En 1894, à l’entrée d’une petite grotte du sud des Landes, Édouard Piette et Joseph de Laporterie dégagent un fragment d’ivoire jauni, à 2,4 mètres du porche et à 3,5 mètres de profondeur. Il tient entre deux doigts. C’est un visage de femme au long cou, coiffé d’un quadrillage fin, que l’on appellera bientôt la Dame de Brassempouy.
D’après la notice du musée d’Archéologie nationale, qui la conserve à Saint-Germain-en-Laye, la tête mesure 3,6 cm de haut, 2 cm de large et 2,2 cm d’épaisseur. Elle a été taillée dans de l’ivoire de mammouth vers 28 000 ans avant notre ère, au Gravettien, soit environ 30 000 ans avant aujourd’hui. On la présente comme l’une des plus anciennes représentations connues d’un visage humain. Et contrairement à ce que les préhistoriens ont longtemps cru, elle n’a probablement jamais eu de corps.
Une tête entière, pas le débris d’une statuette
Pendant des décennies, les chercheurs ont imaginé que cette tête avait appartenu à une figurine complète, comme les autres statuettes féminines de la même époque. Le musée d’Archéologie nationale rappelle qu’ils ont espéré retrouver le corps de la dame, et qu’ils l’ont parfois dessiné. L’objet raconte autre chose : il ne lui manque qu’un éclat d’ivoire sur le côté droit du cou et en bas des cheveux.
Le préhistorien Aurélien Simonet, qui a étudié la quasi-totalité des collections du site, le résume dans un bilan publié sur Hominidés : des traces de burin sont visibles à la base du cou, ce qui montre que la coupe est volontaire. Ce visage de quelques centimètres n’est pas un morceau de statuette cassée : c’est une œuvre entière, pensée comme une tête seule.
La tête porte une fissure sur toute la hauteur de la joue droite. Selon le musée, elle s’est sans doute produite juste après la fouille : l’ivoire, très sensible aux écarts d’humidité, a dû sécher trop vite une fois sorti de la grotte. Piette, qui décrivait ses trouvailles avec minutie, ne mentionne pas cette fissure dans ses planches, un indice de plus de son caractère récent. Entre 2017 et 2019, trois campagnes de numérisation en 3D menées à des saisons différentes ont permis de suivre son évolution, et la pièce s’est révélée stable.
Ce visage de quelques centimètres n’est pas un morceau de statuette cassée : c’est une œuvre entière, pensée comme une tête seule.
Un visage sans bouche, et pourtant un regard
Le visage est de forme presque triangulaire, avec un front large et un menton pointu. Le nez est long et étroit. La bouche n’est pas figurée, et les yeux non plus, à l’exception d’une légère perforation qui suggère la pupille droite. Le regard naît du jeu d’ombre entre le front, les arcades sourcilières et le nez. Le musée qualifie l’expression d’énigmatique et de véritablement unique dans l’art préhistorique.
Le sommet et l’arrière de la tête sont couverts d’un quadrillage qui retombe de chaque côté du cou. Plusieurs lectures coexistent :
- une chevelure tressée ou bouclée ;
- une résille, parfois décrite comme faite de coquillages ;
- un voile ou une capuche, d’où son surnom de Dame à la capuche.
Le même motif quadrillé apparaît sur d’autres statuettes féminines gravettiennes, en Dordogne, dans la Somme, en Italie, en Autriche ou en Russie. C’est l’un des arguments qui font pencher pour un visage de femme. D’après les études citées par Aurélien Simonet, le sculpteur a combiné quatre techniques :
- l’incision, pour le quadrillage de la coiffure, les arcades, le nez et le menton ;
- la perforation, pour la pupille droite et, selon une numérisation de 2021, deux minuscules incisions de 1,3 mm qui marquent les narines ;
- le raclage, pour modeler le front, les joues et le nez ;
- le polissage, en particulier sur le cou.
Dix statuettes sorties d’une même petite grotte
La Dame n’est pas une trouvaille isolée. Selon le musée d’Archéologie nationale, elle a été découverte avec quatre autres statuettes en ivoire de mammouth, et le gisement a livré au total dix statuettes et un grand fragment entre 1892 et 1897. La plupart proviennent de l’entrée de la cavité : le fond de la grotte était trop humide pour conserver l’ivoire, et Piette raconte avoir vu de l’ivoire si décomposé qu’il en était liquéfié.
La plus grande, dite le Torse, découverte en 1896, mesure 9,4 cm. La Dame est la plus petite. Trois pièces sont clairement féminines, les autres restent de sexe indéterminé parce que les corps sont trop schématiques ou trop partiels. Les noms donnés à ces objets disent beaucoup de leur état :
- la Poire, le Manche de poignard et le Torse, les trois figurines incontestablement féminines ;
- la Figurine à la ceinture, l’Ébauche, la Figurine à la pèlerine et la Fillette ;
- un fragment sculpté et un fragment de statuette.
Beaucoup de ces pièces ont été brisées pendant leur fabrication. Pour l’archéologue Randall White, cité par Aurélien Simonet, les supports n’ont pas été tirés des défenses en suivant la structure de l’ivoire, signe d’une moindre expérience de ce matériau chez des sculpteurs pourtant habiles. L’entrée de la grotte a pu servir d’atelier où l’on façonnait ces figurines.
Des fouilles trop précoces, et un contexte en partie perdu
La grotte du Pape, du nom d’une métairie voisine, a été repérée en 1880 lors de l’exploitation de carrières. Elle fait partie d’un petit réseau de quatre cavités, avec l’abri Dubalen, la galerie du Mégacéros et la grotte des Hyènes. Pierre-Eudoxe Dubalen la fouille en 1880 et 1881, Albert Léon-Dufour et Joseph de Laporterie de 1890 à 1892, puis Piette et Laporterie de 1894 à 1897.
Le 19 septembre 1892, une excursion scientifique de l’Association française pour l’avancement des sciences, réunie en congrès à Pau, se rend sur le site. Une partie des couches archéologiques de l’entrée est détruite ce jour-là. L’épisode déclenche une controverse virulente entre préhistoriens. Selon l’article encyclopédique consacré à la statuette dite la Poire, Dubalen la trouve pendant cette journée, la montre à peine à ses collègues, et elle est brisée par les outils agricoles employés pour creuser.
Piette, lui, notait avec précision la couche et l’emplacement de chaque statuette, ce qui fait de sa collection une référence. Mais les méthodes de l’époque ne permettaient pas d’enregistrer finement le contexte. Jusqu’aux fouilles modernes menées à partir de 1981 sous la direction d’Henri Delporte, puis jusqu’en 2004, l’attribution des statuettes restait hypothétique. Ces fouilles récentes ont livré plus de 300 burins de Noailles devant la grotte, un outil typique du Gravettien moyen, et ont confirmé cette attribution.
| Repère | Donnée | Source |
|---|---|---|
| Hauteur de la Dame | 3,6 cm (2 cm de large, 2,2 cm d’épaisseur) | Musée d’Archéologie nationale |
| Âge estimé | vers 28 000 ans avant notre ère, soit environ 30 000 ans | Musée d’Archéologie nationale, A. Simonet |
| Découverte | 1894, par Édouard Piette et Joseph de Laporterie | Musée d’Archéologie nationale |
| Statuettes du site | 10 statuettes et un grand fragment, trouvés entre 1892 et 1897 | Musée d’Archéologie nationale |
| Plus grande statuette | le Torse, 9,4 cm | A. Simonet (Hominidés) |
| Burins de Noailles | plus de 300, trouvés lors des fouilles récentes | A. Simonet (Hominidés) |
À Saint-Germain-en-Laye l’original, à Brassempouy les moulages
La Dame et ses compagnes appartiennent à la collection Piette, donnée à l’État par le préhistorien, qui avait aussi fouillé la grotte du Mas-d’Azil, en Ariège. Elle est présentée depuis 2008 dans la salle Piette du château de Saint-Germain-en-Laye, restée dans son aménagement d’origine, avec ses vitrines anciennes et ses étiquettes manuscrites. La tête y porte le numéro d’inventaire MAN 47019.
À Brassempouy, village de Chalosse, le PréhistoSite a ouvert en 2002 sous le nom de Maison de la Dame. Selon le site officiel du PréhistoSite, il présente des moulages des statuettes et de véritables objets issus des fouilles : outils en silex, parures, ossements. Trois des statuettes y sont reproduites à taille humaine sur le toit du musée, œuvres de l’artiste Roselyne Conil : la Dame, la Figurine à la ceinture et le Torse.
La grotte du Pape est classée monument historique depuis le 13 août 1980, et l’ensemble des grottes préhistoriques du Pouy l’est depuis le 6 mai 2015, selon la base Mérimée du ministère de la Culture. Depuis le 8 avril 2023, le site se visite, uniquement en visite guidée et sur réservation au départ du PréhistoSite. Il n’est pas accessible aux personnes à mobilité réduite.
La Dame appartient à la même grande période que plusieurs sites ornés du Sud-Ouest, dont la grotte du Pech Merle et ses chevaux ponctués, dans le Lot. Le musée la rattache à un groupe de près d’une centaine de statuettes féminines surnommées Vénus, découvertes des Pyrénées à la Sibérie.
Ce que l’on ne sait toujours pas
La datation reste indirecte. Il n’existe pas de datation au radiocarbone exploitable pour le Gravettien de Brassempouy. L’âge de 30 000 ans repose sur une comparaison : la même phase du Gravettien est datée entre 31 500 et 28 500 ans avant le présent à l’abri Pataud, en Dordogne. C’est pourquoi on lit encore des chiffres différents, dont 25 000 ans dans certaines présentations anciennes ou grand public.
Le décompte varie aussi. Le musée d’Archéologie nationale parle de dix statuettes et d’un grand fragment, le PréhistoSite de neuf statuettes, selon que l’on compte ou non certains fragments. Quant à la fonction de la Dame, elle échappe aux chercheurs. Le musée estime que ces figurines évoquent la féminité et la fécondité plus qu’elles ne représentent des femmes réelles. La Dame n’est sans doute pas un portrait, et ce que figure son quadrillage reste une hypothèse.
