790 protections de berge sur 260 km : la moitié de l’Allier alluvial ne peut plus déplacer son lit

La rive droite de l'Allier aux Martres-d'Artière, avec ses bancs de galets
L'Allier aux Martres-d'Artière, dans le Puy-de-Dôme. Photo : Marie-Lan Nguyen, CC BY 4.0, via Wikimedia Commons.

L’Allier est l’une des dernières rivières de plaine qui déplacent encore leur lit. Sur ses 260 kilomètres alluviaux, un tronçon sur deux ne le peut plus.

Le chiffre vient d’un inventaire conduit en 2011 par le conservatoire d’espaces naturels d’Auvergne et présenté l’année suivante dans un colloque scientifique : 790 protections de berge ont été recensées et caractérisées sur l’Allier alluvial, et 203 zones d’érosion ont été répertoriées pour un linéaire cumulé de 55 kilomètres.

Cinquante pour cent contre vingt et un

La conclusion de cet inventaire tient en une phrase : le linéaire de l’Allier où la divagation latérale est bloquée est estimé à 50 % du linéaire total de l’Allier alluvial, alors que le linéaire soumis à érosion latérale ne représente que 21 %.

Entre les deux, le reste : des berges ni protégées ni en train de reculer, pour l’instant. Mais le rapport de force est posé. Sur une rivière dont la valeur tient au mouvement, la moitié du cours est immobilisée.

Une autre mesure, prise autrement et à une autre date, va dans le même sens. Le schéma d’aménagement et de gestion des eaux donne, dans sa synthèse de janvier 2007, un second décompte sur un périmètre plus large : 116 kilomètres de protections latérales pour les deux berges, sur 520 kilomètres de linéaire de Vieille Brioude au Bec d’Allier, soit 22 %. Le même document classe 20 % des 260 kilomètres étudiés en dynamique latérale intense, 40 % en dynamique modérée et 40 % en lit très stabilisé.

Ce qui fait la valeur de cette rivière est exactement ce que les ouvrages lui retirent.

DonnéeValeurSource
Linéaire étudié260 km d’Allier alluvialinventaire de 2011
Protections de berge recensées790inventaire de 2011
Linéaire cumulé de ces protections96 kmactes du colloque, 2012
Linéaire cumulé de ces protections87,7 kmdocument du conservatoire
Zones d’érosion203, pour 55 kminventaire de 2011
Divagation bloquée50 % du linéaireinventaire de 2011
Érosion latérale active21 % du linéaireinventaire de 2011
Incision du lit0,5 à 3,5 mschéma d’aménagement des eaux
Les deux documents du conservatoire donnent 790 ouvrages mais pas le même linéaire cumulé, sans expliquer l’écart.

Une rivière qui s’enfonce faute de pouvoir s’étaler

Le second problème est vertical. Le schéma d’aménagement des eaux écrit que l’exploitation excessive des matériaux alluvionnaires a entraîné une incision très marquée du lit, variant de 0,5 à 3,5 mètres.

Et il enchaîne sur la raison pour laquelle la rivière ne se répare pas toute seule : cette incision ne peut pas être compensée aujourd’hui par une remobilisation des charges alluviales latérales du fait des nombreuses protections de berges.

Le mécanisme est celui-ci. Une rivière qui mord ses berges y prend du sable et des galets, qui rechargent son lit. Si les berges sont tenues, elle ne prend plus rien, et le lit continue de se creuser. Les deux problèmes n’en font qu’un.

Ce que la mobilité fabrique

Le rapport d’inspection de 2023 décrit ce que produit une rivière libre de bouger : grâce à la mobilité de la rivière, les milieux humides alluviaux offrent une mosaïque composée de milieux aquatiques, talus d’érosion, plages de sable et galets, pelouses sèches, prairies inondables, forêts alluviales et boires, ces méandres déconnectés que la rivière a abandonnés.

Le schéma d’aménagement établit la correspondance de la façon la plus nette : les linéaires les plus intéressants d’un point de vue écologique correspondent presque exactement aux zones de mobilité latérale moyenne à forte.

Ce n’est donc pas que la rivière soit belle quand elle bouge : c’est que chacun de ces milieux est le produit d’un déplacement. Un bras mort suppose qu’un bras vif l’a quitté, une plage de galets suppose une berge rongée ailleurs.

Un espace réservé au mouvement : sur la partie bourbonnaise, le tiers aval du cours, le domaine public fluvial géré par l’État a une largeur de 100 mètres à près de 2 kilomètres selon les sections. C’est la place que la rivière s’est donnée, et que l’administration a reconnue.

Pourquoi on tient une berge

Derrière ces 790 ouvrages, il y a presque toujours une raison concrète : une route qui longe la rivière, une parcelle cultivée, un pont, un captage, une maison. Une berge qui recule de plusieurs mètres emporte ce qui se trouve dessus.

C’est ce qui rend le sujet difficile. La mobilité d’une rivière n’est pas une qualité abstraite que l’on choisirait de préserver ou non : elle se paie en terrain perdu, et toujours par quelqu’un en particulier. Chaque protection est, prise isolément, défendable.

L’inventaire de 2011 a précisément servi à sortir du cas par cas, en donnant pour la première fois le total. Sept cent quatre-vingt-dix décisions raisonnables, mises bout à bout, immobilisent la moitié d’une rivière.

Des chiffres à manier avec précaution

Plusieurs valeurs circulent sur l’érosion annuelle de l’Allier, en hectares par an ou en mètres par an dans les méandres les plus actifs. Elles figurent dans des documents de vulgarisation du réseau des conservatoires, mais sans date ni période de relevé.

Sur une rivière qui change de lit, une vitesse d’érosion sans période est une donnée incomplète : elle peut décrire une décennie comme une seule crue. Ces chiffres ne sont donc pas repris ici.

Même prudence sur l’espace de mobilité dit optimal, celui que la rivière occuperait si rien ne la retenait : le schéma approuvé en 2015 le chiffre à 179 kilomètres carrés, soit 17 900 hectares, quand un document du conservatoire écrit 18 640 hectares. L’écart est modeste, il mérite d’être signalé plutôt que gommé.

Ce que la vue d’ensemble montre

D’en haut, l’Allier ne ressemble pas à un trait mais à une tresse. Bancs de sable clairs, bras secondaires, boucles abandonnées en arc de cercle au milieu des cultures : le lit actuel n’est qu’une position parmi celles qu’elle a occupées.

Les anciens méandres se lisent dans le parcellaire bien après que la rivière les a quittés, comme des cicatrices courbes dans un damier de champs rectilignes.

Et les protections de berge se voient aussi, en lignes droites de blocs ou d’enrochements qui interrompent la courbe. Là où elles commencent, le dessin cesse d’être celui d’une rivière et devient celui d’un canal. La réserve naturelle du Val d’Allier, créée par décret du 25 mars 1994 sur environ 1 450 hectares, protège l’un des secteurs où ce dessin reste intact.

Sources : Julien Saillard, conservatoire d’espaces naturels d’Auvergne, Actions pilotes de préservation de la dynamique fluviale sur la rivière Allier, actes du colloque IS.RIVERS 2012 ; conservatoire des espaces et paysages d’Auvergne et Véodis, Étude des protections de berge et zones d’érosion de l’Allier alluvial, Plan Loire grandeur nature, programme Loire nature phase 3, décembre 2011 ; Pierre Mossant, conservatoire d’espaces naturels d’Auvergne, Restaurer la dynamique fluviale de la rivière Allier, Fédération des conservatoires d’espaces naturels, 2021 ; SAGE Allier aval, rapport environnemental, 2015 ; rapport IGEDD n° 014422-01E, Site du Val d’Allier, avril 2023 ; décret du 25 mars 1994 portant création de la réserve naturelle du Val d’Allier.

Questions fréquentes

Qu'est-ce qu'une rivière mobile ?

Une rivière qui déplace son lit en érodant une berge et en déposant sur l'autre. Le rapport d'inspection de 2023 écrit que l'Allier est une des dernières rivières mobiles d'Europe et présente une mobilité fluviale exceptionnelle à l'échelle nationale, et il en donne une mesure administrative : sur la partie bourbonnaise, le tiers aval du cours, le domaine public fluvial géré par l'État a une largeur de 100 mètres à près de 2 kilomètres selon les sections.

Combien de berges sont protégées ?

L'inventaire de 2011 a recensé 790 protections de berge sur l'Allier alluvial, pour un linéaire cumulé de 96 kilomètres selon les actes du colloque de 2012, de 87,7 kilomètres selon un document plus récent du même conservatoire. Les deux documents donnent le même nombre d'ouvrages, 790, mais pas le même linéaire, et ni l'un ni l'autre n'explique l'écart. Le document de 2021 comporte une diapositive intitulée « Un bilan mis à jour en 2021 » : l'hypothèse d'une actualisation du relevé est donc plausible, mais ce n'est qu'une hypothèse.

Quelle part du cours est figée ?

La moitié. Le linéaire de l'Allier où la divagation latérale est bloquée est estimé à 50 % du linéaire total de l'Allier alluvial, alors que le linéaire soumis à érosion latérale ne représente que 21 %.

Pourquoi le lit s'enfonce-t-il ?

Le schéma d'aménagement et de gestion des eaux l'explique : l'exploitation excessive des matériaux alluvionnaires a entraîné une incision très marquée du lit, variant de 0,5 à 3,5 mètres, qui ne peut pas être compensée aujourd'hui par une remobilisation des charges alluviales latérales du fait des nombreuses protections de berges.

Quel rapport entre mobilité et biodiversité ?

Le même schéma le dit en une phrase : les linéaires les plus intéressants d'un point de vue écologique correspondent presque exactement aux zones de mobilité latérale moyenne à forte.
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