En 1865, un pharmacien de Caussade remarque un blé trop vigoureux dans un champ du hameau de Cos, sur la commune de Caylus, en Tarn-et-Garonne. Le sol y est semé de débris osseux.
Le 4 janvier 1867, il écrit au préfet qu’il vient de faire une découverte pouvant avoir, selon ses mots, une certaine importance pour l’agriculture et la paléontologie. La phrase se révélera exacte sur les deux points.
Il meurt le 24 août 1869, à cinquante-deux ans. L’extraction industrielle commence l’année suivante.
Une certaine importance pour l’agriculture et la paléontologie : la formule est de 1867, et elle était en dessous de la vérité.
Du blé, des os et du phosphate
Le phosphate de chaux est un engrais. C’est pour cela que le champ de Cos poussait mieux que les autres, et c’est pour cela que l’on a creusé. Les poches que l’on exploitait étaient d’anciens gouffres du causse, comblés par des sédiments riches en phosphore et bourrés d’ossements.
Trois publications d’organismes distincts racontent cette découverte : une communication d’un comité d’histoire de la géologie en 1994, un bulletin d’une société d’histoire locale en 2011, et un article paru en 2009 dans une revue de géologues. Elles donnent les mêmes dates.
Nous devons toutefois une réserve au lecteur. Ces trois textes peuvent remonter à une même archive première, un travail de 1980 publié par une académie des sciences ou un mémoire universitaire de 1996. Nous n’avons vu ni la lettre, ni les archives départementales, ni ces deux travaux. Trois publications ne font pas nécessairement trois enquêtes.
Une autre version, et pourquoi nous ne la suivons pas
Une statistique officielle de 1886, citée par la première de ces publications, donne une autre version : la découverte daterait de 1869, à une ferme située à deux kilomètres de Cos, sur la même commune. L’auteur de la communication de 1994 tranche pour 1865 à Cos, en parlant de petites contradictions.
Nous signalons l’écart plutôt que de le masquer. Et nous notons, sans en conclure quoi que ce soit, que 1869 est aussi l’année de la mort du pharmacien. La seule formule sûre, pour le lieu, est près de Caylus.
Mille huit cent quatre-vingt-six, l’année de pointe
L’industrie monte vite. En 1872, la plupart des gisements sont connus et la zone exploitée s’étend du Lot au Tarn-et-Garonne. En 1874, les industriels distinguent deux qualités de marchandise, le bloc de phosphate et la terre phosphatée, à des prix très différents.
L’année de pointe est 1886. Une enquête du service des mines relève alors cent soixante et un centres d’exploitation, trente mille tonnes de minerai, une valeur d’un million de francs et mille neuf cent trente-neuf ouvriers. L’article de revue de 2009 reprend ces quatre chiffres. Un dossier d’enquête publique de 2013 reprend les cent soixante et un centres, les trente mille tonnes et le million de francs, mais parle de plus de deux mille ouvriers, et, dans un autre de ses passages, de deux mille quatre cents mineurs.
Un décompte différent existe : une société d’histoire locale, lisant une étude de 1886 à travers un mémoire universitaire, donne cent cinquante et une carrières et deux mille quarante et un ouvriers, hommes, femmes et enfants. Nous n’avons pas lu la statistique elle-même, et nous ne tranchons pas.
| Date | Fait | Source |
|---|---|---|
| 1865 | le blé vigoureux à Cos, près de Caylus | trois publications concordantes |
| 4 janvier 1867 | la lettre au préfet du Tarn-et-Garonne | mêmes publications |
| 24 août 1869 | mort du découvreur, à cinquante-deux ans | deux publications |
| 1870 | début de l’extraction industrielle | mêmes publications |
| 1886 | 161 centres, 30 000 tonnes, 1 939 ouvriers | enquête du service des mines, citée |
| 1887 | 112 phosphatières fermées, 1 776 ouvriers au chômage | même chaîne de sources |
| 10 décembre 1998 | une phosphatière inscrite comme site archéologique | export national, vérifié par nous |
| 2 juin 2015 | décret créant la réserve naturelle nationale | texte du décret |
L’effondrement de 1887
L’année suivante, tout s’arrête presque d’un coup. Cent douze phosphatières ferment et mille sept cent soixante-seize ouvriers se retrouvent au chômage. Nous avons fait les divisions : cela représente environ sept centres sur dix, et plus de neuf ouvriers sur dix.
Les causes avancées par les publications sont l’épuisement des filons riches, la concurrence des gisements nord-africains et de Floride, et une crise agricole. Un dossier d’enquête publique évoque un départ vers les États-Unis depuis plusieurs communes du causse.
Deux chiffres de même nature ne doivent pas être mis en rapport l’un avec l’autre ici : cent douze phosphatières et mille sept cent soixante-seize ouvriers sont deux dénombrements distincts, et non une moyenne d’ouvriers par carrière.
Des pièges à ossements refermés sur une tranche de temps
Ce que les paléontologues sont venus chercher est d’une autre nature que l’engrais. À la fin des années 1930, un géologue montre que chaque remplissage forme un ensemble homogène, alors que deux sites voisins peuvent avoir des âges très différents. Il avait suivi une fouille en continu pour la première fois à l’été 1937, pour une mission du muséum national.
Les ordres de grandeur publiés varient, et nous les donnons avec leurs attributions. Une revue de géologues parle de remplissages compris entre cinquante-deux et dix-neuf millions d’années, de plus de cent cinquante gisements et de plus de six cents espèces fossiles. Un panneau d’exposition reproduit dans un dossier d’enquête parle de plus de cent trente gisements fossilifères entre cinquante-deux et dix-huit millions d’années.
Sur la durée de remplissage d’un site, les sources se rejoignent mieux : elle n’excéderait pas deux cent cinquante mille ans selon l’une, quelques dizaines de milliers d’années selon les autres. Ces ordres de grandeur sont compatibles entre eux.
Une confusion à éviter absolument : l’âge des fossiles et la période d’exploitation n’ont rien à voir. Les remplissages ont entre environ cinquante-deux millions et dix-huit millions d’années. Les carrières ont fonctionné entre 1870 et la fin du dix-neuvième siècle, avec quelques reprises ensuite. Certaines publications emploient des dates si proches dans une même page que la confusion se fait toute seule.
Ce que protège le décret de 2015, et ce qu’il laisse possible
Un décret du 2 juin 2015 crée une réserve naturelle nationale d’intérêt géologique dans le Lot. Sa notice annonce cinquante-neuf sites sur environ huit cents hectares, répartis dans vingt et une communes. Nous avons compté nous-mêmes, dans le texte de son article premier, cinquante-neuf groupes numérotés et vingt et une rubriques de commune.
Aucune de ces communes n’est en Tarn-et-Garonne. Le lieu de la première découverte, celui du champ de blé, se trouve donc en dehors du périmètre de 2015. Nous n’en concluons pas qu’il n’est pas protégé : d’autres dispositifs existent, et nous ne les avons pas vérifiés pour ce lieu.
L’article 5 du décret mérite d’être lu dans sa lettre, parce qu’il est souvent résumé trop vite. Il interdit de collecter et d’emporter des minéraux, roches et fossiles, de prospecter, d’exécuter des fouilles et de prélever des matériaux, sauf autorisation du préfet à des fins scientifiques ou pédagogiques, après avis du conseil scientifique. Il interdit aussi de combler des phosphatières, sauf autorisation du préfet après avis du même conseil.
Autrement dit, la fouille scientifique autorisée reste possible, et le comblement d’une phosphatière aussi. Une interdiction assortie d’un régime d’autorisation n’est pas une interdiction absolue, et l’écrire comme telle serait inexact.
Une phosphatière inscrite comme site archéologique
Il existe une protection plus ancienne, et nous l’avons trouvée nous-mêmes. En interrogeant le 30 octobre 2026 l’export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, qui compte 46 761 notices, nous ne trouvons qu’une seule notice portant le mot phosphatière.
C’est le site archéologique de la phosphatière du Cloup d’Aural, sur la commune de Bach, dans le Lot, inscrit par arrêté du 10 décembre 1998, la notice désignant quatre parcelles. Dix-sept ans avant le décret de réserve naturelle, ce lieu était donc déjà protégé, mais au titre des monuments historiques et comme site archéologique.
Deux régimes se superposent ainsi sur le même trou : l’un hérité de l’archéologie, l’autre de la géologie. C’est une façon assez juste de dire ce qu’est une phosphatière : une carrière, un gisement de fossiles et un site de fouille, selon le regard qu’on y porte.
Vu d’en haut, le causse est une table de calcaire gris semée de murets et de genévriers, et les phosphatières n’y sont que des trous ronds, parfois à peine visibles sous les arbres. Il a fallu un champ de blé trop vert pour que quelqu’un les remarque.
Sources : communication publiée par un comité d’histoire de la géologie en 1994, pour la découverte de 1865, la lettre du 4 janvier 1867, l’enquête de 1886 et les fermetures de 1887 ; bulletin d’une société d’histoire locale de 2011, s’appuyant sur un mémoire universitaire de 1996, pour la biographie du découvreur et pour un décompte différent de l’enquête de 1886 ; article paru en 2009 dans une revue de géologues, pour les dates, les âges des remplissages et le nombre de gisements ; dossier d’enquête publique de 2013 pour les causes de l’effondrement et les panneaux d’exposition cités ; texte du décret du 2 juin 2015, lu sur une base publique reproduisant le Journal officiel, pour la notice, l’article premier et l’article 5, le comptage des cinquante-neuf groupes et des vingt et une communes étant le nôtre ; export national des immeubles protégés au titre des monuments historiques, 46 761 notices, interrogé par nos soins le 30 octobre 2026, pour l’inscription du 10 décembre 1998. La lettre de 1867, les archives départementales, la statistique de 1886 et la carte annexée au décret n’ont pas été lues.

