nouvelle du Dévoluy et pour les quatre anciennes communes qui la composent, il en rend une seule.
- La chapelle des Gicons dite Mère Église, à Saint-Disdier, classée par arrêté du 14 mars 1927.
- Aucune notice pour Agnières-en-Dévoluy, aucune pour La Cluse, aucune pour Saint-Étienne-en-Dévoluy.
- Aucune notice non plus pour la station elle-même, ce qui concorde avec la mention du ministère.
Le rapprochement se fait tout seul, et il ne demande aucune glose. Dans cette vallée, une chapelle classée depuis 1927, et mille quatre-vingt-trois studios labellisés en 2015 sans être protégés.
Une commune née en 2013
Le Dévoluy est aussi une commune récente. Un arrêté du 2 octobre 2012, publié au Journal officiel du 27 octobre 2012, crée la commune nouvelle de Dévoluy en lieu et place d’Agnières-en-Dévoluy, La Cluse, Saint-Étienne-en-Dévoluy et Saint-Disdier, avec effet au 1er janvier 2013. L’arrêté donne une population de 1 024 habitants et un conseil municipal de quarante et un membres jusqu’au renouvellement suivant.
L’institut national de la statistique en compte 932 en 2023, après un maximum de 1 032 en 2007 et 869 en 1968. La densité est de cinq habitants au kilomètre carré, sur un territoire dont l’interface de données géographiques de l’État nous donne 186,56 kilomètres carrés.
Ce que nous ne chiffrons pas : les chourums
Le massif est percé de gouffres que l’on appelle ici des chourums, et c’est ce pour quoi le Dévoluy est connu des spéléologues. Nous n’en donnons pourtant aucun total, parce que nous n’avons trouvé aucun inventaire signé et daté.
Les chiffres qui circulent ne portent pas sur le même périmètre. Une fiche de l’agence de l’eau parle d’environ six cent cinquante cavités pour le massif calcaire. Une chaîne de télévision régionale écrivait, le 26 octobre 2026, plus de six cents. Notre propre comptage dans la base de cavités du bureau de recherches géologiques et minières, interrogée le 30 octobre 2026, rend quatre cent soixante-deux cavités naturelles rattachées aux quatre anciennes communes, dont deux cent cinquante-deux portent le mot chourum dans leur nom.
Ces valeurs ne se contredisent pas : elles ne couvrent pas la même étendue, et aucune n’est datée ni signée de ses auteurs. La base du bureau de recherches ne contient d’ailleurs ni profondeur ni développement, seulement un identifiant, un nom et des coordonnées.
Deux cavités font exception, parce qu’une topographie relevée, signée et publiée existe pour elles dans la revue de la fédération de spéléologie. Le chourum du Picard IV, à Agnières-en-Dévoluy : entrée à 1 755 mètres, développement de 2 515 mètres, dénivellation de 479 mètres, profondeur de 475 mètres. Le puits des Bans, à Saint-Disdier : entrée à 1 103 mètres, développement de 1 700 mètres, dénivellation de 339 mètres, point bas à moins 328 mètres, atteint en plongée en 2005.
Ces trois grandeurs ne se remplacent pas l’une l’autre. Le développement mesure la longueur des galeries, la dénivellation l’écart entre le point le plus haut et le point le plus bas, la profondeur la distance sous l’entrée. Les confondre est la façon la plus simple de faire dire n’importe quoi à un gouffre.
Vu d’en haut, le Dévoluy est une cuvette de calcaire, avec cinq habitants au kilomètre carré. Au milieu, un bâtiment de deux cents mètres de long, dans une station dont la capacité d’hébergement est passée de cinq mille à douze mille lits à partir de 1990, et dont le ministère de la Culture écrit, sur la même page, qu’elle porte un label et qu’elle n’est pas protégée.
Sources : ministère de la Culture, direction régionale des affaires culturelles de Provence-Alpes-Côte d’Azur, notice sur la station de Superdévoluy, pour les dates, les dimensions, le nombre de studios, les multipropriétaires, le label et la mention ensemble non protégé, source unique de ces points ; Sénat, rapport n° 322 de la session 1996 et 1997, et exposé des motifs du projet de loi n° 208, texte du gouvernement déposé au Sénat, pour l’origine de la multipropriété, affirmations attribuées ; reportage de télévision du 18 décembre 1967, cité par Anne-Marie Granet-Abisset dans un ouvrage universitaire, non visionné par nous ; Journal officiel du 27 octobre 2012 pour la création de la commune nouvelle ; institut national de la statistique pour la population ; interface de données géographiques de l’État pour la superficie ; export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, 46 761 notices, interrogé par nos soins le 30 octobre 2026 ; base de cavités du bureau de recherches géologiques et minières, interrogée le 30 octobre 2026 ; revue de la fédération française de spéléologie, numéros 106 et 119, relevés du Spéléo-club alpin de Gap signés Georges Archer et Philippe Bertochio pour le Picard IV, Georges Archer, Christophe Pascal et Philippe Bertochio pour le puits des Bans, reports de Philippe Bertochio, pour les deux topographies. Aucun inventaire daté et signé des chourums n’a été trouvé, et aucun texte de droit sur les effets du label n’a été lu.

