Dans la nuit du 10 au 11 juillet 1962, l’antenne de Pleumeur-Bodou, dans les Côtes-d’Armor, reçoit la première transmission transatlantique d’un signal de télévision par satellite. Elle vient d’Andover, dans le Maine, par l’intermédiaire de Telstar 1, lancé la veille.
Et la grande bulle blanche que les visiteurs viennent voir aujourd’hui, celle qui est classée monument historique sous le nom de radôme, n’était pas encore posée au-dessus de l’antenne cette nuit-là.
Ce que l’antenne avait sur la tête, c’était un abri de chantier provisoire. Gonflable lui aussi, blanc lui aussi, et surtout du même diamètre exactement : soixante-quatre mètres. De l’extérieur, les deux enveloppes sont la même.
Le monument classé en 2000 n’abritait pas l’antenne la nuit où elle a reçu l’Amérique.
Ce que dit le journal technique du constructeur
Le document le plus direct sur ce point est le Bell System Technical Journal de juillet 1963, c’est-à-dire la revue d’ingénierie du groupe qui a construit l’antenne. Quatre auteurs y décrivent la conception mécanique de l’antenne et du radôme.
Leur introduction est sans ambiguïté : un abri de chantier à support pneumatique a fourni un environnement contrôlé pendant le montage et le réglage de l’antenne, et cet abri a été remplacé ensuite par un radôme à support pneumatique, qui assure le fonctionnement par tous les temps de l’antenne terminée.
La section consacrée au radôme explique pourquoi cet abri existait. Pendant que la mise au point et la fabrication du matériau du radôme se poursuivaient, une structure provisoire a été conçue et fabriquée, de deux cent dix pieds de diamètre elle aussi. Elle pouvait être livrée vite et à bas coût parce que les exigences de résistance au vent étaient plus faibles, et parce qu’on ne lui demandait ni performances électriques ni longue durée de vie. Elle a protégé le montage de l’antenne, puis elle a servi à monter le radôme définitif.
Deux cent dix pieds font soixante-quatre mètres. C’est très précisément le diamètre du radôme classé. Voilà la raison matérielle pour laquelle les deux abris sont confondus dans presque tous les récits : personne, sur une photographie, ne peut les distinguer.
Pourquoi nous n’accusons personne de se tromper : une revue scientifique régionale écrit que le radôme a été opérationnel trois jours seulement avant le lancement du satellite, soit le 7 juillet 1962, et que le chantier s’achève ce jour-là. Cette phrase n’est pas fausse si elle désigne l’abri, qui était bien en place et qui avait bien le même diamètre. Nous ne disons donc pas que cette revue se trompe. Nous disons que deux enveloppes successives, de dimensions identiques, portent dans les récits le même nom.
Le témoignage de l’ingénieur de projet, et ce qu’il vaut
L’ingénieur de projet du radôme chez Birdair Structures, la petite entreprise de Buffalo qui l’a conçu, a publié son témoignage sur le site d’histoire technique de l’IEEE. Il raconte la nuit du 11 juillet de l’intérieur, et son enthousiasme était modéré : il restait à installer le radôme par-dessus l’abri de chantier, une tâche qui s’était révélée une pure souffrance à Andover.
Il ajoute la phrase qui tranche la question. Il était prévu, à l’origine, de poser le radôme avant le premier essai opérationnel, mais la consigne reçue fut de retarder, et les premiers essais ont été conduits sous l’abri de chantier, parce que personne ne voulait courir le risque d’un raté de leur part.
Le même homme signale un détail savoureux sur l’iconographie du musée. En regardant de près la grande photographie de l’antenne dans la brochure et sur le site, dit-il, on peut voir que l’image ne montre pas le radôme mais qu’elle a été prise en 1962 à l’intérieur de l’abri de chantier.
Ce témoignage est de première main, mais il faut dire ce qu’il est. Son auteur écrit lui-même avoir proposé la distinction IEEE accordée au site et avoir préparé le dossier de candidature. Son récit et la plaque remontent donc à la même main, et ils comptent pour une source et non pour deux. Restent deux appuis indépendants de lui, et il faut dire ce que chacun établit. Le journal technique de 1963 décrit l’abri, son diamètre et son remplacement par le radôme, mais il ne donne aucune date et ne nomme pas la station dont il parle dans cette section. Le seul appui indépendant qui porte sur la date est la notice de film, et nous ne l’avons pas lue sur la fiche de catalogue.
Un film de famille daté de la fin juillet
La Cinémathèque de Bretagne conserve un film de huit millimètres, muet et en couleur, tourné à Pleumeur-Bodou en 1962. La notice de catalogue date des plans des 27, 28 et 29 juillet, et les décrit ainsi : le radôme provisoire est en place, les techniciens œuvrent au montage du radôme définitif. Elle nomme les grues de l’entreprise qui les fournissait et les techniciens de Birdair.
Soit deux semaines et demie après la liaison du 11 juillet, le radôme classé n’était toujours pas monté. Nous devons préciser comment nous avons lu cette notice : le moteur de recherche du catalogue nous a rendu une page introuvable, et la plateforme qui héberge l’extrait vidéo nous a servi une page de vérification anti-robot. Nous la citons telle qu’un index de recherche la reproduit, pas telle que nous l’aurions lue sur la fiche elle-même.
Ce que l’arrêté de 2000 protège, mot pour mot
La notice de protection du ministère de la Culture affirme reprendre intégralement les termes de l’arrêté, et précise qu’elle est opposable. Elle énonce le classement par arrêté du 26 septembre 2000 du radôme, à savoir l’antenne et son enveloppe protectrice, sur le site de Cosmopolis, parcelle BH 388.
- L’acte protège deux objets : une antenne et une toile.
- Il porte sur une seule parcelle cadastrale.
- Il ne protège ni le site de Cosmopolis dans son ensemble, ni le parc, ni les bâtiments du musée voisin.
- La notice opposable donne le 26 septembre 2000. Les chronologies que nous avons consultées, dont celle de l’Espace des sciences, ne donnent que l’année.
Nous n’avons pas lu l’arrêté lui-même. Il n’est consultable que sur place, en salle de lecture, à Charenton-le-Pont. Nous ne concluons donc rien au-delà de ce que la notice en cite.
Deux relais de télécommunication protégés, un seul classé
Nous avons interrogé nous-mêmes, le 1er novembre 2026, l’export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, qui compte 46 761 notices. Deux seulement portent la dénomination relais de télécommunication : le radôme de Pleumeur-Bodou, classé, et un émetteur radio à Dardilly, inscrit le 16 janvier 1990. L’inscription est le degré inférieur de la protection.
En élargissant le filtre à toute notice dont la dénomination contient les mots télécommunication, télégraphe, antenne ou radar, on en trouve douze, dont onze inscrites et une seule classée, toujours la même.
Il faut énoncer le filtre pour ne pas dire plus que la mesure. Ce décompte porte sur le libellé des champs d’un fichier. Il ne dit rien d’un édifice de télécommunications qui serait enregistré sous une autre dénomination, un central téléphonique par exemple. C’est notre mesure sur un corpus fermé et téléchargeable, et elle ne vaut que pour ce corpus.
Le satellite que la notice officielle nomme n’est pas celui du 11 juillet
La même notice contient une petite anomalie. Elle rattache l’antenne à un projet international de télécommunications par satellites, qu’elle nomme projet Relay, tout en datant la retransmission du 11 juillet 1962.
Or le satellite du 11 juillet 1962 est Telstar 1. Relay 1 n’a été lancé que le 13 décembre de la même année, cinq mois plus tard, comme l’indique la fiche de la NASA consacrée à cet engin. La notice n’est pas fausse sur le cadre : l’IEEE rappelle que l’accord multinational d’avril 1961, entre l’opérateur américain, ses laboratoires, la NASA, la poste britannique et les PTT françaises, couvrait le développement des deux satellites. Mais elle nomme le mauvais à côté de la bonne date, et un lecteur qui s’arrête là en conclura que la liaison de juillet est une liaison Relay.
Autre détail du même ordre : la notice crédite un seul homme, orthographié Plunnett Milton, et le qualifie d’architecte. L’orthographe exacte est Punnett, et l’intéressé écrit lui-même qu’il était ingénieur de projet. Il raconte avoir été plus que surpris de se voir présenter comme l’architecte dans un calendrier français du millénaire, et il cite quatre de ses collègues, dont le président de son entreprise, concepteur du premier radôme gonflable.
Trois heures avant les Anglais, mais sur bande magnétique
Le journal technique raconte aussi la suite immédiate, dans l’autre sens. Au passage 15, le 11 juillet 1962, les premières images de télévision venues d’Europe sont reçues à Andover, et le texte précise que le matériel français avait été préenregistré sur bande magnétique.
Au passage 16, le même jour, un peu moins de trois heures plus tard, ont lieu les premières émissions depuis l’Angleterre, et la légende de la figure qui montre ce signal parle de vidéo en direct depuis Goonhilly Downs, tout en la datant du passage 15, ce qui est une incohérence interne au journal. La France a donc bien émis la première vers les États-Unis, mais pas dans les mêmes conditions. Le premier essai de télévision transatlantique dans les deux sens est daté du 25 juillet 1962, au passage 142.
Une anecdote circule, selon laquelle la station britannique aurait raté la réception du signal américain, à cause d’un malentendu sur le sens de la polarisation circulaire. Elle vient du même ingénieur de Birdair, qui la rapporte au second degré, en écrivant que l’équipe française l’avait appris. Elle porte sur la réception, pas sur l’émission, et elle ne permet pas d’écrire que Goonhilly a échoué.
| Élément | Valeur | Source et périmètre |
|---|---|---|
| Enveloppe du radôme | 64 m de diamètre, 50 m de haut | notice de protection |
| Poids de l’enveloppe | 27,2 t, 40,8 t ou plus de 30 t | journal technique de 1963, ingénieur de projet, page IEEE du Milestone : trois valeurs |
| Antenne | 340 t, 54 m de long | tonnage de l’acte de classement, longueur donnée par le musée du site ; un témoignage écrit 360 tons, sans préciser l’unité |
| Hauteur de l’antenne | 29, 30 ou 34 m | 95 pieds au journal technique, 30 m au musée, 34 m dans une revue |
| Abri de chantier | 210 pieds, soit 64 m | journal technique de 1963 |
| Chantier | démarré en octobre 1961, achevé le 7 juillet 1962 | musée du site et revue régionale |
| Fin d’exploitation | antenne en 1985, site en 2003 | notice pour l’antenne, revue pour le site : deux périmètres |
| Classement | arrêté du 26 septembre 2000 | notice opposable |
Vu du ciel, une cuvette tournée vers l’ouest
Le choix du lieu n’a rien d’un hasard de carte postale. Le musée du site décrit une cuvette naturelle de cent dix hectares orientée plein ouest, à l’abri des perturbations électriques, à dix kilomètres de Lannion et des laboratoires du centre national d’études des télécommunications.
L’IEEE énonce les mêmes critères sans le chiffre de surface : la proximité des laboratoires, l’absence d’interférences radio, une position sur la côte ouest favorable à la visibilité commune du satellite depuis les deux rives, et un climat doux. Vu d’en haut, cela donne exactement ce qu’on voit aujourd’hui : un creux de landes bretonnes où la bulle est posée comme au fond d’une assiette, le relief faisant écran.
Le chantier, lui, a été brutal. Trois mille tirs de mine, trois mille mètres cubes de roches déplacées pour les seuls terrassements, jusqu’à mille deux cent cinquante personnes dans la phase finale, en relais vingt-quatre heures sur vingt-quatre. La population locale, intriguée par la surveillance du site, parlait de base secrète et se demandait si l’on y préparait le lancement d’une fusée.
La nuit de la liaison, selon le musée, il y avait dans la salle de contrôle cent quatre-vingt-dix techniciens et ingénieurs, cent cinquante journalistes et le ministre des PTT. Le directeur du centre entre 1974 et 1985, arrivé comme jeune technicien en cours de chantier, raconte qu’au cinquième passage l’antenne avait trouvé le satellite mais que les Américains ne l’avaient pas allumé, et que le sixième fut le bon : sept minutes d’images et de son en direct.
Quant à la toile elle-même, elle ne tient debout que par la pression de l’air. Deux millimètres d’épaisseur, des bandes collées, de l’air déshumidifié soufflé en permanence, la pression montée en fonction du vent mesuré à l’anémomètre. L’ingénieur de projet s’en amusait : les visiteurs, écrit-il, étaient surtout impressionnés par le fait que cette bulle ne soit tenue que par de l’air, et quand il leur montrait la complexité de l’antenne géante posée à l’intérieur, ils revenaient à la même question, qu’est-ce qui tient le radôme ?
L’abri provisoire, lui, n’a pas tenu. Toujours selon le même témoignage, il avait été calculé pour des vents de soixante miles par heure, soit quatre-vingt-dix-sept kilomètres par heure, et il a cédé quand le vent les a atteints à Pleumeur-Bodou. Une tentative de réparation trop hâtive a échoué à son tour, et il a fallu le remplacer par celui qui avait servi à Andover. Le témoignage ne date pas cette rupture : nous ne pouvons donc pas dire si l’abri de la nuit du 11 juillet était le premier ou celui rapatrié d’Andover. Cette dernière précision ne repose que sur cette source, et nous la donnons comme telle.
Sources : plaque IEEE Milestone « First Transatlantic Reception of a Television Signal via Satellite, 1962 », dédiée en 2002, la page de l’IEEE donnant le 1er juillet dans sa fiche et le 11 juillet dans son texte, pour la liaison du 11 juillet 1962, et page IEEE du Milestone pour les critères de choix du site ; notice Mérimée PA22000011 du ministère de la Culture, qui affirme reprendre intégralement les termes de l’arrêté, pour le classement du 26 septembre 2000, la parcelle, les dimensions, le tonnage de l’antenne, la mention du projet Relay, le crédit d’architecte et la fin d’utilisation en 1985 ; Bell System Technical Journal, volume 42, numéro 4, juillet 1963, J. C. Dolling, R. W. Blackmore, W. J. Kindermann et K. B. Woodard, pour l’abri de chantier de 210 pieds, son remplacement par le radôme, le poids de l’enveloppe, la hauteur de l’antenne, la numérotation des passages du satellite et les passages 15, 16 et 142 ; témoignage de première main de Milton B. Punnett, ingénieur de projet du radôme chez Birdair Structures, publié par l’IEEE, pour le report de la pose, les premiers essais sous l’abri, la rupture de l’abri à 60 miles par heure, son remplacement par celui d’Andover, la pressurisation et l’anecdote britannique ; notice du film de catalogue KM 36 de la Cinémathèque de Bretagne, lue par un index de recherche et non sur la fiche de catalogue, pour les plans des 27, 28 et 29 juillet 1962 ; Cité des télécoms, Fondation Orange, pour le matériau de la toile, les chiffres du chantier, la cuvette de 110 hectares, la rumeur locale et les présents dans la salle de contrôle, étant précisé que les pages qui portent ces chiffres citent Wikipédia parmi leurs sources ; revue Sciences Ouest de l’Espace des sciences de Rennes, pour la fin du chantier le 7 juillet 1962, l’activité du site jusqu’en 2003 et les propos de Jean-Pierre Colin ; fiche NSSDCA de la NASA pour le lancement de Relay 1 le 13 décembre 1962 ; export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, 46 761 notices, interrogé par nos soins le 1er novembre 2026, pour le décompte des relais de télécommunication. L’arrêté de classement et son dossier n’ont pas été lus : ils ne sont consultables que sur place.

