Le village de Menat, dans le Puy-de-Dôme, est bâti sur le remplissage sédimentaire d’un ancien cratère volcanique. Et ce remplissage est plein de fossiles.
La phrase est d’un article publié en 2018 dans une revue à comité de lecture, et elle est aussi sèche que cela : le village de Menat est bâti par-dessus la série sédimentaire fossilifère.
Depuis un arrêté municipal du 22 juin 1979, la collecte des fossiles y est interdite. Nous n’avons pas lu cet arrêté : sa date nous vient de deux sources, sa portée de la description qu’en donne l’une d’elles, et nous ne savons ni quelles parcelles il couvre, ni s’il est toujours en vigueur.
Cinq cent quarante-sept habitants, posés sur le fond d’un lac du Paléocène.
Un cratère rempli, et un village dessus
Un maar est un cratère creusé par une explosion, quand le magma rencontre de l’eau. Il se remplit ensuite d’eau, puis de sédiments. La France en compte plusieurs encore en eau, comme le lac Pavin. Celui de Menat, lui, est sec depuis longtemps : le lac a disparu, le remplissage est resté, et le bourg s’est installé par-dessus.
L’article de 2018 décrit un affleurement de dépôts lacustres d’environ mille mètres de long sur six cents de large. Il faut préciser ce que mesure ce rectangle : c’est l’emprise de l’affleurement, pas celle du cratère, dont le tracé probable entoure le bourg sur la figure des auteurs.
Quant à l’épaisseur du remplissage, elle n’a pas été déterminée exactement. Des puits indiquent une épaisseur pouvant atteindre deux cent cinquante mètres, mais cette donnée est attribuée dans l’article à l’observation personnelle d’une chercheuse associée au musée de Menat, qui ne compte pas parmi les auteurs, et nous la donnons avec cette réserve. Ce n’est pas non plus une grandeur à opposer au diamètre de l’affleurement : l’une est verticale, l’autre horizontale.
Ce que le dépôt contient est plus parlant que ses dimensions. On y trouve des morceaux de bois carbonisé atteignant quinze centimètres, remarquablement conservés, et ce charbon est présent dans presque tous les horizons étudiés : les auteurs en concluent que les incendies étaient fréquents aux alentours du paléolac, au Paléocène. Les échantillons examinés à ce jour sont très probablement tous des conifères.
Deux gisements à insectes en Europe, et l’un dort sous un bourg
La rareté du lieu tient à un groupe précis. Les auteurs de 2018 rappellent que peu de gisements du Paléocène sont riches en insectes, ce qui entraîne une nette sous-représentation du registre fossile de cette période par rapport à l’Éocène. Puis ils écrivent qu’en Europe, les deux sites fossilifères du Paléocène riches en insectes sont Menat en France et une formation du Danemark.
Il faut lire la phrase suivante pour ne pas lui faire dire plus qu’elle ne dit : elle cite ensuite l’ambre de Sakhaline en Asie et une formation canadienne. L’affirmation porte donc sur l’Europe, et sur les insectes, pas sur les fossiles en général.
Un ordre de grandeur, que le même article reprend d’une étude de 2008 : les diptères représentent environ deux pour cent de l’ensemble des insectes fossiles recueillis sur le site. Et une trouvaille datée : au moins dix spécimens d’une punaise d’eau décrite en 2016 y ont été retrouvés, les premiers fossiles connus de leur groupe à l’échelle mondiale.
Le petit mammifère, et deux savants qui ne sont pas d’accord : la fiche des musées de France rapporte la description qu’un chercheur donne en 1940 d’un mammifère fossile de Menat. Il mesure vingt-quatre centimètres du museau à la queue, son corps conserve une partie de sa fourrure, et fortement comprimé entre les plaques schisteuses, il se détache en noir sur la roche grisâtre. D’après sa dentition, écrit la fiche au conditionnel, il ferait partie des Tillodontes, un petit groupe de mammifères primitifs mêlant les caractères des rongeurs, des insectivores et des carnivores ; la fiche n’attribue pas ce classement à l’auteur de la description. Un second paléontologue, que la même fiche nomme, le juge au contraire très primitif mais pas un Tillodonte, et le range ailleurs. La fiche conclut qu’il vaut mieux conserver l’ancien nom de l’animal. Cette conclusion est celle du rédacteur de la fiche, pas celle de l’un des deux chercheurs.
Une protection jugée insuffisante, et une citation à ne pas couper
Le gisement fait l’objet d’une démarche de protection, et le document le plus instructif est un avis rendu le 25 février 2021 par la commission Massif Central du conseil scientifique régional du patrimoine naturel. Il porte sur le projet d’arrêté préfectoral créant la liste des sites d’intérêt géologique du département, et la commission a choisi de se prononcer séparément sur chacun des deux géosites concernés par le projet d’arrêté de protection de géotopes.
Cet avis est réservé, à l’unanimité des membres présents et représentés. Et c’est ici qu’il faut lire la phrase entière, parce que sa première moitié dit le contraire de sa seconde.
La commission admet que le projet constitue une avancée par rapport à l’existant, en particulier en ce qui concerne l’étang des Grelins, mais ne règle pas l’essentiel des problèmes actuellement posés, et en particulier les fouilles à but lucratif sur les parcelles privées. La direction départementale a expliqué avoir privilégié une démarche progressive et que d’autres parcelles, dont les parcelles privées, pourront et seront ajoutées dans le futur. Toutefois, poursuit l’avis, il n’y a aucune assurance que cela se fera et que les exploitations sauvages de fossiles cesseront.
La commission conclut en précisant exactement ce qui lui manque : l’arrêté ne présentera une réelle plus-value que si l’ensemble de la zone occupée par les sédiments lacustres contenant des fossiles, c’est-à-dire toute la surface occupée par le cratère de maar, est inclus.
Un avis réservé n’est pas un rejet. La commission juge le projet insuffisant, pas inutile, et elle demande en outre un suivi de toutes les fouilles autorisées sur la commune, qu’elles soient pédagogiques, scientifiques ou préventives, ainsi qu’un suivi du devenir des fossiles extraits.
Elle s’étonne enfin d’un point de procédure : dans le projet d’arrêté, pour la demande d’avis sur les autorisations de travaux et de fouilles, seule une commission départementale est mentionnée alors que le conseil scientifique devrait l’être également. Nous n’avons pas lu le décret qu’elle cite à l’appui, et nous ne concluons rien sur son contenu.
Ce que nous ne pouvons pas affirmer sur le statut actuel
Un arrêté préfectoral du 19 janvier 2022 crée la liste des sites d’intérêt géologique du département du Puy-de-Dôme. Il est publié au recueil des actes administratifs du 9 février 2022, où le sommaire l’annonce page 12 pour cinq pages, et nous avons téléchargé ce recueil de deux cent vingt et une pages pour en confirmer l’intitulé, la date et cette pagination.
Mais les cinq pages de l’arrêté sont scannées, et aucun extracteur de texte n’en rend quoi que ce soit. Nous n’avons donc pas lu son annexe nominative, et nous ne savons pas ce qu’elle contient.
- La liste départementale des sites d’intérêt géologique et l’arrêté de protection de géotopes sont deux instruments distincts : le premier n’emporte pas le second.
- Un bilan présenté au conseil scientifique régional le 9 décembre 2021 range le gisement du maar de Menat sous l’année 2021, à côté d’un autre site du département, sans dire si les arrêtés correspondants ont été signés.
- Nous n’avons donc pas établi qu’un arrêté de protection de géotopes existe pour Menat, et nous n’avons pas établi qu’il n’en existe pas.
Ce que la note de présentation du projet énonce, en revanche, est clair sur ce qu’une telle protection emporterait : interdiction de détruire, altérer ou dégrader le site, interdiction de prélever, détruire ou dégrader les fossiles, minéraux et concrétions qui s’y trouvent, et possibilité d’autorisations exceptionnelles de prélèvement à des fins scientifiques ou d’enseignement, délivrées par le préfet.
Deux chiffres de contexte, et ils diffèrent légèrement. La note de la direction départementale compte quatre cent soixante-trois sites géologiques retenus sur l’ensemble de la région, le bilan de décembre 2021 en compte quatre cent soixante-quatre. Les deux documents n’ont pas la même date : le plus probable est une mise à jour de l’inventaire, pas une contradiction.
Du pigment, de la dynamite, puis un étang de pêche
Avant d’être un gisement scientifique, ce dépôt a été une matière première. L’exploitation des argiles organiques et des diatomites y dure, selon l’article de 2018, depuis le début du dix-neuvième siècle.
| Date | Étape | Source |
|---|---|---|
| début du 19e siècle | exploitation pré-industrielle des argiles organiques et des diatomites | article de 2018 |
| vers 1873 | construction d’une usine bien équipée hors du village, au lieu-dit La Faye, principalement pour éviter l’intoxication par les fumées nocives | article de 2018, d’après une publication de 1912 |
| années 1950 | arrêt de l’exploitation industrielle | article de 2018 |
| 1964 | fermeture de l’usine, après une brève reconversion en fabrique de carreaux de céramique | article de 2018 |
| années 1960 | la carrière principale, les Grelins, au bord nord-ouest du cratère, est transformée en étang | article de 2018 |
| 22 juin 1979 | arrêté municipal interdisant la collecte des fossiles | date : article de 2018 et fiche des musées de France ; contenu : article de 2018 seul |
| juillet 1997 | une association exploite le gisement à des fins scientifiques et gère les collections | fiche des musées de France |
Le détail de l’usine mérite qu’on s’y arrête : on l’a bâtie hors du village principalement pour éviter l’intoxication par les fumées. Ce que l’on tirait de ces terres par distillation et carbonisation s’appelait le noir minéral d’Auvergne, pigment et engrais, et le rouge minéral ou tripoli, un abrasif. Puis la même matière a servi de stabilisant pour la nitroglycérine, dans la fabrication de la dynamite.
La carrière des Grelins, elle, est aujourd’hui un étang de pêche, au bord nord-ouest du cratère. C’est précisément cet étang que la commission scientifique citait comme le point sur lequel le projet d’arrêté constituait une avancée.
Les fouilles ont continué : l’étude de 2018 décrit de courtes campagnes dans la carrière historique entre 1996 et 2008, puis l’ouverture de nouveaux sites. Une association exploite le gisement depuis juillet 1997, en collaboration avec le muséum national d’histoire naturelle et le département. Des sondages ont été menés en 2012 sur la marge est du paléolac par un institut de recherche allemand, donnant le premier log stratigraphique du site, puis en 2013 et 2014 sur la marge nord-est.
Nous devons signaler une chose que nous n’avons pas pu confirmer. L’article de 2018 écrit qu’une partie du site historique est devenue réserve naturelle régionale en 1988, et qu’aucune fouille institutionnelle n’y a eu lieu depuis. Nous n’avons trouvé aucun autre document pour l’étayer : les deux adresses institutionnelles que nous avons essayées, sur le serveur de la direction régionale et sur le portail national du patrimoine naturel, répondent toutes deux par une page introuvable. Nous rapportons donc cette mention sans la confirmer.
Vu du ciel, un bourg au creux de son propre cratère
Menat compte cinq cent quarante-sept habitants pour deux mille cinquante-deux hectares. Le village est serré dans une cuvette, les pentes boisées remontent tout autour, et c’est à peu près le dessin que l’on attend d’un cratère comblé : le bourg occupe le fond, les versants marquent le bord.
Nous avons interrogé nous-mêmes, le 1er novembre 2026, l’export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, 46 761 notices. La commune en porte deux, et aucune ne concerne le gisement.
- Le Vieux-Pont sur la Sioule, classé monument historique par arrêté du 24 mai 1918.
- L’ancienne abbaye Saint-Ménelée : le classement du 26 mai 1977 porte sur la nef, les bas-côtés et le porche ouest de l’église, la galerie occidentale du cloître, le réfectoire et la tourelle sud-ouest ; l’inscription du 20 mai 2015 porte sur la totalité des parties non classées, dont le chœur et le transept de l’église et le logis abbatial.
L’absence du gisement dans cet export est logique et non révélatrice : il relève du code de l’environnement, pas du code du patrimoine. C’est une absence établie dans un corpus fermé et téléchargeable, sur ce point précis et sur lui seul.
Reste la question de l’âge, et elle est le meilleur exemple de ce qu’il ne faut pas faire avec des chiffres. Quatre valeurs circulent pour dater Menat, sur quatre bases différentes. La palynologie et la biostratigraphie placent le dépôt au Paléocène moyen à supérieur, au Thanétien pour un auteur, au Sélandien pour un autre. Une datation radiométrique sur les basaltes et les tufs des environs donne un âge moyen du volcanisme du secteur d’environ cinquante-six millions d’années.
Or les auteurs de 2018 écrivent explicitement que cet âge moyen a été repris à tort comme âge absolu du maar de Menat, et qu’une telle reprise est hautement problématique compte tenu de l’absence de lien vérifié entre ces basaltes, ces tufs et les dépôts du cratère. Un article de vulgarisation de 2016 reprend pourtant ce chiffre de cinquante-six millions d’années, tout en précisant lui aussi que l’âge exact reste indéterminé.
Trois grandeurs distinctes sont en jeu : l’âge du volcanisme d’un secteur, l’âge du remplissage d’un lac, et l’étage stratigraphique attribué à un horizon donné. Elles ne se remplacent pas l’une l’autre. C’est la même prudence que celle de la commission scientifique quand elle demande que la protection couvre toute la surface du cratère plutôt qu’une poignée de parcelles : dans les deux cas, il s’agit de ne pas prendre la partie pour le tout.
Sources : Wedmann, Uhl, Lehmann, Garrouste, Nel, Gomez, Smith et Schaal, étude sur le Konservat-Lagerstätte de Menat publiée dans la revue Geologica Acta, volume 16 numéro 2, 2018, pages 189 à 213, article à comité de lecture en accès libre, pour le village bâti sur la série fossilifère, l’arrêté municipal du 22 juin 1979, l’emprise de l’affleurement, l’épaisseur attribuée à une observation personnelle, les charbons de bois et les incendies, la part des diptères, la punaise d’eau, les deux gisements européens riches en insectes du Paléocène, l’histoire de l’exploitation depuis le début du dix-neuvième siècle, l’usine de La Faye vers 1873, la fermeture de 1964, la transformation de la carrière des Grelins, la mention d’une réserve régionale en 1988, les sondages de 2012 à 2014 et la discussion sur les datations ; fiche des musées de France numéro M7045 du ministère de la Culture, consultée par un miroir, l’accès direct ayant rendu une page de requête bloquée, pour la création du musée et la protection du gisement avec la référence de l’arrêté de 1979, l’exploitation du gisement par une association depuis juillet 1997 et la description du mammifère fossile ; avis du conseil scientifique régional du patrimoine naturel d’Auvergne-Rhône-Alpes rendu en séance du 25 février 2021, lu en entier, pour l’avis réservé à l’unanimité, la citation sur l’avancée et sur les fouilles lucratives, la demande d’inclusion de toute la surface du cratère, le suivi des fouilles et l’étonnement procédural ; note de présentation de la direction départementale des territoires du Puy-de-Dôme sur le projet d’arrêté, pour les interdictions prévues, les autorisations exceptionnelles et le décompte de 463 sites régionaux ; bilan des travaux présenté au même conseil le 9 décembre 2021, pour le décompte de 464 géosites et le classement de Menat sous l’année 2021 ; recueil des actes administratifs numéro 63-2022-015 du 9 février 2022, téléchargé, pour l’intitulé, la date et la pagination de l’arrêté préfectoral du 19 janvier 2022, dont l’annexe nominative n’a pas pu être lue, ses pages étant scannées ; article de vulgarisation paru dans Deposits Magazine en août 2016, en corroboration, pour les affleurements visibles dans le village et pour la reprise du chiffre de cinquante-six millions d’années ; interface publique des données communales pour la population et la superficie ; export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, 46 761 notices, interrogé par nos soins le 1er novembre 2026, pour les deux notices de la commune. L’arrêté municipal de 1979 et l’annexe de l’arrêté de 2022 n’ont pas été lus.

