Quatre-vingt-dix-huit hectares retirés de l’exploitation en 2004 : la réserve de Nantigny, en forêt de Tronçais

Une allée rectiligne en forêt de Tronçais, bordée de hauts fûts de chênes
La forêt de Tronçais, dans l'Allier : quelque part dans ce massif, quatre-vingt-dix-huit hectares où l'on ne coupe plus rien. Photo : Gérard JOYON, CC BY 3.0, via Wikimedia Commons.

Au sud-ouest de la forêt domaniale de Tronçais, dans l’Allier, quatre-vingt-dix-huit hectares et demi ne reçoivent plus un coup de hache. Un arrêté interministériel du 4 novembre 2004 y a créé la réserve biologique domaniale intégrale de Nantigny.

Le texte nomme ses cinq parcelles forestières, et il nomme aussi la commune où l’affichage doit être fait, Le Brethon. Il est très précis sur ce qu’il interdit.

Il l’est tellement qu’il faut le lire jusqu’au bout, parce que sa première phrase dit à peu près le contraire du paragraphe qu’elle ouvre.

Un texte qui interdit toute activité humaine, puis en autorise six.

L’article 4, et ses six exceptions

Voici l’ouverture : afin d’atteindre l’objectif de la réserve biologique intégrale et pour la sécurité du public, toutes les activités humaines y sont interdites en permanence. Si l’on s’arrête là, on imagine un sanctuaire clos.

La suite de la même phrase énumère ce qui échappe à l’interdiction, et la liste est longue.

  • la circulation pédestre sur les sentiers existants et balisés à cet effet ;
  • les opérations de sécurisation réalisées en application de l’article 3 ;
  • la régulation par la chasse des populations d’ongulés, afin d’éviter le déséquilibre des écosystèmes en l’absence de prédateurs naturels ;
  • les actions de surveillance ;
  • les études prévues au plan de gestion ;
  • l’entretien d’une conduite d’eau du SIAEP nord, rive droite du Cher.

Autrement dit, on continue d’y marcher, on y chasse le cerf et le sanglier, et une canalisation y est entretenue. Une réserve dite intégrale n’est pas un espace où l’homme ne met plus les pieds : c’est un espace où il cesse d’exploiter le bois.

C’est l’article 3 qui porte le cœur du dispositif, et il est sans ambiguïté : toute exploitation forestière et toute intervention humaine susceptible de modifier la composition ou la structure des habitats naturels sont proscrites, à l’exception de travaux pouvant être nécessaires à la sécurisation d’itinéraires ouverts au public. L’article 5 range les infractions dans les contraventions de quatrième classe.

Ce que l’arrêté ne fait pas : sa portée s’arrête aux 98,55 hectares qu’il nomme, sur cinq parcelles. Rien dans son texte ne vise le reste de la forêt domaniale, qui compte dix mille cinq cents hectares et continue d’être exploitée. Le document d’objectifs du site Natura 2000, rédigé par l’Office national des forêts en décembre 2013, confirme le chiffre et la date dans un document distinct, rédigé neuf ans plus tard par le gestionnaire de la forêt : réserve biologique intégrale de Nantigny, 98,55 hectares, classement du 4 novembre 2004. Une association du massif arrondit à cent hectares et écrit qu’ils se voient appliquer le principe de la protection totale.

Deux dates pour un même lieu, et nous ne tranchons pas

Une étude ornithologique publiée en 2021 écrit à deux reprises que la réserve a été créée en 1996, et non en 2004. Ce n’est pas forcément une erreur.

L’arrêté de 2004 cite en effet dans ses visas un arrêté ministériel du 12 juin 1996 réglant l’aménagement de la forêt domaniale de Tronçais. Il est donc possible que la mise hors exploitation date de 1996 et que la réglementation opposable au public date de 2004. Nous n’avons pas lu l’arrêté de 1996, nous ne pouvons pas l’affirmer, et nous présentons les deux dates comme deux actes distincts plutôt que comme une contradiction.

Le même décalage touche le découpage : l’arrêté nomme cinq parcelles, dont trois avec un numéro de sous-parcelle, 434-2, 439-2 et 440-2, l’étude de 2021 en compte trois. Un parcellaire forestier bouge, et une parcelle divisée ne se compte pas de la même façon à dix-sept ans d’écart.

Il y a enfin un désaccord qu’il vaut la peine de rapporter tel quel, parce qu’il touche au lecteur qui voudrait s’y rendre. L’arrêté autorise expressément la circulation pédestre sur les sentiers balisés, et le document d’objectifs mentionne un chemin de randonnée pédestre et équestre. L’étude de 2021 écrit au contraire que la réserve est interdite d’accès au public, et que ses relevés ont dû être autorisés par l’Office national des forêts. Les deux affirmations ne peuvent pas être vraies au même moment. Le texte réglementaire fait foi sur ce qu’il autorise ; la signalétique de terrain a pu dire autre chose.

Colbert n’a pas planté ces chênes

Tronçais est connue pour sa futaie dite Colbert, et pour l’idée que le ministre de Louis XIV aurait fait planter ces arbres afin de bâtir des vaisseaux. Le document le plus précis sur ce point est celui de l’Office national des forêts, et il raconte autre chose.

Il écrit que le peuplement de la futaie Colbert est issu d’une coupe forte pratiquée vers 1690 et 1700, destinée à renouveler la forêt, et qu’une vingtaine d’arbres de cinquante ans seulement ont alors été conservés par hectare, selon les prescriptions de l’ordonnance royale sur les eaux et forêts de 1669. Le reste a été reconstitué par recépage et semis.

Ce n’est pas une plantation : c’est une coupe, avec des semenciers laissés debout. Les arbres que l’on admire aujourd’hui sont les descendants de ceux-là, et les survivants réservés à l’époque ont, selon ce document, vraisemblablement cinquante ans de plus, exceptionnellement cent cinquante.

Nous devons dire la faiblesse de ce détail : la vingtaine d’arbres par hectare ne vient que de ce document, et nous n’avons pas pu lire l’article de l’ordonnance de 1669 qui la fonderait. Les chiffres voisins qui circulent, seize baliveaux à l’arpent, trente baliveaux par hectare, ne portent ni sur la même unité ni sur la même date, et il ne faut surtout pas les mettre bout à bout avec celui-ci.

Trois registres coexistent donc chez trois producteurs. Une notice audiovisuelle écrit que les chênes ont été plantés à la suite de l’ordonnance de 1669. Une association du massif parle d’une impulsion politique, en rappelant qu’en 1670 fut prescrite à Tronçais, alors en piteux état, la constitution d’une futaie exploitable à deux cents ans. Un hebdomadaire agricole écrit de son côté que les prémices de cette futaie régulière ont été mises en place à la fin du dix-septième siècle, à la demande de Colbert. L’Office national des forêts, lui, décrit une régénération. C’est le seul qui décrive l’opération forestière elle-même, une coupe datée vers 1690 et 1700.

Et ce n’est pas Colbert qui a sauvé cette futaie, c’est une mise en réserve du dix-huitième siècle. Le même document l’explique : la partie centrale du massif, appelée la Réserve, vaste de trois mille six cents hectares, a été laissée hors exploitation de 1735 à 1835, hormis cent hectares. La futaie Colbert a ainsi échappé à l’exploitation du reste de la forêt pour les besoins en bois de chauffage des forges.

Une forêt qui produit, et qui s’est vendue très cher

Il serait trompeur de laisser croire que Tronçais est mise sous cloche. Une association du massif l’écrit elle-même, en 2012 : Tronçais n’est pas une forêt sanctuaire, chaque année l’Office national des forêts y met en production environ soixante mille mètres cubes de bois, on y chasse, et un tourisme lié à la nature s’y développe. Le chêne y représente quatre-vingt-un pour cent du peuplement.

À l’automne 2022, une vente à Cérilly a fait beaucoup parler. Soixante-deux lots, quarante-quatre mille mètres cubes, à la condition d’effectuer la première transformation sur le sol européen. Résultat, quinze millions d’euros en une heure et demie, trente secondes par offre sans connaître celles des concurrents. Le plus beau lot était la parcelle 50 de la forêt domaniale : mille cinq cent trente-neuf mètres cubes de chênes nés sous la Restauration, partis à plus d’un million d’euros. Le dernier lot, un chêne de deux cent vingt ans, a été emporté à vingt-cinq mille quatre-vingt-deux euros.

Nous écrivons à l’automne 2022 parce que les sources ne s’accordent pas sur le jour : une dépêche d’agence écrit ce mercredi sans donner de date, un hebdomadaire agricole écrit le 18 octobre, qui était un mardi. Nous n’avons trouvé aucun communiqué pour trancher.

Le responsable commercial de l’Office national des forêts résumait l’enjeu : avec ce bois, disait-il, les grands tonneliers ne vendent pas une barrique en chêne, ils vendent une barrique en chêne de la parcelle 50 de Tronçais. Et il ajoutait, dans le même entretien, ce qui inquiète : les volumes récoltés sont en baisse du fait de la difficulté à renouveler les forêts, le chêne souffre des coups de chaud, il cuit. L’acheteur du lot record, lui, se disait satisfait sans l’être : les meilleurs bois, mais payés trop cher.

ÉlémentValeurSource et date
forêt domaniale10 533 ha, dans un massif d’environ 12 000 hadocument d’objectifs de l’ONF, décembre 2013
réserve biologique intégrale de Nantigny98,55 ha, cinq parcellesarrêté interministériel du 4 novembre 2004
réserve biologique dirigée de la futaie Colbert12,90 ha, classement du 15 juillet 1975même document d’objectifs
âge des chênes de la futaie Colbertenviron 300 ans, ou 350 selon le document300 au document d’objectifs de 2013, 350 à la charte du même site
point culminant de la forêt354 mmême document d’objectifs
production annuelleenviron 60 000 m3association du massif, janvier 2012
La surface de la futaie Colbert elle-même varie selon la page : 12,90 hectares au tableau des protections, 13,03 quand le même document additionne ses deux morceaux.

Vu du ciel, vingt-deux kilomètres d’est en ouest

Le massif s’étend sur vingt-deux kilomètres d’est en ouest et dix du nord au sud. Le point culminant de la forêt est à trois cent cinquante-quatre mètres, sur le canton de la Bouteille, et l’altitude du site Natura 2000 varie de deux cent vingt-cinq à trois cent dix mètres. Il pleut entre huit cent seize et huit cent soixante-dix-huit millimètres par an selon les stations, il gèle une soixantaine de jours et il neige une douzaine de jours.

Cinq étangs y brillent, tous artificiels, creusés pour la plupart à l’époque des forges : le plus ancien est décrit dès 1569 et rehaussé à la fin du dix-huitième siècle pour une forge, un autre est créé en 1789 pour la forge de Tronçais, un autre encore en 1848 pour alimenter un canal, et rattaché à la forêt domaniale en 1957. Leur surface totale est donnée entre cent trente-cinq et deux cent cinquante hectares selon les documents, qui ne comptent manifestement pas la même chose.

Le relief garde aussi la trace de ce que la forêt a traversé. La sécheresse de 1976 a entraîné, avec deux ans de décalage, un important dépérissement du chêne pédonculé. Et voici un fait contre-intuitif, écrit par l’Office national des forêts : la tempête de novembre 1982 a fortement affecté la forêt, notamment le secteur de la Bouteille, tandis que celle de décembre 1999, pourtant restée dans toutes les mémoires, y a été beaucoup plus discrète.

Nous avons interrogé nous-mêmes, le 1er novembre 2026, l’export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, 46 761 notices. La forêt n’y est pas : une recherche en texte libre sur son nom ne rend qu’une villa homonyme, dans une autre commune du département, sans rapport avec le massif. Ses protections sont forestières, paysagères et européennes, pas monumentales.

La commune du Brethon, elle, porte deux notices : la chapelle du prieuré de la Bouteille, inscrite par arrêté du 17 novembre 1929, et l’église Saint-Pierre, inscrite par arrêté du 2 juillet 2010, une inscription plus ancienne de 1933 ayant été annulée. Trois communes voisines n’en portent aucune, ce qui vaut pour ce fichier fermé et pour lui seul : elles peuvent porter des protections d’une autre nature, site inscrit ou objet mobilier, que cet export ne contient pas.

Ce prieuré de la Bouteille a d’ailleurs une place particulière dans cette histoire. C’est une concession de droits d’usage faite à son prieur, en 1189, qui constitue le premier acte connu mentionnant la forêt de Tronçais. Huit cent quinze ans plus tard, un arrêté interministériel décidait qu’on cesserait d’exploiter quatre-vingt-dix-huit hectares de cette même forêt, dans la commune où ce prieuré se trouve.

Sources : arrêté interministériel du 4 novembre 2004 portant création de réserve biologique intégrale, publié au bulletin officiel du ministère chargé de l’écologie et lu intégralement, pour les 98,55 hectares, les cinq parcelles nommées, les articles 3, 4, 5 et 6, les six exceptions, la commune d’affichage et la mention d’un arrêté ministériel du 12 juin 1996 dans ses visas ; document d’objectifs du site Natura 2000 de la forêt de Tronçais, rédigé par l’Office national des forêts en décembre 2013 et publié par la direction régionale de l’environnement, pour la confirmation du classement, les 10 533 hectares, la futaie Colbert et sa réserve dirigée du 15 juillet 1975, la coupe forte de 1690 à 1700 et la vingtaine d’arbres conservés par hectare, la mise hors exploitation de la Réserve de 1735 à 1835, le point culminant, la pluviométrie, les tempêtes de 1982 et 1999, la sécheresse de 1976, les étangs et la concession de 1189 au prieur de la Bouteille ; cahier d’acteur d’une association du massif, janvier 2012, pour les vingt-deux kilomètres sur dix, les soixante mille mètres cubes annuels, les quatre-vingt-un pour cent de chêne et la formule sur la forêt qui n’est pas un sanctuaire ; étude ornithologique publiée dans Le Grand-Duc numéro 89 en 2021, pour la date de 1996, le décompte de trois parcelles et l’interdiction d’accès ; dépêche d’agence reprise intégralement par un site financier, pour la vente de l’automne 2022, les soixante-deux lots, les quarante-quatre mille mètres cubes, les quinze millions d’euros, la parcelle 50 et les propos du responsable commercial et de l’acheteur ; export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, 46 761 notices, interrogé par nos soins le 1er novembre 2026, pour les notices du Brethon et l’absence de la forêt. L’arrêté du 12 juin 1996 et l’article de l’ordonnance de 1669 n’ont pas été lus.

Questions fréquentes

Qu'est-ce qu'une réserve biologique intégrale ?

Une partie de forêt publique où l'on cesse d'exploiter pour laisser les processus naturels se dérouler, y compris la mort et la décomposition des arbres. À Nantigny, l'arrêté du 4 novembre 2004 énonce que toute exploitation forestière et toute intervention humaine susceptible de modifier la composition ou la structure des habitats naturels sont proscrites, à l'exception des travaux nécessaires à la sécurisation des itinéraires ouverts au public.

Tout y est-il vraiment interdit ?

Non, et c'est le point où il ne faut pas s'arrêter à la première phrase. L'article 4 ouvre en écrivant que, pour atteindre l'objectif de la réserve et pour la sécurité du public, toutes les activités humaines y sont interdites en permanence. Puis il énumère six exceptions : la circulation pédestre sur les sentiers existants et balisés, les opérations de sécurisation, la régulation par la chasse des populations d'ongulés, les actions de surveillance, les études prévues au plan de gestion, et l'entretien d'une conduite d'eau. On continue donc d'y marcher et d'y chasser le cerf et le sanglier.

Pourquoi lit-on parfois 1996 et parfois 2004 ?

Parce qu'il y a probablement deux actes distincts, et nous ne tranchons pas. L'arrêté lu intégralement porte la date du 4 novembre 2004, et le document d'objectifs Natura 2000 écrit classement du 4 novembre 2004. Une étude ornithologique publiée en 2021 écrit deux fois 1996. L'arrêté de 2004 cite dans ses visas un arrêté ministériel du 12 juin 1996 réglant l'aménagement de la forêt domaniale : il est possible que la mise hors exploitation soit de 1996 et la réglementation opposable au public de 2004. Nous n'avons pas lu l'arrêté de 1996 et nous ne pouvons pas l'affirmer.

Colbert a-t-il planté les chênes de Tronçais ?

Le document le plus précis, celui de l'Office national des forêts, ne dit pas cela. Il écrit que le peuplement de la futaie dite Colbert est issu d'une coupe forte pratiquée vers 1690 et 1700 pour renouveler la forêt, et qu'une vingtaine d'arbres de cinquante ans seulement ont alors été conservés par hectare, selon les prescriptions de l'ordonnance royale de 1669. Le reste a été reconstitué par recépage et semis. Il s'agit donc de régénération et de réserve de semenciers, pas de plantation. D'autres sources parlent de plantation ou d'impulsion politique, et nous les donnons comme telles.

Combien produit la forêt de Tronçais ?

Une association de défense du massif avance environ soixante mille mètres cubes de bois mis en production chaque année, dans un document de janvier 2012. À l'automne 2022, une vente de l'Office national des forêts a porté sur soixante-deux lots et quarante-quatre mille mètres cubes, pour un total de quinze millions d'euros. Le plus beau lot, la parcelle 50 de la forêt domaniale, mille cinq cent trente-neuf mètres cubes, est parti à plus d'un million d'euros.
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