Les archéologues de Corent ont démonté le podium d’un théâtre romain. Dessous, ils ont trouvé un hémicycle gaulois dont le plan en fer à cheval est identique à celui de l’orchestra qui le recouvrait.
La fouille a été ouverte en 2011 à proximité immédiate du sanctuaire gallo-romain de Corent, sur le plateau basaltique qui domine la Limagne au sud de Clermont-Ferrand. Elle a d’abord mis en évidence un petit théâtre d’époque romaine qui n’avait jamais été repéré jusque-là.
Un théâtre que personne n’avait vu
Matthieu Poux, qui dirige les recherches, décrit l’édifice romain : adossé au cône d’éruption qui a engendré le plateau, il se caractérise par un mur périmétral de forme quadrangulaire d’environ 41 mètres de côté, encadrant un parterre en forme de fer à cheval et un bâtiment de scène rectangulaire.
Un théâtre dont le mur périmétral fait environ quarante et un mètres de côté, passé inaperçu sur un plateau fouillé chaque été depuis 2001 : c’est déjà un fait en soi. Mais ce n’est pas celui qui a retenu l’attention.
L’hémicycle en dessous
Le démontage du podium de la cavea romaine a mis au jour les traces d’un édifice plus ancien, daté de la fin de l’époque gauloise. Il se présente sous la forme d’un hémicycle creusé dans le sol naturel, revêtu d’un cailloutis mêlé de fragments d’amphores. Son plan en fer à cheval est identique à celui de l’orchestra romaine.
Le sol de cet hémicycle est jonché de céramiques et d’objets caractéristiques des premières phases d’occupation du site, à la charnière des IIe et Ier siècles avant notre ère. Le Conseil départemental du Puy-de-Dôme, dans ses documents de visite, donne la fourchette IIe-Ier siècle avant J.-C., et ailleurs la formulation plus ferme d’une construction au IIe siècle avant J.-C.
Les Romains n’ont pas apporté le plan. Ils l’ont trouvé sur place et l’ont rebâti plus grand.
| Élément | Édifice gaulois | Théâtre romain |
|---|---|---|
| Plan | hémicycle en fer à cheval | orchestra en fer à cheval, plan identique |
| Mise en œuvre | creusé dans le sol naturel, cailloutis | mur périmétral quadrangulaire |
| Dimension donnée | environ 13 m de diamètre, selon le département | environ 41 m de côté, selon le fouilleur |
| Gradins | empreintes de poutres et de poteaux, gradins supposés | cavea sur podium |
| Datation | charnière des IIe et Ier siècles av. J.-C. | époque romaine |
Ce que le fouilleur écrit, et ce que le département affirme
Sur les gradins, les deux sources ne s’engagent pas au même degré. Matthieu Poux écrit que le pourtour est longé par plusieurs tranchées rectilignes et parallèles correspondant à des empreintes de poutres, de planches et de poteaux qui supportaient sans doute des gradins en bois.
Le dépliant du Conseil départemental, lui, écrit que l’hémicycle, d’environ 13 mètres de diamètre, était entouré de cinq rangées de gradins en bois. Le sans doute du scientifique a disparu, et un chiffre précis est apparu.
Ce n’est pas un détail de rédaction. Entre des empreintes de poutres et cinq rangées de gradins, il y a tout l’écart entre ce qu’on observe et ce qu’on restitue. L’article conserve ici la formulation du fouilleur.
Un lieu d’assemblée, plus qu’une salle de spectacle
La fonction de l’édifice gaulois ne se devine pas depuis le mot théâtre. D’autres trous de poteau de plus gros module semblent indiquer que l’édifice était couvert ou semi-couvert, et cet édifice couvert a vraisemblablement servi de lieu d’assemblée politique ou civique, plus proche du bouleuterion grec ou de la curie romaine que du théâtre classique.
Le Conseil départemental dit la même chose autrement : l’hémicycle d’assemblée gaulois a été identifié grâce aux similitudes repérées entre les vestiges d’un édifice gaulois semi-circulaire et l’orchestra du théâtre romain, et la fonction de ce bâtiment était celle d’un hémicycle d’assemblée pour des rassemblements politiques.
Un lieu couvert où une assemblée délibère, en bordure d’une esplanade publique, dans une ville de plus de 50 hectares présentée comme probable capitale arverne entre 120 et 50 avant notre ère : le théâtre romain qui lui succède reprend le plan, en plus vaste et avec d’autres techniques de construction.
Ce que cela change pour la Gaule : selon la notice de Matthieu Poux, les plus anciens édifices de spectacle et de réunion connus à ce jour en Gaule n’étaient pas antérieurs au règne d’Auguste. Corent place le modèle avant la conquête.
Un plateau fouillé par couches
Corent n’a pas livré que cela. Le rempart, soupçonné depuis longtemps, n’a été recoupé qu’à l’été 2021 : le laboratoire ArAr précise que le site, bien que naturellement protégé par de hautes falaises, n’avait jamais vu cette fortification confirmée par les fouilles. Le rempart gaulois apparaît comme une butte de terre et de graviers, large d’une quinzaine de mètres, maintenue par des poutres en bois.
Le Conseil départemental signale par ailleurs qu’au Néolithique, vers 3500 avant notre ère, existaient au même emplacement des habitats entourés d’une grande enceinte, et qualifie cette superposition de configuration unique en France et même en Europe. Le superlatif est de lui, et il est rapporté comme tel.
Quant aux amphores, deux échelles cohabitent sans porter sur le même périmètre : le département évoque des millions de tessons d’amphores à vin importées d’Italie, tandis que la publication scientifique chiffre le corpus des quartiers d’habitat fouillés de 2005 à 2008 à 260 000 tessons d’amphores et 70 000 tessons de céramiques.
Pourquoi personne ne l’avait vu avant
Le Conseil départemental rappelle que les vestiges découverts en fouille sont fragiles et souvent conservés à l’état de traces peu lisibles, sur un plateau dont la cité gauloise occupait tous les champs alentour. Et l’hémicycle gaulois se trouvait sous le théâtre : il fallait fouiller le premier, puis accepter de démonter son podium, pour atteindre le second.
C’est une opération que l’on ne mène pas à la légère. Démonter une structure romaine conservée pour voir ce qu’il y a dessous suppose de faire un choix, et de le documenter avant de détruire. Sans ce choix, l’hémicycle serait resté sous le podium.
Le résultat vaut au-delà de Corent. Si le plan en fer à cheval existait déjà avant la conquête, alors une partie de ce que l’on attribuait à l’urbanisme romain en Gaule pourrait être la reprise de formes locales. Une hypothèse, pas une conclusion : elle demandera d’autres sites et d’autres podiums démontés.
Ce que la vue d’ensemble montre
D’en haut, Corent est un plateau tabulaire aux bords abrupts, posé au-dessus de la plaine de la Limagne. C’est la forme classique d’un oppidum, comme au plateau de Gergovie voisin.
Ce que la vue ne montre pas, et c’est tout le sujet, c’est l’épaisseur. Sous l’herbe se superposent un habitat néolithique, une ville gauloise de plus de 50 hectares, un sanctuaire, un théâtre romain, et sous son podium un hémicycle plus ancien que lui.
Le site se visite librement, et la lecture des vestiges y demande un plan. C’est souvent le cas pour les oppida, comme à Bibracte : la forme du relief est lisible de loin, le détail ne l’est qu’au sol.
Sources : Matthieu Poux, notice Théâtre de Corent, archéologie, Encyclopædia Universalis ; Conseil départemental du Puy-de-Dôme, dépliant et documents de visite du site archéologique de Corent ; laboratoire ArAr, Archéologie et Archéométrie, Maison de l’Orient et de la Méditerranée, présentation des fouilles 2021 sur les remparts de Corent ; Matthieu Poux, Matthieu Demierre et Romain Lauranson, chapitre VI de Le sanctuaire de Corent (Puy-de-Dôme, Auvergne). Vestiges et rituels, sous la direction de Matthieu Poux et Matthieu Demierre, Gallia Supplément, CNRS Éditions, 2015.

