Le 5 mai 2021, la ministre de la Culture met l’ancienne sucrerie d’Eppeville, dans la Somme, sous instance de classement au titre des monuments historiques. La mesure nomme quatre éléments : le hall de fabrication, la chaufferie, la distillerie et une maisonnette située à l’avant du hall.
Sept mois plus tard, le 10 décembre 2021, le préfet de la région Hauts-de-France prend l’arrêté définitif. Il n’en retient qu’un : le hall de fabrication, ou bâtiment en E, à l’exception de l’extension est nommée Effusion et des appendices ajoutés en façade.
Et ce n’est pas un classement. C’est une inscription, le degré inférieur de la protection.
Quatre bâtiments en mai, un seul en décembre : l’instruction a fait son travail.
Pourquoi ce resserrement n’est pas un recul
Il faut le dire tout de suite, parce que la tentation du contraire est forte. L’instance de classement n’est pas une décision de fond : c’est une protection d’urgence, qui confère tous les effets du classement pendant un an, le temps d’instruire le dossier.
Le communiqué du ministère annonçait d’ailleurs lui-même la suite. Il indiquait que la décision permettrait d’engager une réflexion entre le propriétaire, les collectivités territoriales concernées et les services de l’État. Un article de presse régionale du 9 mai 2021 précise que cette réflexion portait sur les bâtiments à protéger définitivement compte tenu des projets de reconversion.
L’arrêté de décembre est donc l’issue prévue de la procédure. Nous ne pouvons pas pour autant en conclure à un refus de classement : nous n’avons trouvé aucun document en ce sens, et les procès-verbaux de la commission régionale du patrimoine et de l’architecture n’ont pas été consultés. Ce qui est documenté, c’est une inscription, le 10 décembre 2021.
Inscrite, et non classée : la distinction n’est pas de la pédanterie, c’est le texte. Un arrêté protège exactement ce qu’il nomme, et celui-là nomme un bâtiment et exclut nommément une extension et des appendices de façade. La presse écrit couramment classée, y compris en titre, et sur les quatre articles de presse que nous avons lus, un seul pose la distinction en clair, en écrivant que la façade est inscrite et non classée. Nous n’avons pas lu l’arrêté lui-même : la notice officielle précise qu’il n’est consultable que sur place, en salle de lecture, à Charenton-le-Pont. Nous l’avons lu dans sa notice, deux fois, en ligne et dans l’export national téléchargé : les deux lectures concordent mot pour mot sur le périmètre.
Une demande de permis de démolir, et une chronologie serrée
L’urgence avait une cause précise. Le propriétaire du site avait déposé une demande de permis de démolir le 15 octobre 2020.
| Date | Fait | Source |
|---|---|---|
| février 2019 | une association locale demande l’inscription à la direction régionale des affaires culturelles | presse spécialisée |
| mars 2019 | la commission régionale du patrimoine et de l’architecture juge la demande recevable | presse spécialisée |
| 15 octobre 2020 | dépôt d’une demande de permis de démolir par le propriétaire | presse locale |
| 21 mars 2021 | l’association alerte la préfète de la Somme, une fondation du patrimoine, la ministre et le président de région | presse locale |
| 9 avril 2021 | la présidente d’une association nationale du patrimoine industriel écrit à la ministre et demande une instance de classement | cette association |
| 5 mai 2021 | instance de classement d’un an, quatre éléments nommés ; surface visée d’environ 10 000 mètres carrés selon la presse | ministère de la Culture, presse régionale, presse spécialisée |
| 10 décembre 2021 | arrêté d’inscription du préfet de région, un seul bâtiment | notice officielle et presse locale |
Une usine bâtie avec les ruines de quatorze autres
Pour comprendre ce que l’État a protégé, il faut remonter à 1919. La sucrerie existait depuis 1857, mais elle a été dynamitée par l’armée allemande pendant la Première Guerre mondiale, comme la plupart des sucreries du Santerre selon la notice d’inventaire de l’État. Cette notice ne donne pas d’année pour la destruction, et nous n’en donnerons pas.
Ce qui se passe ensuite est remarquable. Le 13 juin 1919 est créée la Compagnie nouvelle des sucreries réunies, à l’initiative d’un ancien directeur de sucrerie, aidé d’un raffineur parisien. Quatorze établissements détruits pendant la guerre mettent en commun leurs dommages de guerre, et cette somme sert à bâtir une seule usine, à Eppeville. Les acquisitions foncières commencent dès 1919, sur environ cent quatre-vingt-dix mille mètres carrés. La reconstruction court de 1919 à 1922, et la première campagne sucrière a lieu en 1923.
Un piège de lecture doit être écarté ici. Les quatorze communes concernées ne sont pas quatorze communes du Santerre : cinq d’entre elles se trouvent dans l’Aisne, Flavy-le-Martel, Montescourt-Lizerolles, Seraucourt-le-Grand, Lesdins et Villers-Saint-Christophe. Il s’agit de quatorze établissements sucriers détruits, pas d’une liste de sucreries du Santerre.
Un second écart doit être signalé. Un office de tourisme écrit que quatorze sucreries ont fusionné avant la Première Guerre mondiale. L’Inventaire général situe au contraire le regroupement en 1919, après la guerre, et parle d’une concentration de quatorze sucreries d’avant-guerre, sans décrire le mécanisme. Deux autres sources, une publication patrimoniale et l’association nationale du patrimoine industriel, nomment ce mécanisme : la mise en commun des dommages de guerre. Dans les deux cas, ce n’est pas du tout une fusion d’avant-guerre. Nous retenons 1919.
Un architecte pris à Vaux-le-Vicomte
L’homme choisi pour bâtir est Georges Lisch, né en 1869, mort en 1960, diplômé de l’École des beaux-arts de Paris et fils de l’architecte Juste Lisch. Le raffineur parisien qui soutient l’opération le remarque alors qu’il travaille sur son château de Vaux-le-Vicomte. Le chantier est confié à une entreprise de travaux publics.
Deux publications rattachent l’usine à la gare du Havre, œuvre du père de l’architecte, mais pas par le même trait : la presse spécialisée écrit que l’architecture de l’usine, épousant la forme d’un E, y trouve son inspiration, la publication patrimoniale que c’est la façade principale qui s’en inspire. L’une signale aussi une inscription en céramique sur la façade, les trois mots fabrique de sucre.
L’intérêt de l’ensemble ne tient pas au seul atelier. Le dossier de candidature du pays d’art et d’histoire local y voit un exemple très cohérent d’établissement industriel accompagné d’une cité ouvrière, où l’architecte interprète l’héritage local dans la perspective de l’architecture moderne, du bâtiment de la direction à la cantine-restaurant, de l’habitation du directeur aux maisons de la cité, le décor de la partie supérieure de la façade relevant de l’esprit Art déco.
La cité, justement, s’appelle la cité Germaine. Elle compte vingt-six maisons jumelles, que l’architecte lui-même appelait des chalets, chacune dotée d’un jardin de quatorze ares, sur un lotissement desservi par quatre rues et pourvu d’un terrain de sport. Le chiffre de vingt-six est porté par deux producteurs distincts, l’Inventaire général qui écrit cité ouvrière de vingt-six logements dite Cité Germaine, et le dossier du pays d’art et d’histoire.
Un détail du chantier mérite d’être cité, avec son unique source. La notice d’inventaire mentionne du matériel Skoda et six cents ouvriers tchèques. Nous ne l’avons trouvé nulle part ailleurs, et c’est donc l’Inventaire général qui l’écrit, pas nous.
Ce que l’usine a traité, et jusqu’à quand
Les effectifs donnent la mesure du lieu : mille deux cents ouvriers en fabrication et cinq cents en inter-campagne en 1939, plus de cinq cents salariés en 1962, sept cents ouvriers en 1983, cinq cent quatre-vingt-onze salariés en 1986.
Les capacités, en revanche, ne reposent que sur une publication, et nous les donnons comme telles : environ seize mille tonnes de betteraves par jour en campagne et deux mille tonnes de sucre par jour en 2012, contre mille cinq cents tonnes de sucre par jour en 1981.
On lit souvent qu’il s’agissait de la plus grande sucrerie de France, et l’affirmation a des porteurs identifiables. Le communiqué du ministère de la Culture écrit que le site était destiné à créer la plus grande sucrerie de France, ce qui porte sur l’ambition du projet et non sur un résultat mesuré. L’association nationale du patrimoine industriel écrit, elle, rien moins que la plus grande sucrerie de France. La presse spécialisée est plus prudente : un temps considérée comme la plus grande de France et d’Europe. Un seul rang daté nous est tombé sous les yeux, et il dit autre chose : la publication patrimoniale dont nous tenons les capacités place l’usine, en 1981, au deuxième rang des entreprises sucrières françaises et au cinquième rang de celles d’Europe des neufs. Nous rapportons donc le superlatif comme une affirmation, avec ses auteurs, et non comme un fait.
La fin est documentée au jour près. L’arrêt du site est annoncé le 14 février 2019. La dernière campagne betteravière, ouverte en septembre 2019, s’achève dans la nuit du 10 au 11 janvier 2020, le 11 janvier étant le dernier jour de livraison des camions ; la déshydratation de pulpe se poursuit jusqu’au 25 janvier. La production s’arrête définitivement le samedi 8 février 2020. Cent trente-deux salariés sont transférés sur le site de Roye, à vingt-cinq kilomètres.
Trois voix, et une question d’argent
Ce dossier n’est pas un affrontement entre des amoureux du patrimoine et des démolisseurs, et il serait malhonnête de l’écrire ainsi. Trois positions publiques s’y expriment, toutes nommées, et la troisième n’est pas une position contre le bâtiment.
- Les défenseurs : une association locale, qui porte la demande depuis février 2019 et a consacré son assemblée générale de décembre 2022 à ce thème, et une association nationale du patrimoine industriel, qui a écrit à la ministre le 9 avril 2021. Une architecte spécialisée dans les projets agricoles s’est exprimée contre la démolition devant cette assemblée.
- La commune : le maire d’Eppeville, qui avait travaillé sur le site comme électricien avant sa fermeture, avait signé pour la démolition, mais son objection publique ne portait pas sur la valeur patrimoniale du bâtiment. Il posait, en mai 2021, une question de calendrier et de financement : il craignait que la protection freine la vente, se demandait qui paierait la préservation, disait ne pas connaître le coût, et regrettait que personne ne se soit soucié de ces bâtiments quand l’usine tournait.
- L’intercommunalité : son président indiquait en décembre 2024 que les services de l’État estimaient qu’il fallait conserver l’ensemble du hall de fabrication, craignait que l’investisseur s’en aille ailleurs, et parlait de quatre ans perdus.
La question du maire mérite d’être prise au sérieux plutôt que balayée, parce que les chiffres existent. Selon la presse locale de décembre 2024, l’étude de l’architecte en chef chiffrait de cinq millions d’euros la seule mise en sécurité de la façade, et jusqu’à trente millions pour un périmètre élargi, avec une option restaurant au niveau de la façade à six millions quatre, dont environ trois millions à la charge de la collectivité.
Le même article rapporte que l’intercommunalité reprochait aux services de l’État d’avoir estimé que la façade faisait partie intégrante du bâtiment E et devait être conservée, alors qu’une étude concluait qu’elle n’avait pas d’avenir. C’est le point de vue de l’intercommunalité, et nous le rapportons comme tel.
Deux surfaces qui ne mesurent pas la même chose : les dix mille mètres carrés souvent cités sont la surface visée par l’instance de classement de mai 2021, sur quatre bâtiments. Les sept mille mètres carrés ramenés à environ six cents, dont il a été question en décembre 2024, relèvent du périmètre délimité des abords voté au printemps 2024. Le périmètre des abords régit les travaux aux alentours d’un immeuble protégé ; il ne modifie pas l’immeuble inscrit. Ce sont deux objets juridiques distincts, qu’il ne faut ni additionner ni opposer comme deux mesures du même objet.
Vu du ciel, deux cent sept hectares au bord de la Somme
Les surfaces du site elles-mêmes circulent en quatre versions, et aucune ne recoupe les autres parce qu’aucune ne porte sur le même objet ni sur la même date. Environ cent quatre-vingt-dix mille mètres carrés pour les acquisitions foncières de 1919. Cent soixante-dix hectares pour une vente évoquée par le maire en décembre 2022. Deux cent sept hectares pour le site en décembre 2024. Cent quatre-vingt-trois hectares pour le périmètre du projet de reconversion.
Et il faut se garder d’un calcul tentant : aucun de ces chiffres ne peut être rapporté à la superficie communale d’Eppeville, qui est d’un peu moins de quatre cent quatre-vingt-quatorze hectares, parce que le site mord sur les communes voisines de Hombleux et de Ham. Une usine qui déborde de sa commune, c’est déjà une information.
Le rattachement géographique demande la même précision. L’Inventaire général range l’usine parmi les sucreries du Santerre, et le pays d’art et d’histoire place la commune dans un territoire de cent quarante-quatre communes et près de soixante-dix mille habitants qui réunit trois entités paysagères, le Santerre, le Vermandois et la vallée de la Somme. Mais le plateau du Santerre, au sens strict, est borné par les vallées de la Somme, de la Luce et de l’Avre, et Eppeville est sur la Somme elle-même. C’est donc la sucrerie qui traitait les betteraves du Santerre, à sa bordure orientale, et non une sucrerie du plateau.
Le reste du paysage sucrier se lit encore d’en haut. Le dossier du pays d’art et d’histoire situe l’extension de la culture betteravière dans la Haute Somme et le Santerre entre 1840 et 1875, période de création de nombreuses sucreries. Il décrit à Hombleux une râperie de taille modeste, aujourd’hui transformée en entreprise de transport, qui alimentait l’usine de Ham et la distillerie de Nesle en jus de betteraves par canalisation souterraine. Des tuyaux sous les champs, d’un village à l’autre.
Enfin, le site a changé de mains. Un repreneur a été trouvé en février 2024 pour la quasi-totalité du site, l’ancien exploitant conservant une dizaine d’hectares pour ses silos. La vente définitive à une filiale d’un groupe spécialisé dans la reconversion de sites industriels est datée du 26 septembre 2025, et le projet annoncé est un village industriel énergétique, articulé sur l’agroalimentaire, la production de biochar et l’énergie, pour environ deux cents emplois directs. Le dernier article que nous ayons lu sur ce dossier date du 10 octobre 2025 : nous ne décrivons donc pas l’état des choses aujourd’hui, seulement ce qui était établi à cette date.
Sources : communiqué du ministère de la Culture du 5 mai 2021, pour l’instance de classement, ses quatre éléments et l’annonce d’une réflexion ultérieure ; notice de protection PA80000119 du ministère de la Culture, lue en ligne et dans l’export national téléchargé de 46 761 notices interrogé par nos soins le 1er novembre 2026, pour le texte opposable de l’arrêté d’inscription du 10 décembre 2021, le bâtiment en E, les exclusions nommées et la parcelle cadastrale ; notice d’inventaire IA00076398, Inventaire général de la région Hauts-de-France, enquêtes de 1983 et 2003, pour la création en 1857, le dynamitage pendant la Première Guerre mondiale, le regroupement de quatorze sucreries, les acquisitions de 1919, la reconstruction de 1919 à 1922, le matériel Skoda et les six cents ouvriers tchèques, les effectifs, la description du bâti, les deux cheminées d’environ trente mètres et la cité ouvrière de vingt-six logements ; Le Journal de Ham, articles du 24 décembre 2022, du 16 février 2024 et du 21 décembre 2024, pour la demande de permis de démolir, l’alerte du 21 mars 2021, le signataire de l’arrêté, la pétition, la distinction entre inscription et classement, les surfaces du site, les chiffrages de travaux et les propos du président de l’intercommunalité ; ici, ancienne France Bleu Picardie, 9 mai 2021 et 11 février 2020, pour les quatre bâtiments, les dix mille mètres carrés, les propos du maire et l’arrêt du 8 février 2020 ; Le Journal des Arts du 12 mai 2021, pour la demande de février 2019 et la recevabilité de mars, et pour l’inspiration du plan en E ; CILAC, pour la lettre du 9 avril 2021 et la filiation de l’architecte ; Patrimoine de France, 21 avril 2021, pour la création de la compagnie le 13 juin 1919, la liste des quatorze communes, la première campagne de 1923 et les capacités ; dossier de candidature au label pays d’art et d’histoire du pôle d’équilibre territorial et rural, pour le territoire de cent quarante-quatre communes, l’analyse de l’ensemble bâti, la cité Germaine et le contexte betteravier ; France 3 Hauts-de-France du 11 janvier 2020, pour la dernière campagne et les cent trente-deux salariés transférés ; Action Agricole Picarde, pour la distance de Roye et la vente du 26 septembre 2025 ; interface publique des données communales pour la superficie. L’arrêté du 10 décembre 2021 et le contenu du périmètre délimité des abords n’ont pas été lus.

