Classée le 14 février 2014 et mesurée toutes les trente minutes depuis 2008 : la tourbière du Forbonnet, à Frasne dans le Doubs

Les étendues humides de Frasne au premier plan et le village posé derrière, dans le Doubs
Frasne, dans le Doubs : le village est posé au bord d'un des plus grands ensembles tourbeux de Franche-Comté. Photo : Wikipedro, CC BY-SA 4.0, via Wikimedia Commons.

Au centre de la tourbière du Forbonnet, à Frasne dans le Doubs, une plateforme de mesures relève une vingtaine de paramètres toutes les trente minutes. Elle fonctionne depuis 2008.

Le sol qu’elle surveille est protégé depuis le 14 février 2014 : ce jour-là, la commission permanente du conseil régional de Franche-Comté classe en réserve naturelle régionale un territoire de 292,62 hectares, sur les communes de Frasne et de Bouverans.

Deux chiffres, deux dates, et quatre institutions pour les porter. C’est rare pour une tourbière.

Une vingtaine de paramètres, toutes les trente minutes, sous un tapis de sphaignes.

Ce que dit la délibération, au centième d’hectare près

Le texte est précis. La délibération décide le classement en réserve naturelle régionale d’un territoire de 292,62 hectares situés sur les communes de Frasne et de Bouverans, dénommé Tourbières de Frasne-Bouverans. La demande avait été déposée le 16 juillet 2012 par la communauté de communes du plateau de Frasne et du val du Drugeon.

Le chiffre est confirmé par un autre producteur, et c’est ce qui le rend solide : un tableau publié en juin 2014 par la direction régionale de l’environnement, c’est-à-dire par l’État et non par la Région, porte la même ligne, avec la même date et la même surface.

Le même document indique une échéance au 14 février 2024, avec tacite reconduction. C’est tout ce qu’il dit, et nous n’irons pas plus loin : nous n’avons lu aucun acte postérieur à 2014, donc nous ne pouvons affirmer ni que la réserve a été reconduite, ni qu’elle ne l’a pas été.

La délibération éclaire aussi ce qui s’est passé avant. Le classement de l’ancienne réserve naturelle volontaire est arrivé à échéance le 13 mars 2010, et le territoire a ensuite été protégé pendant l’instance du classement, pour quinze mois à compter du 24 mars 2010. Il y a donc eu un intervalle, puis une protection d’attente, puis un classement.

Qui possède le sol : la délibération donne la répartition au moment du classement, et elle est éloquente. La commune de Frasne détient 185,07 hectares, celle de Bouverans 84,07 hectares, et trois propriétaires privés se partagent les 20,32 hectares restants. Une réserve naturelle presque entièrement communale, donc. Nous n’avons pas vérifié si cette répartition a changé depuis.

Quatre tourbières instrumentées en France, et celle-ci en fait partie

Le second fait est scientifique. Un chercheur du laboratoire Chrono-Environnement, dans une revue éditée par les gestionnaires de milieux naturels de Bourgogne-Franche-Comté, écrit que la tourbière fait l’objet depuis 2008 d’un suivi pluridisciplinaire dans une plateforme de mesures au centre de la tourbière active, intégrée en 2012 au service national d’observation des tourbières, labellisé et soutenu par l’Institut national des sciences de l’Univers.

L’infrastructure de recherche qui porte ce réseau le décrit de son côté, indépendamment : un réseau de quatre tourbières instrumentées placées le long d’un gradient d’altitude, de cent à mille quatre cents mètres, et d’anthropisation. Deux en plaine et en climat océanique, une dans la chaîne pyrénéenne, et Frasne à moyenne altitude dans le Jura.

Le pas de temps et la liste des paramètres sont donnés par le chercheur : trente minutes, et une vingtaine de grandeurs météorologiques, pédologiques et hydrologiques, de la température de l’air au débit de l’exutoire, en passant par la profondeur de la nappe sous la surface des sphaignes.

Cette dernière mesure dit à elle seule ce qu’est une tourbière vivante. Au centre du site, la profondeur d’eau varie de neuf à vingt-deux centimètres, pour un niveau moyen de quinze. Quinze centimètres : c’est l’épaisseur qui sépare l’eau de la surface, pas une épaisseur de tourbe. Les précipitations tournent autour de quatre-vingt-dix millimètres par mois.

ChiffreCe qu’il mesureSource et date
292,62 hala réserve naturelle régionale, sur deux communesdélibération régionale du 14 février 2014 et tableau de l’État de juin 2014
192 hale périmètre de tourbière inscrit au titre du jeu de données, là où la page du réseau donne 98 ha pour le site de Frasneintitulé du jeu de données déposé par l’équipe en 2020
503,02 hatoutes les réserves naturelles régionales de Franche-Comté au 1er mars 2014tableau de l’État de juin 2014
12 156 hale site Ramsar des tourbières et lacs de la montagne jurassiennefiche de l’association Ramsar France
30 minutesle pas de temps des relevésarticle de l’équipe de recherche, 2021
9 à 22 cmla profondeur de la nappe sous la surface des sphaignes, au centremême article
Ces chiffres ne portent pas sur le même objet : 292,62 et 192 hectares, en particulier, ne doivent pas être confondus.

Un pourcentage que nous calculons nous-mêmes, et ses deux bornes

Le tableau de l’État donne une seconde information utile : au 1er mars 2014, la Franche-Comté comptait cinq réserves naturelles régionales, plus une en cours de classement, pour une superficie totale de 503,02 hectares.

La division est à nous, et nous la donnons comme telle : 292,62 sur 503,02 font environ cinquante-huit pour cent. À cette date, les tourbières de Frasne et Bouverans représentaient donc près de six dixièmes de la surface de toutes les réserves naturelles régionales de l’ancienne région.

Deux bornes à ce calcul. Le total de 503,02 hectares inclut une réserve alors seulement en cours de classement, et ce pourcentage vaut pour mars 2014 et pour la seule Franche-Comté, pas pour la Bourgogne-Franche-Comté d’aujourd’hui. Les autres lignes du tableau sont de petites surfaces, de trente-quatre à quarante-neuf hectares chacune, ce qui explique le résultat.

Pour situer l’échelle, le même document compte sept réserves naturelles nationales en Franche-Comté, environ trois mille deux cent soixante hectares, soit deux dixièmes de pour cent du territoire régional. La réserve nationale voisine du lac de Remoray, créée le 15 avril 1980, fait à elle seule quatre cent vingt-sept hectares.

L’été 2018, et la phrase qu’il ne faut pas couper

Le passage le plus frappant du dossier porte sur la sécheresse de 2018, et il faut le citer en entier, parce qu’il pose une condition.

L’équipe de recherche écrit que l’exemple de Frasne montre qu’une tourbière, lorsqu’elle est préservée et restaurée comme ce fut le cas en 2015 dans le cadre d’un programme européen, peut se montrer relativement résistante aux variabilités climatiques. Et elle donne son exemple : la tourbière n’a pas montré d’assèchement extrême lors de la sécheresse historique de l’été 2018, alors même que les cours d’eau de la région étaient en assec. D’autres sites du même réseau, dans les Pyrénées et en Sologne, ont montré des désaturations beaucoup plus marquées durant cette période.

  • Le propos est celui du chercheur et de son équipe, pas celui de la revue qui le publie ni des institutions qui la soutiennent.
  • Il écrit relativement résistante, et non résistante.
  • Il pose une condition explicite : lorsqu’elle est préservée et restaurée. La tourbière n’a pas tenu toute seule.
  • Le constat porte sur l’été 2018, pas sur n’importe quelle sécheresse.

La même équipe a construit un modèle statistique qui reproduit quatre-vingt-cinq pour cent du niveau d’eau au centre de la tourbière, calibré sur les données de juillet 2009 à juillet 2018 et validé sur l’année suivante. Elle l’a appliqué à des simulations climatiques régionales européennes nourries par deux scénarios d’émissions du GIEC : dans les deux cas, la température moyenne de la région de Frasne ressort autour de neuf degrés pour la période 2040-2070. Le premier scénario stabilise ensuite ce niveau jusqu’en 2100, le second y ajoute un réchauffement, à dix virgule six degrés, soit quatre degrés de plus que la période de référence 1980-2010. Ce sont des simulations, pas des mesures, et nous nommons la période de référence parce qu’un écart ne veut rien dire sans elle.

Ce que la fiche Ramsar dit, et ce qu’elle ne dit pas

Le Jura porte un grand site reconnu au titre de la convention sur les zones humides : le site numéro 1266, intitulé Tourbières et lacs de la montagne jurassienne, 12 156 hectares, composé de cent vingt-cinq tourbières pour environ deux mille hectares et de dix-huit lacs naturels de moyenne montagne, entre huit cents et mille deux cents mètres d’altitude, englobant douze sites Natura 2000.

Deux précautions, et elles comptent. D’abord la date : la fiche que nous avons lue donne le 2 février 2021 et présente le site comme une extension d’un site antérieur, le bassin du Drugeon, tandis que le registre officiel international, que nous n’avons pas pu lire directement, est annoncé avec une désignation en 2003 pour la même surface. La lecture honnête est que le site existe depuis 2003 sous son premier nom, et que c’est son périmètre étendu qui est reconnu en 2021.

Ensuite le rattachement. La fiche que nous avons lue ne nomme pas Frasne. Frasne est bien dans le bassin du Drugeon, mais nous n’avons aucun document sous les yeux qui place explicitement la tourbière du Forbonnet dans le périmètre Ramsar, et nous ne l’écrirons donc pas.

Un mot enfin sur ce que nous n’avons pas pu lire : le règlement de la réserve. Le document publié en ligne est numérisé en images et n’a rendu aucune phrase exploitable. Nous ne dirons donc rien de ce qui y est interdit ou autorisé. Nous relevons seulement, dans la liste des annexes de la délibération, l’intitulé d’une annexe consacrée au zonage de l’interdiction de cueillette de la myrtille, sans pouvoir en déduire l’étendue de cette interdiction.

Vu du ciel, une mosaïque posée sur une moraine

Ce qui frappe d’en haut, c’est que rien n’y est uniforme. Le chercheur décrit la tourbière du Forbonnet comme une mosaïque à quatre étages : physique, parce que la topographie du soubassement morainique varie ; géométrique, parce que les épaisseurs de tourbe sont hétérogènes ; hydrologique, parce que la profondeur de la nappe suit un gradient ; et écologique. Trois espèces de sphaignes s’y partagent le terrain, et une tourbière boisée dominée par le pin à crochets occupe une partie du site.

La délibération régionale décrit le même ensemble dans la langue administrative : une mosaïque d’habitats où se côtoient des prairies humides, des cariçaies et roselières, de la végétation aquatique, des bas-marais, des marais de transition, des hauts-marais ou tourbières bombées et des boisements. Sept milieux nommés dans une seule phrase, sur moins de trois cents hectares.

Le lieu est visité. La délibération de 2014 avance une fourchette de quinze mille à vingt mille visiteurs par an, à propos d’un ponton de découverte et d’équipements pédagogiques. C’est une fourchette, elle date de 2014, elle est portée par la collectivité qui finance : ce n’est pas un comptage, et ce n’est pas une valeur d’aujourd’hui.

Reste la raison pour laquelle on mesure tout cela. Les tourbières couvrent trois pour cent des terres émergées et stockent, selon la page du réseau national, entre vingt-cinq et trente pour cent du carbone des sols de la planète, là où l’article de la revue retient trente pour cent. C’est pour savoir ce que devient ce stock quand la nappe descend que l’on relève, toutes les trente minutes depuis dix-huit ans, la profondeur de l’eau sous un tapis de mousses du Haut-Doubs.

Sources : délibération n° 14CP.21 du 14 février 2014 de la commission permanente du conseil régional de Franche-Comté, lue sur la base documentaire de l’Ineris, pour le classement, les 292,62 hectares, les deux communes, la répartition de la propriété, la demande du 16 juillet 2012, l’échéance de l’ancienne réserve volontaire, la description des habitats et la fourchette de fréquentation ; fiche de la direction régionale de l’environnement de Franche-Comté sur les réserves naturelles, juin 2014, pour la même surface et la même date, l’échéance de 2024 avec tacite reconduction, le total de 503,02 hectares au 1er mars 2014 et les chiffres des réserves nationales ; Guillaume Bertrand, laboratoire Chrono-Environnement, article publié dans la revue l’Azuré numéro 31 en septembre 2021, pour la plateforme de mesures depuis 2008, l’intégration de 2012, le pas de trente minutes, la liste des paramètres, la profondeur de nappe, les précipitations, la description de la mosaïque, la restauration de 2015, l’épisode de l’été 2018, le modèle statistique et les projections climatiques ; infrastructure de recherche OZCAR, page du service national d’observation des tourbières, pour le réseau de quatre sites et le gradient d’altitude ; fiche du site Ramsar numéro 1266 publiée par l’association Ramsar France, pour les 12 156 hectares, les cent vingt-cinq tourbières, les dix-huit lacs et l’extension du site du bassin du Drugeon ; intitulé du jeu de données déposé par l’équipe en 2020 pour les 192 hectares de la tourbière étudiée. Le règlement de la réserve et la fiche du registre international Ramsar n’ont pas pu être lus, l’un étant numérisé en images et l’autre construit par script. Aucun acte postérieur à 2014 n’a été lu sur le statut de la réserve.

Questions fréquentes

Qu'est-ce qui est classé, exactement, et depuis quand ?

Un territoire de 292,62 hectares situé sur les communes de Frasne et de Bouverans, dénommé Tourbières de Frasne-Bouverans, classé en réserve naturelle régionale par une délibération de la commission permanente du conseil régional de Franche-Comté du 14 février 2014. Le même chiffre figure dans un tableau publié par la direction régionale de l'environnement en juin 2014, qui est un autre producteur. La demande avait été déposée le 16 juillet 2012 par la communauté de communes : il s'agissait de renouveler une ancienne réserve naturelle volontaire en réserve naturelle régionale, en y intégrant une extension de périmètre.

Que mesure-t-on sur place ?

Une vingtaine de paramètres, toutes les trente minutes : température de l'air, précipitations, rayonnement, température du sol, profondeur de la nappe sous la surface des sphaignes, débit de l'exutoire. Le dispositif est une plateforme installée au centre de la tourbière active, en service depuis 2008, et intégrée en 2012 au service national d'observation des tourbières, soutenu par l'Institut national des sciences de l'Univers.

Pourquoi cette tourbière plutôt qu'une autre ?

Parce que le réseau national n'en instrumente que quatre, choisies le long d'un gradient d'altitude et d'anthropisation : deux en plaine et en climat océanique, une dans les Pyrénées, et celle de Frasne à moyenne altitude dans le Jura. C'est l'infrastructure de recherche qui porte ce réseau qui le décrit ainsi.

La tourbière a-t-elle résisté à la sécheresse de 2018 ?

C'est ce qu'écrit l'équipe qui l'étudie, et il faut citer sa phrase en entier parce qu'elle pose une condition. Elle écrit qu'une tourbière, lorsqu'elle est préservée et restaurée comme ce fut le cas en 2015, peut se montrer relativement résistante aux variabilités climatiques, et donne en exemple le fait que celle de Frasne n'a pas montré d'assèchement extrême lors de la sécheresse historique de l'été 2018, alors que les cours d'eau de la région étaient en assec. D'autres sites du même réseau, dans les Pyrénées et en Sologne, ont montré des désaturations beaucoup plus marquées.

Combien de temps dure ce classement ?

Le tableau de la direction régionale de juin 2014 porte une échéance au 14 février 2024, avec tacite reconduction. C'est exactement ce que dit ce document et rien de plus. Nous n'avons lu aucun acte postérieur à 2014 et nous ne pouvons donc dire ni que la réserve a été reconduite, ni qu'elle ne l'a pas été.
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